TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTES[FILM] «Au loin s’en vont les nuages», d’Aki Kaurismäki

Au loin s’en vont les nuages : quelques mots qui pourraient sortir de la bouche d’un exploitant de salles un peu poète, alors que la réouverture des cinémas est prévue pour le 7 janvier 2021. Disponible gratuitement sur Arte jusqu’au 30 avril 2021, le film d’Aki Kaurismäki est une véritable leçon de résilience. Un film inspirant qu’il est bienvenu de regarder, au milieu des turbulences que nous traversons.


Ilona (Kati Outinen), dans son salon bigarré

 

Le film débute sur un air de blues dans un élégant restaurant. Ilona, maîtresse d’hôtel, écoute les notes du pianiste. De son long visage ovale, forteresse énigmatique, rien ne sort ou presque. On comprendra plus tard qu’elle est de ceux qui ont trop connu la tristesse pour ne plus se laisser griser par les plaisirs routiniers.

 

Un finlandais buveur de thé

Aki Kaurismäki, bien que finlandais, pourrait avoir quelques origines anglaises tant il cultive une proximité —au niveau des thèmes que ses films abordent— avec le cinéma du Kitchen sink drama. Ce courant britannique des années 1950 et 1960, incarné pas des réalisateurs comme Tony Richardson ou Lindsay Anderson, s’évertuait à dépeindre la vie des travailleurs pour mieux dresser une critique de la société. À l’instar d’un certain nombre de films de la British New Wave, le cinéaste nordique s’intéresse à ceux situés en bas de l’échelle sociale. Dans la trilogie du prolétariat qu’il réalise à la fin des années 1980, il fait ainsi d’un mineur licencié (Ariel), d’un éboueur (Ombres au paradis), et d’une ouvrière à la chaîne (La Fille aux allumettes) les personnages principaux de ses films.

Avec Au loin s’en vont les nuages, l’auteur réalise en 1996 un film fidèle à cette veine sociale qui irrigue toute son œuvre. L’histoire est celle de Lauri et Ilona, un couple se retrouvant brutalement au chômage. Dans un univers où l’on noie ses problèmes dans l’alcool, le film donne à voir deux personnages se débattant pour ne pas couler. Thème récurrent chez les cinéastes de la British New Wave, le film propose lui aussi une critique de la société de consommation. On pense par exemple à cette séquence aussi désespérante que tordante, dans laquelle Lauri choisit de s’endetter pour acquérir une nouvelle télévision, repoussant ainsi à plus tard l’achat des livres qui auraient dû remplir une bibliothèque … payée elle aussi à crédit. Situation ubuesque et tragicomique. Excité tel un enfant devant son nouveau jouet, Lauri zappe d’une chaîne à l’autre. Dans un monde instable où l’on peut travailler le matin et se retrouver au chômage le soir, la sensation de contrôle que procure l’achat compulsif ou l’usage d’une télécommande toute puissante fait probablement office de palliatif.

 


Ilona et Lauri (Kari Väänänen), assis devant leur télévision

 

Un monde social brutal

Si les coups que prennent les personnages n’étaient pas atténués par l’humour pince-sans-rire du film, nul doute que celui-ci devrait être interdit aux plus jeunes. Nombreuses sont les violences, à commencer par les licenciements auxquels font face Lauri et Ilona. Pour le premier, l’enchaînement des plans invite à comparer son éviction à une exécution : Ilona fait le ménage en écoutant la télévision. Les informations font état de la pendaison d’un écrivain et de huit autres hommes nigérians, sans procès. La nouvelle semble la bousculer. Sur le plan suivant, Lauri arrive à son travail. Son supérieur annonce que quatre chauffeurs sur huit vont être licenciés. Le patron tire les cartes, comme on met en joue des condamnés : « ce n’est pas moi qui les choisis », dit-il. Un jeu de dupes qui offre à la hiérarchie un moyen de se déresponsabiliser. Les victimes subissent donc une double violence : outre le licenciement, leur bourreau les prive, en se réfugiant derrière un hasard bien évidemment insaisissable, d’un adversaire contre lequel se retourner.

Le chômage est corrosif, et ronge Lauri au plus profond de sa chair. Le film montre avec finesse que si le travail est un facteur de revenus, il est aussi une source de fierté. Avoir un emploi est avant tout une histoire d’honneur pour Lauri. Quand Ilona lui propose de demander l’allocation chômage, il lui répond : « Je ne vis pas d’indemnité. Je suis moi ». Derrière ses fanfaronnades (« je n’aurai qu’à faire le meilleur choix ») et ses certitudes (« je trouverai un emploi, j’ai des relations »), Lauri joue la seule partition qu’il connaît : celle de l’homme fort et sans faille, pilier au sein du foyer. Ilona souffre également de son licenciement, mais différemment : elle n’est pas affectée par ces fléaux que sont la fierté et l’ego masculins. La souffrance réside chez elle plutôt dans le sentiment de déclassement provoqué par sa perte d’emploi, en atteste cette scène où elle fond en larmes alors qu’elle déclare à Lauri que son nouveau travail est dans un « boui-boui minable », qui «n’a même pas de nom».

Si les souffrances sont réelles, Aki Kaurismäki aime à les suggérer ou, au moins, à les présenter avec pudeur. Les violences physiques se déroulent ainsi en hors-champ, et le drame du couple – la perte d’un enfant – est seulement évoqué à travers quelques plans épars.

 

Une morne soirée

 

Des corps qui craquent

De Lauri à Ilona en passant par les anciens collègues de cette dernière, il est fascinant d’observer la manière avec laquelle leurs corps témoignent de ce qu’ils subissent. Teints blafards, regards dans le vague, visages fermés, … Les sourires sont aussi rares que les erreurs dans le jeu de ces acteurs. Ils semblent comme sonnés et boxés, par une vie qui pourrait s’appeler Mohamed Ali. Symboles de ces corps qui flanchent et qui craquent, sont les chutes de Lauri. À plusieurs reprises, alors qu’il est de retour chez lui après un entretien non concluant, l’homme s’écroule. Celui qui est jugé trop vieux par les employeurs apparaît alors aussi raide et sec qu’une branche morte. Dans Au loin s’en vont les nuages, le premier langage est corporel.

Ces chutes de Lauri, riches de sens, sont par ailleurs emblématiques du cinéma d’Aki Kaurismäki, qui consiste souvent à aborder des sujets dramatiquement contemporains tout en gardant ses distances avec le réalisme. Ce second point est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles il diverge nettement des films du Kitchen sink drama. S’écarter du réalisme permet au réalisateur de produire des images synthétiques : les scènes de chutes parviennent à condenser en quelques secondes une réalité – la violence du monde du travail -, bien mieux que ne l’auraient fait de longs dialogues.

Un film réussi est peut-être avant tout un mariage heureux entre un scénario et une mise en scène. Dans Au loin s’en vont les nuages, Aki Kaurismäki parvient en alchimiste à réaliser avec brio une telle association. Le réalisateur opte ainsi et par exemple majoritairement pour des plans fixes, dont la rigidité fait écho à la situation tout en tension des personnages. La direction d’acteurs, qui conduit ces derniers à se mouvoir peu et avec raideur, sert également à merveille le scénario. Le choix, quant à lui, d’une lumière plutôt froide et de décors minimalistes confère au film une forme d’austérité. Enfin, en décidant d’utiliser souvent un éclairage unidirectionnel plutôt que diffus, Aki Kaurismäki et son chef opérateur Timo Salminen ajoutent de la sévérité à leurs plans : silhouettes et objets semblent en effet parfois avoir été abruptement taillés au couteau.

Cependant, les couleurs chatoyantes qui composent les plans viennent apporter un peu de contraste à cette morosité ambiante, rappelant ainsi qu’il existe toujours des interstices dans lesquels l’espoir peut se loger.

 


Lumière blanche, éclairage unidirectionnel ou encore jeu d’acteurs : une mise en scène pleine de maîtrise

 

Une leçon de résilience

Au loin s’en vont les nuages est autant une leçon de résilience, que l’affirmation d’une foi en l’avenir de la part des personnages : «les lilas refleuriront», dit ainsi très tôt Lauri. Durant presque tout le film, les personnages souffrent et endurent face à des échecs qui s’accumulent : Lauri essuie les refus et Ilona ne trouve rien de mieux qu’un travail dans un minable bistrot tenu par un voyou. Leurs mines sont à chaque fois un peu plus déconfites, et on se demande à quel moment ils plieront devant ces déceptions à répétition.

Pourtant, leur abnégation ne vacille pas, et la réussite finit par pointer le bout de son nez. Le couple ouvre son propre restaurant, et les dernières images du film semblent promettre à celui-ci un avenir radieux. Le jour de l’ouverture, à midi, les tables sont déjà remplies, quand le téléphone sonne : les lutteurs d’Helsinki souhaitent réserver le soir même pour trente personnes. Comme un symbole, ce sont des combattants qui viennent assurer une soirée réussie à ce couple qui, jamais, n’aura déserté.

Quand un passé est une plaie incurable, que le présent est invivable, il ne reste plus qu’à croire en des jours ensoleillés, ou mieux, à les préparer. Voilà en substance la belle morale que nous livre ici Aki Kaurismäki.

Article rédigé par Paul Rothé

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