TEMPS DE LECTURE : 12 MINUTESEn Aparté avec… Tryo

Mardi 22 Octobre, Tryo passait par le Bikini lors de la tournée de l’album Vent Debout. Nous en avons profité pour rencontrer Manu et Daniel, guitariste et percussionniste du groupe. Ils nous ont parlé de leur combat musical pour un monde meilleur …

Manu : « Nos albums sont comme des polaroïds de nous à un instant précis » — Photo par Julie Perrot / Aparté.com

Aparté : En Octobre dernier est sorti votre album Vent Debout. Dans celui-ci se trouve la chanson « Watson ». Pourquoi affirmer un tel soutien à Paul Watson ?

Manu : Parce que c’est un résistant. C’est quelqu’un qui, au péril de sa vie, ose s’interposer entre les baleiniers japonais et les baleines. Il résiste à cette puissance absolue qu’est le Japon, et qui massacre illégalement des baleines. Comme il n’y a pas de police maritime là-bas, c’est eux [Sea Sheperd, association qu’il a fondé il y a 40 ans, ndlr] qui le font. C’est un mec qui a des convictions et qui va au bout de ses idées.

Daniel : C’est un exemple d’engagement. On parle du fait que chacun doit trouver sa place dans le monde qui l’entoure, et bien voilà un gars qui croit en quelque chose, qui agit et qui parvient à ses fins.

Manu : Cette chanson est un hommage. Nous, on n’est pas des spécialistes de la question. C’est pour ça qu’on met en lumière ce type qui sait de quoi il parle.

En vous écoutant, on sent une forte envie de s’engager. D’ailleurs, cela transparaît aussi  dans cet album. Est-ce qu’il rompt avec ce que Tryo faisait avant ?

Daniel : Non, ce n’est pas une rupture. Tu parles d’engagement… Ce truc est dans l’ADN de Tryo depuis le tout début. Tous nos albums sont comme des polaroïds de nous à un instant précis. Avec des préoccupations d’engagement et d’amour. Et parfois des idées plus légères. Cet album-là, on l’a voulu particulièrement fort. Il est sans doute le plus engagé de notre discographie.

Manu : Et on l’assume comme tel. On le défend comme tel.

Daniel : « Cet album est sans doute le plus engagé de la discographie »

Daniel : Et il a été pensé comme ça. Par rapport au monde où l’on vit, par rapport à la crise économique qu’on traverse en ce moment. Après, musicalement, il n’y a pas de rupture. Il y a un retour vers des origines. Vers la couleur originelle de Tryo. Les voix en avant avec guitares et percussions. Pas d’invités, pas d’arrangements.

Manu : C’est un retour à l’essentiel, un dépouillement. Ce qui, certainement, fait ressortir le côté engagé. 

Considérez-vous donc que la musique est un moyen vraiment efficace pour transmettre des messages et faire évoluer les mentalités ?

Manu : Carrément, la musique est un véhicule fabuleux. C’est un art immédiat. Tu peux improviser un truc instantanément devant quelqu’un et obtenir tout de suite une réaction. Comme disait Daniel, l’engagement c’est l’ADN de Tryo. Sur le premier album [Mamagubida, 1998, ndlr], tu trouves l’Hymne de nos campagnes. Déjà on affichait cette couleur. On est des citoyens concernés et on en fait des chansons. C’est ce qu’on sait faire.

Daniel : « Les mots finissent toujours par faire mouche »

Daniel : Il y a des chansons aussi qui font un voyage dans ta tête. Que tu écoutes jeune sans comprendre et qui après quelques années te touchent différemment. Les messages de nos chansons peuvent être pris légèrement mais les mots finissent toujours par faire mouche.

Portrait de Manu et Daniel — Photo par Julie Perrot / Aparté.com

En grandissant, Tryo s’est mis à jouer dans des salles de plus en plus grandes. Cela a-t-il une répercussion sur la transmission de votre musique ? Est-ce que vous arrivez encore à créer une complicité avec le public d’une grande salle ?

Daniel : On a toujours essayé de faire en grande salle comme si on était en petite. De rendre le public très proche de nous. Évidement, dans une salle comme le Bikini, c’est plus simple que dans un Zénith. Quand tu fais une blague devant des milliers de personnes… il y a une certaine latence.

Manu : Tu peux parler à la personne du fond sans utiliser le micro, quoi. Tu peux aller la chambrer. Nous, on a un côté transgressif. On aime bien déconner sur scène. Il y a un moment où on sort du cadre et plein de choses imprévues se passent. On aime la spontanéité. Et ça, c’est quand même plus facile dans un lieu restreint.

Votre engagement se résume-t-il à cette transmission de messages par le biais de paroles explicites ?

Daniel : Il y a l’engagement de chacun d’entre nous au quotidien. Et il y a l’engagement de Tryo. Il y a pas mal d’années, on a fait notre bilan carbone pour voir comment, à notre échelle, on pouvait faire mieux durant nos tournées. Tu te rends alors compte à quel point tu peux changer les choses et amener une partie du public à évoluer. Après, pour Tryo, la musique est un vecteur magique et puissant pour transmettre des messages. Une fois qu’un morceau est sorti, il n’est plus contrôlable.

Daniel :  « La musique est un vecteur magique et puissant pour transmettre des messages »

Manu : Il y a aussi un engagement dans la façon de faire la musique. On a toujours été indépendants. Même si depuis 1998, on est avec une major [Yelen Musiques, ndlr]. On a signé un contrat qui fait que tout ce qui concerne la création de nos chansons et la façon dont notre image est utilisée ne dépend que de nous. Rien ne se décide sans notre accord. On n’est pas prêt à faire tout et n’importe quoi pour vendre notre musique. Évidement, si on vend plus de disques, on est content, ça nous permet de faire plus de choses. Mais si on en vend moins, ce n’est pas grave. En plus, la crise de l’industrie du disque a poussé tout le monde à changer ses façons de faire. Et puis, l’art c’est la liberté d’expression par définition. En faire, c’est militer.

Il y a donc un lien fort entre votre action citoyenne et votre engagement musical ?

Daniel : Tout à fait. C’est parce qu’on s’engage en tant que citoyen que la musique de Tryo est engagée. Notre moyen d’expression, c’est la musique. Elle retranscrit nos préoccupations les plus intimes, nos peurs, nos angoisses et nos utopies.

Manu : Oui, on essaye de montrer que c’est à nous de reprendre le flambeau. Ce ne sont pas les types en cravate qui le feront. Il faut se remonter les manches, et faire des trucs. Moi, par exemple, je suis devenu végétarien car j’ai rencontré des tas d’artistes qui le sont. Là, ça rejoint le combat du groupe contre la déforestation massive.

Manu : « C’est à nous de reprendre le flambeau. Ce ne sont pas les types en cravate qui le feront »

Tryo est un groupe engagé qui distille des messages à un public. Comment percevez-vous cette relation déséquilibrée entre vous et le public ?

Manu : Après chaque concert, on va rencontrer des gens. Parfois, ils nous disent qu’ils se sont engagés chez Green Peace ou Sea Sheperd depuis qu’ils ont entendu une de nos chansons. Ils nous disent que ça a radicalement changé leur vie. Quand on te dit ce genre de trucs, c’est une vraie satisfaction, même si à la base tu ne fais pas de la musique pour ça. Il arrive aussi qu’on vienne nous donner des conseils sur nos pratiques instrumentales et qu’on s’en inspire ensuite sur scène. C’est assez interactif.

On est mis en valeur par les micros, les instruments et les lumières mais moi je considère que les musiciens ne sont ni des dieux, ni des héros. On n’a rien d’extraordinaire, on fait juste de la musique. À l’échelle de l’humanité, on n’est pas grand chose. Si un jour, toi, tu guéris les gens du sida ou du cancer, je te vouerai un culte toute ma vie. Pour moi, les musiciens sont des personnes comme tout le monde. Je ne vois pas de différences entre le public et Tryo. À partir du moment où nos chansons se diffusent, le public se les approprie. Il se les partage, les vit et les chante. La musique de Tryo appartient à tout le monde.

Manu : « Les musiciens ne sont ni des dieux, ni des héros »

Daniel : Un concert de Tryo n’est pas un meeting politique. On n’est pas des donneurs de leçons. C’est un moment de fête. On veut que les gens passent un bon moment et repartent avec le sourire. Là, il y a un vrai partage. Quand t’arrives sur scène, l’accueil est monstrueux. Pour moi, un concert, c’est une communion. Tu sens, surtout dans des salles comme le Bikini, que tu ne fais qu’un avec le public. C’est une grande bande de copains qui fait la fête. Après, les messages qui passent ne touchent pas forcément tout le monde de la même manière. Et ça ne fait rien. C’est même bien.

Manu : La musique est une célébration de la vie. Dans certaines tribus, elle accompagne les accouchements, ou les départs à la chasse. Et même les moments de deuil.

Aujourd’hui, qu’est-ce que c’est que faire de la musique ? Que représente la création musicale dans notre monde ?

Manu : C’est vivre intensément. C’est s’exprimer librement. J’aime à la fois la musique orchestrale, la musique contemporaine, et le métal. C’est la vie, c’est l’engagement. Faire de la musique aujourd’hui, c’est exprimer sa vitalité, exprimer tout ce que l’on est. Comme le fait Gojira. Faut avoir le courage de tout donner, même ce qui nous complexe.

Daniel : Faire de la musique aujourd’hui… Ça fait tellement longtemps que j’en fais. J’ai commencé quand j’étais vraiment tout petit. Je n’ai même pas l’impression d’en faire tellement c’est devenu naturel. Ce n’est pas comme faire la cuisine, ça ne me demande rien. C’est la plus grande partie de ma vie. Après, on avance dans une société où tout s’accélère. Aujourd’hui, ça doit être beaucoup plus difficile de se lancer dans la musique. On est dans un monde de consommation rapide. Tout ce qu’on consomme, on le jette. Que ce soit en musique, en amour ou en amitié. La chanson « Obsolète » parle de ça. Mais, malgré ça, pour moi, la musique est là constamment.

Daniel : "Faire de la musique [...], c'est devenu naturel. C'est pas comme faire la cuisine" - Photo par Julie Perrot / Aparté.com
Daniel : « Faire de la musique […], c’est devenu naturel. C’est pas comme faire la cuisine » – Photo par Julie Perrot / Aparté.com

Manu : Elle était là avant nous, elle sera là après nous. L’instant de notre vie, on avait envie de faire partie de ce merveilleux phénomène. C’est un héritage dans lequel on s’engage. Je suis athée mais je perçois toujours quelque chose de magique dans la musique. C’est un phénomène qui arrive de partout, qui déborde. Comme la vie.

En parlant de ce « monde où tout s’accélère ». De quel œil voyez-vous la musique qui s’y produit ?

Manu : Dans l’industrie de la musique, il y a à boire et à manger. Il y a des trucs qui ressemblent davantage à des pots de yaourts avec ce côté jetable. En plus, les jeunes personnes qui en écoutent sont nés avec téléphone et internet à portée de main. Elles ont un cerveau configuré pour zapper. Si tu regardes un clip de RnB d’aujourd’hui, t’y comprendras rien. Tout va trop vite et tu peux rien décrypter. La musique qui se vend aujourd’hui manque de lyrisme. C’est un ramassis de plein de choses prêtes à être jetées.

Je ne donnerai pas de noms mais j’ai plus tendance à écouter de la musique un peu plus vieille comme du rock des années 60 et 70. D’un autre côté, aujourd’hui, on a toujours des groupes intéressants. On parlait tout à l’heure de Gojira. En voilà un qui propose une musique complexe et en même temps hyper abordable. Là, il y a une démarche artistique et vraiment engagée.

Pour finir… quel vœu feriez-vous pour façonner la musique de demain ?

Daniel : J’aimerais qu’on réapprenne à prendre le temps d’écouter de la musique. Je vois mes grands-frères, ils attendaient impatiemment la sortie d’un disque pour pouvoir l’écouter. Quand j’étais jeune, je prenais le temps d’écouter un album car c’était construit comme un tout. J’aimerais qu’on reprenne ce temps-là. Et ce souhait, il s’applique à tout dans la vie humaine. Reprendre le temps d’écouter ceux qui ont des problèmes, et ne pas attendre qu’il soit trop tard pour y faire attention.

Manu : Oui, c’est ça. Contempler à nouveau la musique. S’isoler et se laisser transporter. Il faut se donner ce temps-là. Et surtout, s’ouvrir à toutes les formes de musique. Les formats radio de 2 minutes 50 ont tout uniformisé. Dans les CD d’aujourd’hui, toutes les chansons font moins de 3 minutes. Avant, dans les albums de groupes comme Pink Floyd ou Genesis, il y avait des morceaux de plus de dix minutes. C’étaient des albums concepts avec une vraie histoire derrière. C’est sans doute avec cette démarche que j’aimerais qu’on renoue. Quitter les formats courts que l’on empile les uns avec les autres…

Daniel : … ou comme dans des films d’actions, il faut que ton premier plan claque !

[Ils se marrent]

Manu : Après, c’est difficile d’avoir des certitudes. La musique sera ce que les gens en feront. C’est un truc libre. Il ne peut pas y avoir de mot d’ordre. Elle dépend de tout le monde. Je crois qu’il faut la vivre comme ça.

Article co-écrit par Julie Perrot et Valentin Chomienne. Toutes les photos sont prises par Julie Perrot.

Article rédigé par Julie Perrot

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