Home >> Culture >> Critiques >> TEMPS DE LECTURE : 9 MINUTES[Théâtre] « Henrietta Lacks », un embryon empoisonné de réflexions contemporaines

TEMPS DE LECTURE : 9 MINUTES[Théâtre] « Henrietta Lacks », un embryon empoisonné de réflexions contemporaines

Pour l’un de ces derniers spectacles programmés à la Biennale de Toulouse, le Théâtre de la Cité propose Henrietta Lacks d’Anna Smolar. L’histoire vraie et méconnue d’une Américaine des années 1950, dont les cellules cancéreuses ont été exploitées post-mortem et qui subit des discriminations en raison de sa couleur de peau et de son origine sociale. Jusqu’où le progrès peut-il aller pour arriver à ses fins et déshumaniser ses moteurs ?

Photo Magda Hueckel

 

Henrietta Lacks est une pièce dédiée à son homonyme, pour une femme réduite au statut d’une simple cellule. Si la première scène commence subitement, surprenant le spectateur qui voit arriver quatre  grands personnages, assurés, sur un plateau de télévision, on en saisit pourtant dès le début les enjeux. En effet, un médecin est interviewé avec le clone d’une chèvre douée de la parole, accompagné sur le plateau de M. Cancer. Pour autant, ces êtres surprenants sonnent étonnamment vrais: Monsieur Cancer est rejeté pour ses «talents» multiplicateurs et la chèvre effrayée à l’idée de le toucher et de tomber malade. De la même manière, cette chèvre est méprisée par son médecin qui la décrit stressée et incapable de savoir ce qu’elle dit. Par ces quelques brefs échanges, les critiques sont posées: le rejet de l’autre en raison de son état, de son identité, et le mépris total du médecin concernant les ressentis de l’«objet» de ses études. Les véritables problématiques de la pièce figurent peut-être dans la question de la légitimité du progrès et de ses limites.

L’histoire d’Henrietta Lacks figure au cœur; après lui avoir diagnostiqué un cancer du col de l’utérus et retiré sa tumeur, les quelques cellules de celle-ci lui sont prélevées pour étude, comme le veut l’habitude médicale. Ces dernières s’avèrent résistantes et même immortelles, ce qui provoque l’émoi du médecin qui les découvre et qui se met à les étudier frénétiquement. Il oublie seulement de prévenir sa patiente dont les cellules étranges, «HeLa», ne peuvent donc que se propager; Henrietta Lacks finit par mourir de métastases six mois après le retrait de la tumeur et le début d’une radiothérapie. Il se trouve que cette femme était noire, immigrée polonaise et issue de quartiers populaires américains, dans les années 1950 en pleine politique de ségrégation. Comment aborder ce contexte ? Qu’est-ce qui fait qu’une citoyenne américaine, mais aussi et surtout un être humain, n’ait pu avoir accès aux mêmes soins que d’autres citoyens blancs ? Comment expliquer que lui prennent ses cellules cancéreuses pour les étudier sans même son consentement ? Pourquoi Henrietta Lacks a-t-elle été dépossédée de toute identité pour s’effacer derrière les quelques cellules qui se sont multipliées et ont épaté toute la communauté scientifique? La pièce tente de répondre à ces interrogations, alternant entre drame et danses chorégraphiées ; chaque geste, parole, mise en scène empreintes d’un message fort nous pousse à réfléchir sur notre condition humaine d’être «rationnel» qui tentons de faire de la vie une éternité.

 

C’est une «très belle d’un succès de la science, mais très amère et difficile pour le sort de cette femme et de ses enfants». 

 

Les performances des comédiens sont puissantes. Celle du médecin qui s’époumone crescendo sur sa profession de médecin, non reconnue à sa juste valeur, alors qu’il consacre toute sa vie à l’étude de ces cellules cancéreuses immortelles. Ou encore celle de Henrietta profondément juste et émouvante lorsqu’elle se démène sur la piste de danse, se mettant pieds nus sous nos yeux, tentant de battre vainement son cancer, les larmes aux yeux. Ou celle du journaliste, tantôt M. Cancer, tantôt fils d’Henrietta, qui, comme en pleine science-fiction, interviewe les cellules d’Henrietta qui confessent, par la ventriloquie du comédien et par la chanson, leur volonté d’être congelées pour se reposer, fatiguées de leur notoriété. Chaque performance des comédiens est une prouesse physique et émotionnelle que le public perçoit et qui ne laisse pas indifférent, qui entre en résonance à notre époque contemporaine et doit nous pousser à assister à ce spectacle.

 

La metteuse en scène, Anna Smolar

 

Anna Smolar, la metteuse en scène, a découvert l’histoire de cette femme par hasard et a été très vite choquée des détails, des paradoxes que posaient sa vie et sa mort: «c’est la brutalité du cancer qui a frappé Henrietta Lacks qui a permis à ces cellules d’être aussi résistantes», explique Anna Smolar. L’ignorance collective autour de cette histoire a poussé la metteuse en scène à construire la pièce avec une troupe de comédiens. Ils ont ainsi cherché une clé par le langage mêlant fantaisie et réalité. «C’est une histoire très belle d’un succès de la science, mais très amère et difficile pour le sort de cette femme et de ses enfants», précise Anna Smolar. En effet, ces derniers n’ont appris qu’un quart de siècle plus tard que les cellules de leur mère avaient permis le développement de médicaments auxquels ils n’auraient de toute façon jamais eu accès. Cette pièce est pour elle le moyen de transmettre un savoir indispensable et de redonner à cette femme toute sa place; son nom était remplacé par celui de Helen Lane, réaction typique, dit Smolar, du monde scientifique de l’époque qui ne peut concevoir de devoir son succès à une femme noire et pauvre. «C’est seulement maintenant, dans les années 2000 à 2010 que son nom a été réapproprié», complète Anna Smolar. Par son spectacle, la metteuse en scène veut donner accès à de multiples perspectives, montrer la complexité des problématiques «sans se concentrer sur la victimisation de la famille ni sur le succès de la science» et donner la parole à différents protagonistes.

 

Photo Magda Hueckel

 

Anna Smolar a dirigé de nombreuses pièces en Pologne et pour la première fois dévoile son travail polonais en France. Cette démarche est importante car elle pense que les codes qu’elle utilise ne sont pas les mêmes en France, notamment l’ironie: un spectateur lui a d’ailleurs fait part de son incompréhension pour un sujet aussi grave. Elle estime justement que l’humour est un outil puissant permettant de prendre du recul, permettant la création d’un espace de rencontre entre publics et comédiens. «À la différence des autres Arts comme l’art plastique le cinéma ou la littérature, le théâtre sert à ça,  justement parce qu’il y a ce moment de rencontre : on est tous assis dans une salle pendant une heure et demie, dans un espace d’expérience commune ici et maintenant», juge la polonaise.

Elle nous raconte aussi l’anecdote qui a fait débuter la pièce par une interview à la télévision; ils voulaient travailler sur le livre de Rebecca Skloot racontant la vie d’Henrietta Lacks mais avant de pouvoir l’exploiter, Oprah Winfrey a racheté les droits pour en faire un film sur HBO. Lorsque la troupe a demandé à puiser quelques éléments, Winfrey a réagi en disant: «vous ne touchez pas un poil de ce livre, si vous citez ne serait-ce qu’une demi-phrase, on vous poursuit». Anna Smolar rapporte qu’ils étaient furieux; « on a voulu aussi jouer un peu avec ça (…), c’est un peu Oprah Winfrey qui est sur scène; c’est assez intéressant parce que cela dialogue avec la question des droits d’auteur : qu’est-ce qu’un livre ou une œuvre et que veut dire bloquer les droits et empêcher d’autres de profiter de quelque chose qui est un bien commun ?». Cette anecdote explique combien cette pièce fait sens pour les comédiens et leur metteuse en scène. Pour Anna Smolar, tout est lié : ce sont des discussions dynamiques que naît la confiance qui se ressent dans le public qui reçoit plus justement la pièce et le message.

Certains de ses choix de mise en scène peuvent surprendre. C’est le cas de ce qu’elle nomme le «step», danse qui vient aussi montrer un côté positif à l’histoire: Henrietta aimait danser, cela apporte une certaine vitalité communicative au personnage et à ses acteurs. Mais ces danses symbolisent également la multiplication des cellules, en «métaphore de la vie belle et destructrice».

 

Photo Magda Hueckel

 

D’Henrietta Lacks, Anna Smolar conserve la mémoire d’un personnage qui l’accompagne comme d’autres noms de femmes effacées, prises dans un «mécanisme récurrent de l’histoire de l’humanité, ces grands hommes dont on sait beaucoup et ces femmes dans l’ombre dont on sait peu»;  Henriette n’a rien découvert certes, mais reste à l’origine de cette histoire, symbole des oubliés qui méritent qu’on leur rende leur nom; «quand on efface un nom, il y a un déséquilibre qui intervient, il y a quelque chose qui trébuche dans notre construction de l’imaginaire collectif, de la conscience collective, de notre identité en tant qu’humanité (…)».

Pour son travail, Anna Smolar a reçu, en 2016, le prix du journal Polityki qui l’a confortée dans l’idée que ce qu’elle fait «résonne pour les autres». Ainsi, elle désire continuer à «creuser des sujets dans leur zone grise», tout en acceptant les maladresses qui révèlent une certaine vulnérabilité, permettent de mieux appréhender la relation du public à l’acteur. Ce dernier joue un rôle essentiel, très apprécié en Pologne où les théâtres sont encore des lieux de débats publics; il permet de «donner la voix à ceux qui ne l’ont pas» et cette sincérité permet la confrontation et crée une certaine interaction intérieure entre acteurs et publics.

Son prochain projet porte sur l’adaptation d’un ouvrage d’Édouard Louis, écrivain français. Les élections en Pologne approchent et la haine s’intensifie contre la communauté LGBTQ+; le texte de Louis traite de la question de l’identité différente avec profondeur. Anna Smolar explique que «le libéralisme sauvage» mis en place depuis 1989 en Pologne, a effacé toutes distinctions et donc toute identité, phénomène encore renforcé par le discours politique ancré dans un déterminisme de classe.

Article rédigé par Iris Lombardi-Borgia

(A)parté pas si vite !

[Concert] Les plus belles musiques de films jouées à la Halle aux grains de Toulouse

  Jeudi 12 et vendredi 13 décembre 2o19, l’Orchestre nationale du Capitole de Toulouse (ONCT) …