TEMPS DE LECTURE : 10 MINUTESEn Aparté avec… Guts

Samedi 29 Octobre, Guts était l’invité de Gones au Connexion. Il s’y est produit en DJ Set. Nous en avons profité pour rencontrer celui que l’on appelle « le bienheureux »…

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Guts : « J’adore les jeunes de vingt ans qui ont jamais connu le Vinyl et qui ont envie d’aller dans une boutique de skeuds » – Photo par Louis Derigon

Aparté : Pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Guts : Je suis Guts, et je suis dans la musique depuis plus de 25 ans. Je viens du milieu hip-hop, c’est ce mouvement qui a donné un sens à ma vie. Et quand je dis le mouvement hip-hop, ça comprend autant le graff, l’artwork, l’art urbain, que la danse, les DJ, les beat maker, les rappeurs. Au début, j’ai commencé par acheter des disques. Ensuite, je suis devenu DJ. Je commençais à faire des battle, de la programmation, du beat making, et j’ai acheté des sampleurs, des boîtes à rythme, … De fil en aiguille, j’ai fait des rencontres et j’ai monté un groupe [en 1990, ndlr] : Alliance Ethnik. Notre premier album qui est sorti en 1995 [Simple et funky, ndlr] a eu un succès inattendu. Ça a changé ma vie. Après, j’ai tracé ma petite carrière.

Ta carrière est relativement longue. Pourtant, tu n’es pas très connu. Quand on parle de l’âge d’or du hip-hop français, on pense davantage à IAM qu’à GUTS. Cette faible médiatisation est-elle un choix de ta part ?

C’est normal parce que je suis un beat maker. Ce sont les rappeurs qui sont sur le devant de la scène. Les mecs derrière leur machine restent dans l’ombre. Cependant, il y a, de ma part, une volonté de rester discret. C’est dans ma nature. J’ai toujours voulu rester un peu en retrait. Je suis pas très à l’aise avec la médiatisation.

« L’individu que je suis préfère rester en retrait »

Je n’aime ni être filmé, ni être photographié, ni passer à la télé. J’aime juste faire de la musique. Pour moi il s’agit de mettre la musique en avant. L’individu que je suis préfère rester en retrait. C’est un peu à contre-pied de ce qui se passe depuis une dizaine d’années. Avec Internet, on met en avant les artistes au lieu de leur musique.

C’est pour cela que tu es parti habiter sur une île, à Ibiza ?

C’est un peu dans cette logique, oui. Au bout d’un certain temps, tu recherches de la tranquillité, de la sérénité, de la douceur. Et puis, il n’y a pas que la musique dans ma vie. J’adore la nature, le sport et la mer. Il y a plein de choses que j’aime dans la vie. C’est pour ça que je vis à Ibiza.

C’est marrant parce qu’Ibiza c’est une île, donc un endroit isolé, et pourtant elle est hyper médiatisée. C’est un peu the place to be. Lorsqu’on parle d’Ibiza, on pense davantage à David Guetta, aux selfies en pagaille et aux réseaux sociaux, c’est plutôt étonnant…

Ce que j’aime ce sont les contre-pieds. Du coup, c’est agréable de vivre dans un endroit rempli de préjugés et d’idées arrêtées. Quand tu connais l’île, tu sais que ça ne représente que trois pour cent de ce qu’il s’y passe. Les médias mettent la loupe sur ça car ce qui intéresse les gens, c’est le bling-bling.

« Quand tu connais l’île, tu sais que ça ne représente que 3% de ce qu’il s’y passe »

Regarder les poissons, manger des tapas, se déguiser pour le carnaval ou aller chercher les champignons, tout le monde s’en fout. Ce qui fait l’audimat, ce sont les gens qui ont du pognon et qui viennent en yacht, ou celles qui payent trois milles balles pour un magnum de champagne. Comme ça au moins, l’île garde son secret, son côté obscur. Même si ce secret, c’est 95% de l’île.

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Guts : « J’vous sers une bière ? » – Photo par Louis Derigon

On constate que tu ne cours pas après la célébrité. Dans une précédente interview, tu déclarais : « J’ai envie de faire de la musique que je puisse faire écouter à mes enfants ». Pourrais-tu en dire davantage sur le rapport très personnel que tu entretiens avec la production musicale ?

J’ai envie que ce soit une musique qui puisse être intemporelle. Une musique qui fasse du bien, qui puisse créer une émotion, un bon sentiment. J’accorde beaucoup d’importance au son. Il faut qu’il soit de qualité. Pour moi, ça fait partie de l’artistique. Il doit être personnel et faire du bien aux oreilles. Aujourd’hui, les gamins écoutent des sons hyper compressés avec les MP3 et les téléphones. T’écoutes ça une heure et t’as mal à la tête parce que la musique ne respire pas, elle n’est plus vivante. Les gens savent pas que ça leur défonce les oreilles. Il y a donc la dimension intemporelle, les émotions et la santé auditive qui comptent beaucoup dans ma production musicale.

Tu sembles vouloir renouer avec des choses qui ont été délaissées dans le courant musical actuel. D’abord renouer avec de vraies relation, comme on le voit sur tes deux derniers albums pour lesquels tu t’es entouré d’artistes qui te sont chers. Ensuite, renouer avec la vraie vie. Comment est-ce que tu perçois tout cela ?

Je pense qu’on a tous quelque chose à partager : une expérience, une compétence… J’ai eu la chance de connaître deux générations séparées par l’arrivée d’Internet. Il y a du bon dans chacune d’entre elles. Il faut savoir aller chercher leurs qualités à toutes les deux. J’adore voir des jeunes de vingt ans qui n’ont jamais connu l’époque du Vinyl et qui, après cinq-six ans passés à télécharger des MP3, ont envie d’aller dans une boutique de skeuds, et de s’acheter une platine. Pour eux, c’est ça la fraîcheur.

« Aujourd’hui, les gens retournent en studio pour retrouver le côté humain »

Selon moi, les artistes ont été pris au piège de la facilité avec Internet. Tout le monde s’est mit à produire rapidement et à tout balancer en ligne. Les studios s’étaient mis à fermer. Aujourd’hui, les gens y retournent pour retrouver le rapport humain. Tout est cyclique en musique. Aujourd’hui, on revient à un côté puriste et résolument humain.

En parlant de pureté, avec Mambo, vous collaborez sous le nom de « Pura Vida ». Qu’est-ce que tu pourrais nous en dire ? Qu’est-ce que cette appellation représente pour toi ?

Au début, avec Mambo, c’était le délire d’associer l’image à la musique dans cette même optique de discrétion. Un dessin plutôt que ma gueule en couverture. Le nom « Pura Vida », c’est parce que ce binôme c’est une approche artistique mais aussi une approche philosophique : c’est mettre l’humain avant tout. Aujourd’hui, on met d’abord le capital et après l’humain. Essayons de mettre en avant l’harmonie, le vivre-ensemble, le respect et toutes ces belles choses. Ensuite, il faut se faire du bien, ouvrir son cœur et apprendre à connaître les autres. Ces choses là, tu ne peux pas vivre sans.

On t’as souvent appelé « Le bienheureux ». Pourrait-on définir cette « Pura Vida » comme étant un vivre bien ?

Oui, c’est aimer la vie… mais aimer les autres aussi. On va dire que c’est les deux. C’est important d’aimer les autres, c’est important d’aimer la vie, et déjà si tu pars de cette base, c’est cool. C’est quand même pas donné à tout le monde. Quand t’aimes la vie et les autres, t’as une grande chance de t’épanouir. Plus t’as le cœur ouvert, plus t’as de chances d’avoir une belle vie.

En t’écoutant, on constate que ta façon de faire la musique est fortement liée à ta façon de vivre. Est-ce que tu considère que ta façon de faire de la musique est engagée ?

Dans la façon qu’on a de faire de la musique, il y a forcément de l’engagement. J’ai l’habitude d’aller en studio, de travailler avec des ingénieurs du son, d’enregistrer sur des bandes analogiques… Dans cette conception, il y a un côté un peu noble, un peu pur. C’est comme si tu avais un restaurant et que tu choisissais des produits de qualité plutôt que venant de la grande distribution. Tout ça, ça fait parti de la philosophie dont on parle depuis tout à l’heure. Tu vois, ce serait impensable pour moi de m’associer à une grosse marque comme Redbull. Cela n’aurait pas de sens. Et pourtant, certains artistes ne se posent pas la question. Ils associent leur image à n’importe quoi, et ils s’en foutent. Chacun son délire.

On vit dans un monde qui s’ouvre de plus en plus dans lequel tu voyages beaucoup. Tu enregistres un album à New-York, tu compose un morceau à Paris avec Patrice, qui vit en Allemagne. Tu y crées des passerelles. Comment est-ce que tu vois le rapport entre ta musique et les voyages ?

La musique c’est un vecteur de liens. C’est ce qui permet de se comprendre, de se découvrir, et de se rencontrer. La musique est au-delà de toutes les frontières géographiques, culturelles et politiques. C’est ça qui est génial ! Ton origine, ta culture, tes opinions ont pas d’importance.

« La musique est au-delà de toutes les frontières »

Je fais quand même attention aux paroles car c’est de l’énergie et des messages. Elles véhiculent quelque chose. Les mots ont une émotion. Si tu répètes tout le temps « pute », « fuck », ou « gun », je ne suis pas sûr que cela sera rempli d’énergies positives. Il y a des mots qui sont bienveillants, qui font du bien, tandis que d’autres, à force de les répéter… Les mots choisis ont une importance. C’est pour ça que j’ai un droit de regard sur les artistes avec qui je collabore.

Pour finir, qu’est-ce que c’est, pour toi, faire de la musique aujourd’hui, dans cette société hyper-connectée ?

Dans un sens, faire de la musique, c’est s’engager, c’est résister. Dans un autre, c’est une thérapie pour ceux qui la font. Cela devrait être prescrit par les médecins ! Déjà, on devrait l’apprendre à l’école. Mais pas l’apprendre avec une flûte, hein… Apprendre à la connaître, à l’entendre et à vraiment la faire. Quand tu vois qu’il y a de plus en plus de monde dans les festivals, soirées et concerts, tu sens le besoin qu’ont les gens. Ils sont tellement seuls face à leur ordinateur que ça fait beaucoup de bien quand ils se trouvent une sensibilité commune.

« Faire de la musique devrait être prescrit par les médecins ! »

Ils se défoulent, ils oublient leurs soucis. Ce sont de vrais moments de communion. J’ai l’impression que plus la vie est difficile, plus la musique est nécessaire. Quand tu regarde l’histoire, là où la musique est vraiment créative, c’est dans les moments difficiles. Bizarrement, quand tout va bien, la musique est beaucoup moins intéressante. Ce sont les difficultés de la vie qui la rendent puissante !

Enfin, qu’est-ce que tu pourrais souhaiter pour la musique dans dix ans ou dans vingt ans ? Si t’avais un vœu à réaliser pour façonner la musique de demain ? Un artiste à faire apparaître, une mentalité à développer ?

Que tout le monde ait accès à la musique. Je suis un mec de cité et je me demande : pourquoi à mes concerts, y a pas les mecs que j’ai connu ? Mes concerts sont pas assez colorés. Je vis en Espagne, mais j’ai vécu trente ans en France. Cette France, elle est géniale parce qu’elle est multicolore. Bizarrement, dans certains concerts, on ne la voit pas cette France multicolore ! Si j’avais un vœu, je choisirais que tout le monde, dès la petite école, ait un accès à l’art, à la musique et puisse en faire.

 

Cet article a été co-écrit par Julie Perrot et Valentin Chomienne. Les photos sont celles de Louis Derigon.

Article rédigé par Valentin Chomienne

Rédacteur en chef culturel. Autodidacte de l'écriture, amateur sans bornes de musiques, aimant à bonnes ondes sociétales : avec le moins de préjugés possibles, l'objectif rêvé est de se battre pour l'ouverture des cœurs et des esprits.

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