TEMPS DE LECTURE : 3 MINUTES[édito] Dans une manifestation publique, les journalistes n’ont pas besoin d’accréditation

Aparté s’oppose à toute mesure qui imposerait les journalistes à se signaler auprès des autorités pour travailler dans l’espace public et réaffirme le droit à l’information.

Des policiers chargent des manifestants pendant une manifestation de «Gilets jaunes» à Toulouse — Photo Kevin Figuier, archives, Aparté.com

 

À situation exceptionnelle, prise de position exceptionnelle. Lors d’une conférence de presse mensuelle, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a, dans un premier temps, demandé aux journalistes de «se rapprocher des autorités» en amont d’une manifestation «pour se signaler [et] pour être protégés également par les forces de l’ordre». C’est une des mesures inscrites dans le «schéma national du maintien de l’ordre» publié en septembre 2020. Ce document, qui n’a pas la valeur d’un décret ministériel, présente la nouvelle doctrine du maintien de l’ordre. Face à cette déclaration, où l’on se demande si elle est empreinte d’ignorance ou d’une volonté de réguler le travail des journalistes, la profession a très largement critiqué les propos du locataire de la place Beauvau. Dans un second temps, le ministre de l’Intérieur a précisé, sur Twitter, que les journalistes n’auront pas «l’obligation» de prendre contact «avec les préfectures».

Chez Aparté, aucun reporter n’a et n’ira demain à la préfecture «pour se signaler» afin de couvrir à Toulouse une manifestation publique. Les journalistes n’ont pas à quémander une accréditation pour travailler librement sur la voie publique. Comment peut-on un jour défendre la liberté de la presse et le lendemain recommander aux journalistes de s’accréditer pour couvrir une manifestation publique ?

Adopté en première lecture par l’Assemblée nationale, l’article 24 de la proposition de loi sur la «sécurité globale» pénalise d’un an d’emprisonnement et de 45.000 € d’amende «sans préjudice du droit d’informer» la diffusion de «l’image d’un visage ou tout autre élément d’identification» de forces de l’ordre en intervention «dans le but manifeste qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique». Dans un (long) avis publié le 17 novembre, la Défenseure des droits Claire Hédon juge que «l’infraction prévue par cette proposition de loi n’est pas nécessaire à la protection des policiers et gendarmes, porte atteinte de manière disproportionnée à la liberté d’expression, et crée des obstacles au contrôle de leur action». Pire, «les termes employés par cette disposition, notamment ‘dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique’ sont bien trop imprécis pour en limiter les contours». Vendredi 20 novembre, sur BFMTV, Claire Hédon demandait le «retrait» de l’article toujours «inutile» et «contre-productif».

Journalistes en garde à vue

La controverse n’est pas qu’un sujet franco-français. Le Haut-commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU a fait part de ses «sérieuses préoccupations» dans un rapport publié cette semaine et relayé dans Le Huffington post. «Nous craignons que l’adoption et l’application de cette proposition de loi puissent entraîner des atteintes importantes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales», affirment les rapporteurs.

Dans ce contexte, plusieurs manifestations ont été organisées mardi 17 novembre à travers la France. Face au Monument aux Morts, au moins 1.300 personnes (décompte préfecture) ont dénoncé à Toulouse cette proposition de loi «liberticide». À Paris, plusieurs journalistes ont été menacés verbalement puis molestés par les forces de l’ordre. Deux journalistes, dont un de France 3 Ile-de-France, ont été interpellés, placés en garde-à-vue et écopés d’un rappel à la loi. Leur tort ? Filmer ou photographier l’action des forces de l’ordre. Dans un régime démocratique, cette atteinte grave à la liberté d’information inquiète et doit collectivement nous faire réagir. C’est ce pour quoi nous publions cet édito.

>> Pour aller plus loin : la tribune cosignée par plus de 30 journaux

Article rédigé par La rédaction Aparté.com

(A)parté pas si vite !

[#6 La photo de la semaine]

Double exposition. Photo, Thomas Campoy, collectif Abisto