TEMPS DE LECTURE : 10 MINUTESGirls Don’t Cry : mieux vaut en rire

Gare aux préjugés, Girls Don’t Cry n’est ni un nouveau titre de Fergie, ni une hasardeuse reprise de The Cure. Piloté par l’association La Petite, il s’agit d’un projet renversant idées reçues, paresse intellectuelle et hérésies patriarcales pour permettre aux femmes d’accéder au devant de la scène.

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Visuel Girls Don’t Cry créé par Hange Kythouca pour les événements de septembre – Aparté.com

Si je vous dis La Petite, vous répondez The Waiting Room. Oui mais pas que ! Depuis mars dernier, de petites mains s’appliquent à la confection d’un projet intitulé Girl’s Don’t Cry. S’il est bon de retenir ses larmes, c’est parce que cette initiative a tout pour parvenir à son but : bousculer les mentalités et forger des découvertes artistiques sur le ciment de la parité.

Chargée des actions liées à l’égalité femmes hommes au sein de La Petite, Laure est investie d’une responsabilité centrale dans la création d’un débat festif et convivial. Côté programmation, Robin occupe aujourd’hui la fonction de directeur artistique, travaillant sur la ligne éditoriale de The Waiting Room ainsi que sur Girl’s Don’t Cry. Membres décisifs d’un chantier enthousiasmant, ils nous parlent de leur désir de sensibiliser l’espace médiatique à la notion d’égalité.

Aparté.com : Quel est le lien entre le projet Girls Don’t Cry et l’association La Petite ?

Laure : On a déjà plusieurs projets à La Petite, comme les ateliers Voix Ton Corps et les soirées The Waiting Room. L’égalité femmes hommes fait partie de notre ADN, c’est une composante forte mais peu visible, d’où le projet Girls Don’t Cry. On avait envie de mettre en visibilité des artistes féminines et de voir comment on pouvait promouvoir des événements qui nous parlent.

Aparté.com: Comment s’articulent les différentes missions de Girls Don’t Cry ?

Robin : Notre but premier, c’est de sensibiliser le grand public aux questions de l’égalité. Par un premier biais, celui des réseaux sociaux et à partir de septembre, de portraits vidéos d’artistes de tous domaines confondus. La deuxième étape, c’est de proposer des événements labellisés Girls Don’t Cry et des partenariats avec des associations dont la programmation est paritaire. Attention, le but n’est pas de servir de caution ou de faire une soirée 100% femmes alors que la programmation globale est majoritairement masculine… Ce qui est intéressant, c’est que cette démarche se généralise chez La Petite et qu’un objectif fort des Waiting Room est d’offrir une programmation paritaire.

Laure : On a envie d’être un laboratoire d’innovations, de porter un discours et de se l’appliquer à nous-mêmes. On nous a souvent sorti : « le problème c’est qu’il n’y a pas assez de femmes donc on peut pas être dans une offre paritaire ». On s’est donc demandés : sommes nous capables de mettre en pratique le discours que nous portons ?

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Laure et Robin – Photo : Audrey Amsellem, Aparté.com

Aparté.com : Comment conciliez- vous parité et exigence artistique dans un secteur où les femmes sont largement sous-représentées ?

Robin : Le constat c’est que les femmes sont d’abord beaucoup moins visibles. Je fais beaucoup de recherches personnelles mais je travaille aussi avec des agences artistiques qui ont des panels d’artistes en fonction de leur ligne éditoriale. En tant que programmateur, il faut absolument mener ce travail de recherche parce que les femmes existent mais qu’elles ne sont pas du tout mises en avant.

Laure : Dans les derniers chiffres que j’ai consultés, 18% des labels avaient au moins une femme dans leur catalogue, ce qui veut dire que 82% n’en ont aucune ! Donc en fait si tu ne fais pas attention, tu te retrouves à programmer tout le temps des hommes.

Aparté.com : Vous sentez-vous confronté.e.s à une forme d’hypocrisie du milieu artistique concernant la place des femmes ?

En chœur : C’est tout à fait le mot !

Robin : Beaucoup de gens sont dans le discours  « nous on est sensibilisés mais rien ne se passe ». Il faut se poser la question autrement, se dire : « tiens c’est bizarre, je n’ai qu’une femme dans ma programmation. »

Laure : Il faut se poser la question et changer ses pratiques.

Robin : Le discours que j’entends de manière récurrente, c’est « quand il y a un artiste homme et qu’il est bien tu le prends ». Si on en reste là les choses ne peuvent pas bouger ! En menant un vrai travail de recherche, on se rend compte que les femmes sont bien là ! C’est trop simple de rester dans ses habitudes et de tenir ces propos là.

Laure : Cette question du talent est intéressante parce qu’elle se pose autant du côté des professionnels que du public. Quand tu demandes aux gens ils te répondent : « je vais voir un artiste parce que j’aime ce qu’il fait et pas parce que c’est un homme ou une femme ». Du coup ils ne se posent pas la question, ce qui semble tout à fait normal. Notre but c’est donc de faire en sorte que les femmes puissent être plus visibles !

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Visuel Girls Don’t Cry créé par Qanine – Aparté.com

Aparté.com : Comment vous y prenez vous pour rappeler le public et les programmateurs à ce devoir de parité ?

Laure : Ce genre de discours peut être assez violent pour quelqu’un qui n’est absolument pas sensibilisé. Donc on a eu envie de s’inscrire dans quelque chose d’engagé mais de souple et de se l’appliquer à nous-mêmes pour commencer. On voulait pouvoir dire : « regardez, c’est possible » pour questionner et servir d’exemple à d’autres actions. Notre but c’est de mener une action transversale de promotion, de programmation mais aussi d’accompagnement des artistes dans leur démarche.

Aparté.com : Girls Don’t Cry crée un lien entre pop culture et créations pointues. Quels sont les retours du public et des artistes concernées ?

Robin : Ça c’est vraiment mon exigence en tant que directeur artistique : j’en ai marre du clivage entre le fait d’écouter de la musique expé et ne pas assumer d’aimer la musique populaire. C’est d’ailleurs bien français, les choses sont très différentes dans un pays comme l’Angleterre. Je ne vois pas le problème d’écouter Britney Spears l’après-midi en allant à un concert de musique expérimentale le soir ! C’était donc important pour moi d’aller dans cette direction pour Girls Don’t Cry en amenant au mainstream quelque chose de plus pointu.

Laure : On tague systématiquement les artistes dans nos relais et on a beaucoup de retours ! Plusieurs artistes sont venues nous voir pour nous dire combien c’était agréable d’être considérées pour leur travail et pas seulement présentées en tant que femmes. C’est un positionnement qui nous tient très à cœur et qui soutient l’exigence artistique de La Petite.

Caroline Allan, première artiste à l’honneur des portraits de Girls Don’t Cry, Aparté.com

Aparté.com : Vous vous lancez dans la production de contenus vidéos. Est-ce dans la perspective de développer le projet en tant que média à part entière ?

Robin : Le projet serait plutôt de développer Girls Don’t Cry comme un label, comme une marque. On voudrait aller avec Girls Don’t Cry dans la direction du label The Waiting Room : aujourd’hui les gens nous font confiance sur les Waiting Room avant même de connaître la programmation. On aimerait donc susciter le même engagement avec Girls Don’t Cry.

Laure : L’idée c’est d’être là où on est le mieux et nous ne sommes pas journalistes. Donc notre but est d’abord de défendre un discours sur l’égalité à travers des événements artistiques.

Aparté.com : Vous êtes aujourd’hui engagés sur un projet destiné à faire bouger les lignes en matière d’égalité femmes hommes. Quel a été votre cheminement vers cette approche féministe du milieu culturel ?

Laure : Je suis arrivée à La Petite par l’entrée « égalité » et c’est à ce moment là que j’ai réellement découvert les musiques électroniques, le chemin inverse de Robin ! J’avais l’image d’un secteur assez protégé des inégalités. Je me suis aperçue qu’autant dans les structures que dans le milieu artistique professionnel, les femmes étaient très peu nombreuses. Mais même si le secteur a autant d’efforts à faire que les autres, les outils artistiques restent particulièrement intéressants et opérants au niveau de la sensibilisation.

Robin : Laure m’a beaucoup sensibilisé à cette question là. Mais je travaille aussi autour du milieu LGBT et cet engagement fait forcément écho avec la place des femmes.  Je découvre encore beaucoup de choses sur les questions d’égalité, je forge mon propre avis, je deviens de plus en plus féministe, je crois au projet et à la direction de Laure.

Laure : On a envie d’être sur des entrées intersectionnelles et de se dire que les discriminations existent contre les femmes mais aussi contre les homosexuel.les, les trans, les personnes racisées etc. pour ramener le club à son essence.

Robin : Le projet 2017 [on n’en saura pas plus ! NDLR] c’est de revenir aux sources du club, comme à un espace de diversité, d’échange et de respect. Je pense que cette essence se perd à cause de la commercialisation, qui est positive parce qu’elle ouvre les musiques électroniques à un public plus large, mais qui fait parfois oublier d’où elles viennent. La house, vient des noirs de Chicago, la disco vient du milieu noir américain homosexuel… ça s’éteint ou alors ça ne se sait pas ! Quand j’apprends que des gens se sont faits traiter de « tapettes » dans une de nos soirées, je me dis que c’est pas possible ! On sent que quelque chose est en train de se passer à ce niveau là, chez Boiler Room ou Nuits Sonores par exemple, et on a envie de participer à ce mouvement.

Laure : On voudrait faire ressentir aux gens qui viennent à nos soirées les valeurs qu’on défend en interne. On a envie que ce soit un message assez fort pour faire bouger les lignes et ouvrir le débat. Pour l’instant on expérimente au niveau local mais on aimerait partager ce qu’on essaie, montrer ce qui marche, ce qui ne marche pas, pour permettre aux autres de se le réapproprier.

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 Laure et Robin – Photo : Audrey Amsellem, Aparté.com

L’agenda Girls Don’t Cry

Un parcours à travers la ville invitant à redécouvrir la ville à travers des femmes oubliées de l’espace public.

La projection de Girl powerun documentaire de Sany consacré à l’art urbain, sera suivie d’un échange autour de la place des femmes dans les cultures souterraines.

Au programme, Miley Serious et Weronika aux platines ainsi que Pauline Hisbacq en exposition photo, autant d’artistes sélectionnées par Robin pour leur « radicalité » : « j’aime pas l’entre deux, je préfère que quelqu’un déteste et s’en souvienne, plutôt qu’il trouve ça sympa et oublie ce qu’il a vu au bout de deux semaines ». La bonne nouvelle c’est que c’est gratuit, la mauvaise c’est qu’il n’y a plus de places !

De nombreux ouvrages consacrés à la création féminine sont à emprunter dans le hall principal pour soutenir le nouveau projet de La Petite.

Article rédigé par Marion Raynaud

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