TEMPS DE LECTURE : 4 MINUTES[FILM] «Mandibules», de Quentin Dupieux

Récompensé d’une Amphore d’Or au FIFIGROT 2020, Mandibules était projeté en avant-première à l’American Cosmograph. Le nouveau long-métrage de Quentin Dupieux, dont la sortie est prévue pour décembre, constituait l’une des attractions du festival. Notre critique.

 

La mouche, alias « Dominique »

 

Avec le temps, Quentin Dupieux s’est fait une place à part dans le paysage cinématographique français. Ses films, décalés, intriguent et attirent. Dans Rubber (2010), il mettait en scène un pneu serial killer. Plus récemment, dans Le Daim (2019), on découvrait un Jean Dujardin obsédé par un blouson en cuir. On a déjà vu moins absurde. Alors, quand la billetterie a ouvert deux heures avant la séance, la file était longue. Aussi longue que devant une cantine par jour de frites, quand les écoliers s’agglutinent à la porte d’entrée. Beaucoup se pressaient pour voir le nouveau film du réalisateur de Steak (2007). Il n’y avait pas de «rab» cette fois-ci, et il s’en est même fallu de peu pour que nous restions sur notre faim. Une fois notre ticket en poche, c’est donc avec un sourire digne de ceux s’apprêtant à aller au restaurant que nous nous promenions en attendant la projection.

 

Banalement surprenant

Comme à chaque fois, Quentin Dupieux déroute et surprend. Le pitch : deux hommes volent une voiture, et découvrent dans le coffre de celle-ci une mouche de la taille d’un chien. Ils décident de la dresser afin de lui faire commettre des larcins. Un scénario presque normal, pour ce drôle d’oizo qu’est Dupieux. Les deux personnages centraux sont incarnés par les humoristes du Palmashow, Grégoire Ludig et David Marsais. Gentils losers ou encore ados attardés à la trentaine bien tassée, c’est sur ce duo d’empotés que se tisse le comique du film.

L’histoire de Mandibules est loufoque, et son déroulement imprévisible. Le récit nous plonge dans un épais brouillard, tant on a peu de visibilité quant à la direction qu’empruntera la narration. Dès lors, et pour notre plus grand plaisir, toute prédiction est perdue d’avance. Ce long-métrage ne suit pas une logique et c’est en ce sens qu’il est absurde. Les séquences du film, toutes invraisemblables, s’enchaînent sans qu’on comprenne à chaque fois comment on en est arrivé là. Si Mandibules fonctionne comme une succession de sketchs, ceux-ci se retrouvent pourtant à la fin être presque magiquement liés entre eux par Dupieux. C’est probablement ce tour de force qu’aura voulu récompenser le jury, en lui remettant une Amphore d’Or à l’issue de la neuvième édition du Fifigrot.

 

Manu et Jean Gab, incarnés respectivement par Grégoire Ludig et David Marsais

 

 

À quoi joue Dupieux ?

C’est la question qu’on se pose en sortant de la salle. Des acteurs qui ne jouent pas toujours très juste ; un casting osé et hétéroclite, entre le duo du Palmashow, Roméo Elvis ou encore Adèle Exarchopoulos ; une histoire de mouche géante qui, sur le papier, fait songer au scénario d’une série B ratée, … On aurait tendance à penser que Dupieux parodie une mauvaise comédie. Répliques à l’eau de rose («la vraie richesse, c’est l’amitié») ou «gags» trop peu fins pour être vrais —on pense au personnage d’Agnès, handicapée, qui ne sait s’exprimer qu’en hurlant— semblent aller dans ce sens.

Si le film est réussi, c’est seulement dans la mesure où Quentin Dupieux apparaît dans le générique. Plus concrètement et pour le dire de manière moins provocante, on apprécie Mandibules parce qu’on l’observe à l’aune de l’œuvre de son réalisateur. Ici, le film à l’état brut n’est rien. C’est la connaissance de son auteur qui nous l’éclaire. Elle nous permet de lui prêter certaines intentions, à même de justifier et de légitimer un comique qui, sans quoi, serait parfois d’une finesse relative.

Dixit Marcel Duchamp, «c’est le regardeur qui fait l’œuvre». Avec le brin d’arrogance que cette pensée nous permet d’adopter, nous ferons donc de ce long-métrage un film suffisamment bon et surprenant pour recommander à quiconque d’aller le visionner.

 

Article rédigé par Paul Rothé

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