TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTES[FILM] «Délicatessen», de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet

Le confinement dure depuis plus de deux semaines. Si votre stock de rouleaux de papier toilette vous permet de voir venir au bas mot jusqu’en 2050, l’ennui pourrait en revanche pointer le bout de son nez plus tôt que prévu. Pour pallier cette éventualité, Aparté.com vous a dégoté un film à voir (ou à revoir) : Delicatessen. Notre critique.

Jean-Claude Dreyfus, dans le rôle du boucher

 

Les cinémas sont fermés, et nous, pauvres camés que nous sommes, convulsons. Fébriles, on se tourne alors vers la «petite lucarne». Les nouvelles y sont mauvaises. Armés de notre télécommande, on contrôle cette télévision qui nous annonce une situation qui nous échappe. Puis, on fait taire ces chaînes qui foutent le cafard et laissent de toute façon trop peu de place à la fiction. Non, la télévision ne nous sera d’aucun salut. En proie au manque ou en prise avec nos crises, on tente alors le tout pour le tout: nous voilà sur Netflix, à arpenter un catalogue plus riche quantitativement que qualitativement. Des films se distinguent cependant, et on se laisse tenter par Delicatessen.

Sorti en salles en 1991, Delicatessen est un film réalisé par Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet. Il est un véritable triomphe à l’époque, puisqu’il obtient quatre récompenses lors de la 17e cérémonie des César (1992). Premier long-métrage pour les deux cinéastes, Delicatessen sert de tremplin pour Jean-Pierre Jeunet. Celui-ci réalisera en effet dix ans plus tard son film majeur, Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain (2001).

L’histoire de Delicatessen se déroule à une époque post-apocalyptique. Les premiers plans du film présentent ainsi des immeubles ravagés, dont l’allure est si misérable qu’ils semblent sortir tout droit du Berlin d’après-guerre filmé par Rossellini (Allemagne année zéro, 1948). Delicatessen nous donne à voir un univers dans lequel le temps s’est enrayé: le ciel est toujours gris et menaçant tandis que le brouillard semble s’être endormi si profondément que l’idée qu’il puisse se lever un jour apparaît improbable. Planté au milieu de ce lugubre décor, un immeuble au sein duquel une boucherie est installée au rez-de-chaussée. Le patron des lieux, un grand gaillard ventru, s’échine à tenir toujours affûtés ses couteaux. La pénurie est endémique, et on s’empoigne pour quelques biscuits dans le monde de Delicatessen. Alors, dans cet immeuble encore debout, les concierges n’ont pas le temps de faire de vieux os qu’ils ont déjà à faire face au couteau.

 

Dominique Pinon, incarnant le personnage de Louison

 

Un conte burlesque et musical

Il serait cependant se méprendre que de présenter ce long métrage comme un film d’horreur. En effet, l’atmosphère est en réalité faussement angoissante, et le ton davantage burlesque qu’inquiétant. Le film convoque ainsi une farandole de personnages truculents. Armés de leurs sales bobines (Dominique Pinon en tête), chacun d’eux nous entraîne dans son monde, aussi grotesque que poétique. Quand les frères Kubes fabriquent toute la journée des boites qui meuglent, Aurore rivalise d’ingéniosité afin de réussir un suicide qui ne manque jamais d’échouer, et Monsieur Potin vit avec de l’eau jusqu’aux pieds pour cultiver des bulots et pratiquer l’élevage de grenouilles. Dans cet univers absurde sauce Boris Vian, on s’étonne presque de ne pas voir de pianocktail.

Pas de pianocktail donc, mais une musique tout de même bel et bien au cœur du film. Louison, nouveau concierge, joue de la scie musicale tandis que Julie, fille du boucher, se dédie quant à elle au violoncelle. C’est d’ailleurs sur un duo de ces deux protagonistes que s’achève Delicatessen. Cependant, c’est une autre scène qui retient tout particulièrement notre attention. À un moment et sans le savoir, les locataires de l’immeuble participent par leurs activités à donner naissance à une grande symphonie. En plein ébat, un couple fait grincer les ressorts de leur sommier maltraité; Madame Tapioca époussette avec énergie son tapis; les frères Kubes testent leurs boites à meuglements. Tels les musiciens d’un orchestre bien rodé, chacun joue sa partition pour donner naissance à ce qui s’apparente à une grande et saugrenue composition musicale. Non loin, dans cet immeuble où chacun vit égoïstement, l’idée qu’il est possible de créer du beau collectivement.

 

Marie-Laure Dougnac et Dominique Pinon, incarnant respectivement les personnages de Julie et de Louison

 

«Une comédie réussie n’est pas un oxymore»

Si ce film vaut le coup d’être visionné, c’est qu’il réconcilie le genre de la comédie avec une certaine exigence de qualité. Grâce à Delicatessen et à quelques autres, «une comédie réussie» n’est pas un oxymore. Le film tord le cou à ceux qui prenant les spectateurs pour des jambons, arguent que le succès populaire ne s’obtient qu’en produisant des contenus abrutissants. Delicatessen, en réalisant près de six millions d’entrées en France et à l’étranger, prouve qu’une comédie française peut être ambitieuse. Le film se distingue ainsi par le soin accordé aux décors, incroyablement travaillés. Il est aussi une très belle réussite esthétique, avec une colorimétrie dorée, réussie et soignée. Il suffit de regarder Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (2001) pour comprendre quelle importance Jean-Pierre Jeunet accorde à l’étalonnage. L’univers décalé et excentrique de Delicatessen finit de nous séduire, et fait de ce film un joyeux OVNI du cinéma français.

 

Une satire sociale et politique

Delicatessen se démarque aussi par la portée satirique qu’il sécrète. À travers ses personnages cannibales –qui rappellent ceux de Ma Loute (2016), film partageant à bien des égards des ressemblances avec Delicatessen– le long-métrage offre à voir une incarnation de la décadence. Ces hommes et ces femmes grotesques, prêts à croquer leur voisin, sont risibles tant ils sont des monstres d’individualisme. La satire ne s’arrête cependant pas là, puisque le film se rit aussi de ce qu’on appelle en Angleterre la «gutter press» («presse de caniveau»). Dans Delicatessen, le groupuscule des «troglodytes» est ainsi présenté comme une menace de premier ordre. Pourtant, les voyous en question sont en réalité de gentils bras cassés, réfugiés dans les égouts pour fuir la folie de ces hommes vivant au-dessus de leurs têtes.

 

La famille Tapioca

Récit et tuyauteries

Égouts, canalisations, conduits: autant d’éléments autour desquels se construit le décor et s’articule le film. Ces innombrables tuyaux jouent un rôle essentiel dans le déploiement du récit, puisqu’ils permettent de justifier un certain nombre de déplacements d’un espace à un autre. Ainsi, lorsque Julie envoie des clefs à Louison par une canalisation, c’est en suivant ce trousseau qu’on se retrouve aux côtés de ce dernier. Les tuyaux, organisés sous la forme d’un vaste réseau, se croisent et s’intriquent, à tel point que c’est par eux que se noue l’intrigue. Ils sont les fils qui lient les personnages les uns aux autres. Ainsi, on entend son voisin par un conduit, on chaparde chez le boucher en passant par les égouts, ou on remonte le vide-ordures dans le cadre d’une mission commando. Ce réseau parallèle et mystérieux participe à nourrir un imaginaire que le film s’évertue à faire naître chez le spectateur, avec réussite.

Délicatessen est ainsi une promenade légère, comique, et poétique d’une durée totale de 1h40. Inutile d’être en possession d’une quelconque attestation pour cette dernière. En période de confinement, vous conviendrez que c’est un plaisir qui ne se boude pas.

Article rédigé par Paul Rothé

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