Home >> À la une >> TEMPS DE LECTURE : 12 MINUTES[FILM] «L’Éloge du rien», de Boris Mitic

TEMPS DE LECTURE : 12 MINUTES[FILM] «L’Éloge du rien», de Boris Mitic

Projeté en présence de son réalisateur dans le cadre de la huitième édition du Festival international du film Grolandais de Toulouse (Fifigro), L’éloge du rien surprend et détonne. Une odyssée plus joyeuse qu’elle n’y paraît, invitant le spectateur à penser le concept du «rien». Notre critique, suivie d’une interview de Boris Mitic.

 

«One day, Nothing runs away from home, tired of being misunderstood» («Un jour, le rien se met en fuite, las d’être mécompris»), déclame Iggy Pop, en guise d’introduction. Aussitôt et en quelques mots, le décor est posé: ce film sera un voyage en quête du «rien». De ce périple sans réelle destination, seul le trajet —la réflexion— importera.

Comment déchiffrer L’éloge du rien ? Est-ce un film drôlement profond ? Ou profondément drôle ? Tout le documentaire joue sur cette ambiguïté, laissant le spectateur perplexe quant à la manière d’appréhender cet objet cinématographique. De son propre aveu, Boris Mitic reconnaît que l’idée de réaliser un film sur le «rien» était initialement une blague. La plaisanterie aura duré huit années, le temps qu’il lui aura fallu pour terminer ce documentaire. Le film provoque autant qu’il se moque. Ainsi, lorsque des plans longs s’enchaînent, la voix d’Iggy Pop s’élance: «Insist on any animal or tree, and get philosophy ?! Make any shot too lengthy and get poetry ?! […] Fuck that baby. We’re beyond that. Maybe» («S’arrêter sur chaque animal, chaque arbre, pour faire de la philosophie ?! Prolonger les plans pour faire de la poésie ?! Laisse ça mec. On vaut mieux que ça. Enfin, peut-être»). Boris Mitic, en adepte de Dostoïevsky, est un joueur. Il s’amuse avec le spectateur, et rit autant du cinéma dit «intellectuel» que de lui-même.

 

Un «rien» nulle part et pourtant partout

Le film fonctionne par contraste. On ne voit jamais mieux le blanc qu’à côté du noir. Ici, Boris Mitic nous montre «tout» pour nous présenter le «rien». Le «tout», ce sont ces soixante-dix pays que nous sillonnons durant une heure et vingt minutes. À chaque coin du globe, le «rien» se cache et se révèle à celui qui veut bien le voir. Il est universel et tout le monde y a le droit, nous dit en substance le réalisateur. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cette raison que Boris Mitic a traduit son film en trente-cinq langues, même si l’existence de versions en latin et en espéranto nous laisse penser à un énième canular. La plaisanterie n’est jamais bien loin chez le réalisateur, et c’est d’ailleurs ce qui permet au film d’échapper à l’écueil de l’arrogance. La légèreté, vertu première de l’humour, contraste avec la profondeur et le poids du propos. Subtil mélange, dont le résultat est de nous laisser un goût joyeux en bouche, loin de celui d’un nihilisme déprimant que pouvait nous laisser présager le titre du film.

 

Aparté.com: Boris, dans ton film, tu présentes des pistes de réflexion sur ce qu’est le «rien». Pour nos lecteurs qui n’ont pas vu ton documentaire, peux-tu donner ta définition du concept en quelques phrases ?

Boris Mitic: Comme je le dis dans mon film, à travers la voix d’Iggy Pop, le «rien» est un minimaliste baroque, un optimiste cynique, un doux sadiste, un perfectionniste approximatif. Le «rien», c’est le sourire au coin des lèvres qu’auront ceux qui découvriront que quelqu’un a fait film sur le «rien».

 

Aparté.com: Le «rien» est humoristique donc ?

Boris Mitic: Oui. Il est une sorte d’antihéros incompris. Le «rien» est un peu Corto Maltese, mélangé à Zarathoustra, Cyrano, … L’idée était de jouer avec ce concept du «rien» de manière amusante et constructive. Le film n’est pas déprimant.

 

Aparté.com: Ne rien faire, est-ce déjà faire quelque chose ?

Boris Mitic: (Il réfléchit) Je pense que ne rien faire devrait être inclus dans les actions des gens, et ne pas exister comme fin en soi. Je crois qu’il faut savoir trouver des moments de «non faire», surtout dans les situations de drame. Quand tu sors le «rien» à ces instants-là, il est encore plus explosif et bruyant.

 

Aparté.com: Tu te définis comme un cinéaste du rien. Cela m’a fait penser à Cioran, philosophe du désespoir, et adepte des aphorismes lui aussi (le précédent film de Boris Mitic, Goodbye, how are you? (2009), porte sur l’art des aphorismes serbes). Y a-t-il une filiation entre sa pensée et la tienne ?

Boris Mitic: Il y a quelques citations de Cioran qui m’ont inspiré en effet. L’une d’elles dit en substance «si le suicide n’existait pas, je me suiciderais». Il est très aphoristique et j’aime ça, même si je n’adhère pas à sa pensée dans sa totalité. Dans le film, il y a une centaine de références. Je peux dire l’origine scientifique, philosophique, littéraire, culturelle et artistique pour chacune de mes phrases. Ceci dit, j’espère avoir fait en sorte que mon film puisse être suivi par tout le monde, même par ceux qui ne connaissent pas ces références. Je pense que chacun retient des choses différentes de mon documentaire. Je crois que c’est d’ailleurs un plus de celui-ci. L’idée au fond, c’est que chacun s’y retrouve un peu, car tout le monde est égal devant le «rien».

 

Aparté.com: Ton film a quelque chose de drôle et de provocateur. Joues-tu un personnage? Vois-tu le cinéma comme un espace de liberté, dans lequel tu peux t’amuser à être qui tu veux ?

Boris Mitic: Absolument. Pour moi, le cinéma est un espace de jeu. C’est la langue que j’ai trouvée pour m’exprimer, à défaut d’avoir d’autres talents. Si je savais dessiner et faire des caricatures, je ferais des caricatures. Si je savais faire de la musique, je ne ferais que jouer de la musique. Je n’ai aucun de ces talents. Ce que j’aime dans le documentaire, c’est qu’il me permet de faire du cinéma et de jouer avec des idées qui m’obsèdent.

 

«J’aime d’Iggy sa voix, son caractère, ainsi que son côté à la fois joueur, décadent, et clown», Boris Mitic

 

Aparté.com: Plus de soixante chefs opérateurs ont tourné les images de ce film. On est loin du réalisateur omnipotent. Tu racontes avoir voulu «capter des points de vue différents sur des réels». Es-tu d’accord pour dire que ton documentaire est profondément démocratique, tant dans la manière dont il a été produit que dans la multitude de regards qu’il porte ?

Boris Mitic: Dans la manière dont le film a été organisé, oui. Du point de vue visuel, il était absolument démocratique. Du point de vue dramaturgique en revanche, c’était ma dictature à moi. C’est mon texte, et c’était clair dès le début. Cependant, j’aurais aimé que les regards des différents chefs opérateurs me renversent davantage, qu’ils m’éclatent un peu plus. Quand tu donnes à ceux qui créent une liberté sans limites, ils ont la trouille. J’ai commencé avec sept très grands chefs opérateurs, et je leur ai demandé de sortir de leur mode exécutif pour créer. J’ai réalisé que la notoriété de ces grands noms n’étaient pas la garantie qu’ils réussiraient à relever le défi de capter du «rien». Je me suis alors adressé à des gens qui voulaient vraiment jouer le jeu. J’enseigne un peu partout dans le monde et lors d’une pause-café, une étudiante est venue pour me montrer une image du «rien» sur son portable. Je lui ai répondu: «vous venez de me montrer la première image de mon film». Les meilleures images sont provenues de ceux qui débutaient, qui n’avaient aucune inhibition, et qui n’avaient pas peur de faire des erreurs.

 

Aparté.com: En s’appuyant sur des créateurs sans réelles formations et donc plus libres dans leur expression, on s’approche de l’art brut tel que théorisé par Jean Dubuffet, non ?

Boris Mitic: Oui, un peu. L’idée était de déboussoler ces chefs opérateurs. Je voulais jouer sur leurs capacités instinctives à créer des images intéressantes, sans qu’ils n’aient aucune référence sur le «rien».

 

Aparté.com: Pourquoi avoir voulu Iggy Pop pour incarner le «rien» ? N’y a t-il pas un paradoxe à choisir la voix d’une superstar pour un tel rôle ?

Boris Mitic: Iggy Pop n’a pas toujours été une superstar, il l’est devenu au fil des années et sa carrière est vraiment géniale. C’est un vrai intellectuel, brillant, qui a créé son personnage. J’ai écrit le texte avant de savoir qui serait celui qui l’interpréterait. L’idée était que le projet serait suffisamment loufoque pour que je ne sois pas gêné de le présenter à n’importe qui, même au Pape. Pour provoquer les gens, je disais au début que mon film sur le «rien» serait conté par Jack Nicholson. Et puis un jour, mon frère m’a envoyé une vidéo d’Iggy Pop chantant Ne me quitte pas, en duo avec Ayo. J’ai trouvé qu’il assumait tellement bien ses 70 ans. Il a une très belle voix, il a gardé son côté animal, et il est malin: je me suis dit que c’était lui qu’il me fallait. Dès lors, j’ai souhaité que le «rien» dans mon film soit interprété par la dernière star du rock de mon enfance. J’aime d’Iggy sa voix, son caractère, ainsi que son côté à la fois joueur, décadent, et clown.

 

Aparté.com: J’ai lu que tu aimais les questions joueuses. Tu dis que le cinéma est une affaire de consolation. Les cinéphiles sont-ils tous des gens qui cherchent à s’oublier ? Peut-on parler du septième art comme d’un Xanax, à la différence qu’il n’est pas remboursé par la Sécurité sociale d’après toi ?

Boris Mitic: Oui, c’est une sorte de consolation à caractère constructif. C’est un peu un antidote quotidien, qu’il faut consommer régulièrement. C’est un remède, mais aussi de plus en plus un luxe. Je m’inquiète du fait que les nouvelles générations aient à faire face à une telle quantité de films, sans avoir de repères. Il y une énorme production, et un manque de temps pour tout voir. Il ne sera pas facile pour ces générations de créer un système de critères à même d’apprécier la musique, le cinéma, et la littérature. Je dirais donc que le cinéma est une consommation luxueuse, nécessaire, agréable, et pour laquelle il faut se battre. Pas besoin de sécurité sociale pour ça.

 

Aparté.com: Tu as dit quelque part «on suggère un point de vue différent sur la réalité et le public ingurgite ou participe à ce jeu». Tu es diplômé en communication de masse, et as donc étudié de près la théorie critique de l’école de Francfort. Le choix du mot «ingurgité» m’a interpellé. Comment vois-tu le rapport entre une œuvre et son public ?

Boris Mitic: L’accélération du temps éloigne le public de l’œuvre. C’est justement pour cela que j’aime voyager avec mon film, pour engager des discussions approfondies comme celle que nous sommes en train d’avoir. J’ai passé mon armée et toute une guerre à lire des bouquins de philosophie sur la trigonométrie entre l’auteur, l’œuvre, et le public. J’ai investi une énorme quantité de travail pour réaliser mon film et c’est la raison pour laquelle on ne peut pas dire que ce documentaire fut une blague facile. C’est un effort qui doit être respecté. Bien évidemment, le film peut ensuite être apprécié ou non par le public. J’aimerais d’ailleurs que les spectateurs soient moins consensuels et davantage dans la contradiction.

 

Aparté.com: Tu parles de ce documentaire comme d’un film testamentaire. Est-ce que cela signifie que ce long-métrage est ton dernier ?

Boris Mitic: Non, c’était une petite provocation. Je suis sur un projet, qui devrait aboutir d’ici 2 ans. Dans celui-ci, je vais essayer de capter la magie de l’enfance. Ce sera un film tout aussi délirant que L’Éloge du rien, avec plein d’effets spéciaux. Il n’y aura qu’un seul plan-séquence de 90 minutes.

 

Aparté.com: Tu n’as pas étudié le septième art. Quels conseils donnerais-tu à une personne qui, comme toi, souhaiterait réaliser un film sans avoir un parcours académique lié au cinéma?

Boris Mitic: Faire 10.000 jobs, faire le tour du monde, et apprendre un maximum en ligne tout en diversifiant ses sources d’information. Je lui dirais aussi de suivre son instinct et son caractère, sans chercher à se caser où que ce soit. De manière générale, je crois qu’il faut produire des choses encore plus délirantes que toutes celles qui ont été faites.

Photo Boris Mitic: Bruno Beysson, American cosmograph

Article rédigé par Paul Rothé

(A)parté pas si vite !

« Je veux savoir », le festival de vulgarisation scientifique d’un genre nouveau

Du 19 au 31 octobre 2019, le festival de vulgarisation scientifique Je veux savoir s’installe …