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TEMPS DE LECTURE : 5 MINUTES[Théâtre] Un phénomène actuel : « Cock Cock Who’s there ? »

Programmé à la Biennale internationale des Arts vivants de Toulouse du 24 septembre, le spectacle de Samira Elagoz, jeune femme finnoise, traite d’un viol conjugal. Une épreuve personnelle et douloureuse qu’elle tente d’extérioriser via les réseaux sociaux, afin de mieux saisir les enjeux des relations entre les deux sexes. Un spectacle totalement contemporain qui bouleverse nos repères sociaux.

 

Nous ne pouvons débuter cet article en affirmant que la pièce est le récit de la vie d’une femme après son viol. Car elle est beaucoup plus complexe que cela, à l’image de son auteure. Après son spectacle, Samira Elagoz ne fait pas que se reconstruire pleinement en nous montrant son travail et ses expérimentations, elle aboutit une introspection et un questionnement philosophico-physiologique sur les questions qu’elle s’est posée et qu’elle suppose une femme s’être posée un jour et apporte sa contribution à cette réflexion collective.

Samira Elagoz est finlando-égyptienne et Cock, Cock, Who’s there ? est son premier spectacle. Il est joué intégralement en alternance de finnois et anglais et est traduit à l’aide d’écrans en français. Le titre évoque un heurt face à la porte de son intimité et son doute sur qui la personne qui tape est vraiment et si elle est digne de confiance. Mais c’est sans doute aussi une demande que nous, spectateurs, lui adressons pour pénétrer son histoire et qu’elle consent et désire nous livrer.

Il est difficile de mettre des mots sur des images, de la même manière qu’il est difficile de transcrire son vécu, à d’autres ou à soi-même, quel que soit le média utilisé. Le sien est la vidéo, mêlée au son et à quelques apparitions sur scène pour dire son texte, sa vie, son questionnement. Ses comédiens sont des acteurs de sa vie. De longue date ou ponctuellement. Elle les choisit, capture, à leur consentement, et là est sans doute toute l’importance de l’expérience, leur témoignage sur son épreuve initiale ou leur passage, leurs traces laissées, dans sa vie. Ils sont famille, ancien compagnon auteur du viol, hommes de passage rencontrés via des réseaux en ligne, visages momentanés, sujets approfondis d’étude et sa propre personne capturée en portraits sur une dizaine d’années.

Elle entreprend tout cela par étape. Elle décide d’abord de rencontrer des hommes tout en étant protégée de tout risque de contact intime. Elle les appelle, leur demande de lui envoyer des vidéos… Si ces comportements peuvent choquer, voire faire rire ou sourire en fonction de la situation, ils n’en restent pas moins le témoignage d’hommes divers dans l’attente de performances variées devant, selon eux, procurer une satisfaction de la part d’une femme inconnue qui décide de prendre contact avec eux. Ils sont révélateurs de quelque chose qui semble aller de soi, ils se parlent pour satisfaire leurs désirs, et surtout celui des hommes, ils ne se sont pas demandé si l’attente pouvait être autre, si leur partenaire consentait à cet assaut subit et intime.

 

 

Lorsqu’elle se sent prête à franchir le pas du contact physique, elle décide de se rendre chez eux, s’intéressant tout particulièrement à ceux qu’elle appelle «l’espèce des dominants». Elle les questionne sur leur rapport au sexe, au plaisir réciproque, au pouvoir, à la violence. Elle ne se fait pas journaliste mais pas non plus poupée. Elle ne joue pas avec eux, ce qu’ils désireraient pourtant. Elle se fait lien, média intimiste et confiant qui incite les hommes à témoigner: elle se fond dans son moyen d’expression. La vision et l’écoute de ces hommes est sordide, presque effrayante, mais si elle ne les critique pas directement, elle écoute et nous transmet les paroles d’hommes que nous sommes seuls à devoir juger, elle n’est ici que le témoin. Par son spectacle, elle nous éveille une conscience collective autour de sujets redébattus depuis quelques années seulement en nous montrant un panel d’individus que nous pourrions être, avoir été ou devenir ou avoir affronté à un moment de notre vie.

Elle dit qu’un homme sera souvent à l’aise, rassuré ou assuré de ses capacités, non inquiet d’une potentielle relation sexuelle; mais qu’une femme devra toujours se créer une sphère de protection et être attentive pour se prémunir d’un attouchement non désiré. C’est d’autant plus important qu’elle fut abusée une deuxième fois, par un ami. On voit ainsi la mise en scène de la reconstruction de l’acte, en mise en abyme théâtrale perturbante, dans un cabinet de police à Tokyo. Elle nous plonge dans le noir comme dans cet atelier de photo et ses flashs espacés mais successifs nous rappellent le caractère omniscient et permanent d’une potentialité d’atteinte à notre intégrité physique et de toute la violence qui la contient. C’est ce qui pousse sa grand-mère à avoir peur des hommes extérieurs, là où elle va développer une peur au sein de sa sphère la plus intime.

 

« Ces baisers, elle nous les montre, comme pour toutes les étapes de ses expérimentations »

 

Quand elle décide de reprendre un contact physique avec des hommes pour se réconforter sur les comportements variés et potentiellement affectueux des hommes, elle choisit ceux qu’elle rencontrera pour un seul baiser. Ces baisers, elle nous les montre, comme pour toutes les étapes de ses expérimentations. Ils sont torrides, légers, variés, mais surtout consentis et vécus par les deux individus de manière égale et non dominés par l’un ou l’autre.

Si son intimité n’a pas été respectée lors de ces deux viols qu’elle a subi, elle consent à la livrer toute entière à nos yeux d’inconnus qui sont autant de témoins d’une vie qui ont eux-mêmes consentis à la regarder, dans un désir affirmé d’être maîtresse d’elle-même dans toute son entièreté psychologique et physique et de le demeurer.

Un spectacle à voir, écouter et vivre de toute urgence.

Plus d’info sur les représentations, par ici.

 

Article rédigé par Iris Lombardi-Borgia

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