TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTES[FILM] «Une vie cachée», de Terrence Malick

Deux ans après son dernier long-métrage Song to Song, Terrence Malick revient avec Une vie cachée. Fidèle à son cinéma, l’américain réalise avec ce nouveau film une œuvre qui porte sa marque de fabrique. Nous nous sommes rendus à l’ABC mardi 10 décembre, pour assister à l’avant-première. Notre critique.

© Reiner Bajo / Iris Productions Inc.

 

Quand on sait que Terrence Malick fuit les photographes et refuse toute interview, il serait tentant de penser que le titre du film est un clin d’œil autobiographique. Rien à voir pourtant, puisqu’Une vie cachée traite de la vie de Franz Jägerstätter, un paysan autrichien du village de St. Radegund. Ce long-métrage retrace le parcours d’un homme qui refusa de jurer fidélité à Hitler durant la Seconde Guerre mondiale, et qui jamais ne vacilla, même le 9 août 1943 face à la guillotine.

 

Une nature empreinte de lyrisme

Cinéaste de la contemplation par excellence, Malick ne nous surprend pas avec Une vie cachée. Ici et comme dans bon nombre de ses œuvres, la nature y est filmée avec amour. Les nuages enlacent les montagnes ; la brise caresse les herbes hautes ; la rivière s’écoule langoureusement. Les plans se succèdent, et Malick prend le temps –le film dure près de 3 heures– de nous montrer la magnificence d’un environnement dont le rôle va bien au-delà de celui du simple décor. Il est en effet acteur, en ce qu’il interagit avec les hommes et qu’il bat la mesure de leurs existences. Le travail aux champs rythme les journées. Les saisons passent, et on voit les prairies verdoyantes succéder aux montagnes enneigées.

Au milieu des paysages bucoliques se dressent Franz, sa femme Fani, et leurs trois filles. Le tableau d’ensemble est idyllique. «L’existence était simple comme si rien ne pouvait troubler notre vallée», déclare Fani. Bonheur semble rimer alors avec famille, village ou encore église. Ici, mode de vie traditionnel et existence heureuse semblent aller de pair. Si cette vision est probablement fantasmée -et au fond un brin conservatrice- , elle ne nous empêche nullement de nous laisser embarquer par le film.

 

© Pandora Film Medien GmbH

Une toile de fond historique

Et puis soudainement, l’ordre du monde est troublé. Le tonnerre résonne, comme pour annoncer que l’horreur est à la porte du village. Le disque est rayé, et la douce chanson est à présent saccadée. Le facteur, qui tous les jours double Franz sur son vélo, s’arrête cette fois-ci pour lui remettre un courrier : le voilà qui est appelé. Le nazisme est désormais là, et St. Radegund qui semblait à l’abri de tout ne peut en réalité se soustraire à la folie du monde. Le venin du mal abreuve le village, pénètre la chair des habitants. En prêcheur de haine, le major Schlegel porte des discours comme le cobra mord ses proies. Seul Franz dans le village refuse de servir le IIIème Reich, et est pour cette raison emprisonné. St. Radegund, jusqu’alors forteresse enchanteresse, se transforme en un cauchemar pour Fani et ses enfants. Parce que Franz est un «traître à la nation», ils sont à présent méprisés et ostracisés.

La toile de fond d’Une vie cachée est donc historique. Des images d’archives filmées en 4/3 jalonnent d’ailleurs le long-métrage. La violence et la brutalité du régime nazi sont restituées dans le film, et l’horreur de la déportation y est même évoquée, lorsque Franz au réveil déclare : «I had a dream». Si notre esprit ne peut s’empêcher d’effectuer un rapprochement avec le discours de Martin Luther King, on comprend vite que les songes qui peuplent l’imaginaire de Franz ne sont pas du même ordre. Chez lui, ce sont des trains emportant des enfants vers une destination inconnue qui hantent ses pensées.
Rêve affreusement prémonitoire.

 

Parcours d’un martyr

Malick cultive dans ses longs-métrages une appétence pour les références bibliques (il prépare d’ailleurs un film portant sur la vie de Jésus, The last planet, dont la sortie est prévue en 2020). Rien d’étonnant dès lors qu’il se soit intéressé à la vie de Franz Jägerstätter, béatifié en 2007, et dont le parcours est celui d’un martyr. À plusieurs reprises dans Une vie cachée, Franz s’adresse au «Père», le seul à même de donner du sens à ce qui lui arrive : «un jour, nous saurons pourquoi», «Esprit, conduis-moi, montre-moi». Quand celui qui le condamne à mort, en proie à des remords, lui demande s’il le juge, Franz répond que non. La foi inébranlable qui l’anime l’empêche de nourrir une quelconque haine. Silencieusement et jusqu’à l’échafaud, il porte sa croix.

 

© Reiner Bajo

 

Un film universel

Ce film résonnera autant chez les croyants que chez les athées, puisque les questionnements que celui-ci explore dépassent largement le cadre religieux. Ainsi, le long-métrage interroge le Bien et le Mal, comme lorsqu’un nazi s’adressant à Franz avec provocation, déclare : «Tu es meilleur que les autres ? Tu sais discerner le Mal ?». Franz s’interroge quant à lui sur le sens de l’existence. Si sa quête le mène à chercher des réponses auprès de Dieu, ses questionnements, eux, restent en revanche universels.

Avant même d’être croyant, Franz est un homme libre. Et au fond, peu importe si c’est sa foi qui lui donne cette force. Quand son avocat lui propose de travailler dans un hôpital de guerre, Franz refuse. «Signez et vous serez libre», répète le premier. «Mais je suis libre», répond le condamné, pour qui effectuer le serment hitlérien impliquerait justement de ne plus l’être.  Même face à sa femme, qu’il voit pour la dernière fois, il ne se résout pas à signer le papier. Celle-ci se refuse d’ailleurs à le lui demander. Elle préfère perdre son grand amour en acceptant son choix, plutôt que de le pousser à renoncer à sa liberté. Cette passion bouleversante qui traverse tout le film ne nous laisse pas indifférent, et nous permet de nous interroger (là encore !) sur la définition même de l’Amour, une notion trop souvent galvaudée.

 

Une direction photo magistrale

Si le film parvient à être une vraie réussite, c’est aussi en grande partie grâce à la direction photo audacieuse et pleine de maîtrise réalisée par Joerg Wifmer. La caméra, souvent très proche des corps et des visages, capte avec justesse les expressions et les émotions des personnages. La manière dont elle se déplace et suit ce qui se déroule permet d’offrir une expérience véritablement immersive au spectateur. Le travail sur la lumière, quant à lui, est remarquable. La lumière blanche, aveuglante et transperçante représente bien sûr le divin. Cependant, elle sert aussi à donner un aspect irréel, confus et désordonné au film, qui permet d’incarner l’idée que le drame auquel nous assistons est le fruit de la folie humaine. Cet effet est renforcé par d’incessants faux raccords. Ces derniers donnent parfois l’impression que le long-métrage est haché, qu’il respire avec difficulté.

Pendant ce temps-là, nous, simples spectateurs ébahis et happés par le rythme du film, calquons et mimons celui-ci jusqu’à en avoir le souffle coupé.

 

Article rédigé par Paul Rothé

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