TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESToujours debout

Cela fait maintenant un mois que les « Nuit Deboutistes » sont en place (du Capitole) tous les soirs. La Nuit Debout toulousaine se déroule dans le calme, en paix et en débats, loin des débordements parisiens. On vous propose un aperçu et une tentative d’explication du mouvement, pour ceux qui seraient passés à côté.

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Nuit de dos – Photo Kevin Figuier

 

C’est le même rituel chaque jour en fin d’après-midi. Les membres de Nuit Debout installent leurs chapiteaux sur les pavés du Capitole, côté Théâtre, sous les affiches du spectacle du moment : « Paradis Perdu ». Cocasse. Un accueil en bonne et due forme, un stand cuisine pour se restaurer, une bibliothèque et un coin garderie pour les parents voulant participer aux débats se mettent en place. Toutes les ventes (nourriture, dessins, pin’s etc.) sont à prix libre, et permettent de renflouer les caisses qui servent à faire perdurer le mouvement. Les comptes sont détaillés de façon précise sur le site internet et réactualisés au moins une fois par jour. La Nuit Debout s’est organisée, et on est désormais loin des approximations de la première soirée.

Pour nos lecteurs perdus, la Nuit Debout toulousaine a commencé le mardi 5 avril au soir, dans la foulée d’une manifestation contre le projet de loi travail. Le but est d’occuper un espace public et d’ouvrir un débat citoyen, où chacun peut s’exprimer librement. Sur le même modèle que la place de la République à Paris, d’autres Nuit Debout ont lieu un peu partout en France.

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J’achète un château en Espaaaaaaaagne – Photo Kevin Figuier

 

Retiens la nuit

À Toulouse comme ailleurs, on voit traîner sur les réseaux sociaux des commentaires dans le genre « Nuit d’égout » pour qualifier le rassemblement. Une expression qui ne reflète pas forcément la situation réelle : la place reste propre et aucun heurt n’est a déplorer depuis le début du mouvement (si on met à part le « Tigrou gate », mais ça ne compte pas vraiment). Plusieurs raisons à cela : d’abord, peu de zèle de la part de la préfecture, qui opère une politique de bienveillance et laisse une liberté assez large au mouvement sans présence policière visible. Ensuite, il y a un vrai respect de la place par les organisateurs et les participants, qui rangent toutes les installations chaque nuit. Difficile de se rendre compte que quelque chose se passe quand on traverse la place en journée.

Ce constat est confirmé, dans l’ensemble, par les commerces alentour. Au bar Le Ténor, sous les arcades, rien a signaler : « autant d’affluence qu’avant, et les petits concerts ne sont pas désagréables pour la clientèle », explique un serveur, « sauf mardi, où on a du fermer lors de l’évacuation du Macdo Du côté des hôtels, le Crowne Plaza n’est pas dérangé. « Aucune plainte de la part des clients », raconte le réceptionniste, « seulement de l’étonnement et des questions sur ce qu’il se passe ». Quant au quatre étoiles le Grand Hôtel de l’Opéra, dont les fenêtres donnent directement sur Nuit Debout, « on ne communique pas là dessus ».

Mais la version toulousaine n’est pas forcément représentative de ce qu’il se passe ailleurs. Paris souffre paradoxalement du trop grand nombre de participants place de la République – plusieurs milliers chaque soir – et d’une politique plus répressive. Le fait que certains participants dorment sur place y est sans doute pour quelque chose, car la place se transforme en véritable « camp ». Cela a fini par fortement irriter la préfecture parisienne, qui a demandé lundi 2 mai la dispersion du mouvement dès 22h00. Autre exemple à Strasbourg, où le choix de la place de la République est un beau symbole, problème : c’est un parc. Sous les arbres, les installations sont là en permanence, la boue s’installe après les pluies, la police passe souvent et l’absence de sono empêche les gens de s’entendre (et quand les gens ne s’entendent pas, ils se crient dessus).

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Il y a même une bibliothèque maintenant – photo Kevin Figuier

 

Inspiration

La dernière fois qu’on a vu à grande échelle des « veilleurs » en France, qui occupaient des espaces publiques pour protester contre une loi, c’était la « manif’ pour tous » en 2013. Même si Nuit Debout n’a officiellement pas de ligne directrice et accepte tous les points de vus, on peut se douter que l’inspiration ne vient pas de là. Les sympathisants préfèrent se référer aux Indignés espagnols. Mais là encore, la comparaison est bancale : l’idée de base est semblable, mais comparer la situation de l’Espagne en 2011 à celle de la France en 2016 est tout de même très capillotracté. Nuit Debout est un mouvement difficile à définir, puisqu’il ne veut justement pas se définir.

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Jeu de mot – photo Kevin Figuier

 

De la démocratie en place publique

Une des grandes idées qui revient souvent dans la bouche des intervenants est que la France de 2016 n’est pas une démocratie. Ou en tout cas, pas une démocratie réelle. Du coup à Nuit Debout, on contre-attaque avec une démocratie poussée jusqu’au bout : absolument tout le monde a le droit de prendre la parole au micro et de dire ce qu’il veut pendant deux minutes. En 6ème, quand on étudiait la démocratie athénienne, ça faisait rêver : tout le monde se rassemble sur une place, chacun dit ses idées, puis on vote pour décider des meilleurs règles qui régissent un quotidien rempli de paix et d’amour. Sur le papier c’est génial. Mais dans la vraie vie, on se heurte a plusieurs problèmes techniques. Premièrement, il y a de flagrantes disparités charismatiques entre les orateurs, ce qui donne lieu parfois à des interventions monotones et/ou peu cohérentes.

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Sous l’imperturbable Capitole – Photo Marie Desrumaux

 

De plus, il y a un important turn-over tous les soirs. Même si on reconnaît pas mal de visages d’habitués, une partie non-négligeable d’intervenants vient ponctuellement. Ceux là ne connaissent pas forcément la teneur des débats des autres jours (même si beaucoup de choses sont résumées sur le site), du coup, ça se répète. Les même idées reviennent souvent, et on a parfois le sentiment que le Schmilblic n’avance vraiment pas.

Certains font carrément part de leur désillusion. Comme D., pour qui « l’enthousiasme du début est retombé« . Tout en déplorant le manque de réalisations concrètes, il juge sévèrement les actions de Nuit Debout, très médiatisées, qui servent surtout, selon lui, à « faire de l’image« .

Ceci dit, et malgré les difficultés citées ci-dessus, beaucoup d’idées circulent dans des têtes qui ne les auraient peut être jamais entendus autrement que par Nuit Debout. On pense par exemple à de nombreuses références à l’idée d’un revenu de base généralisé, ou encore à la création d’un système monétaire dont la valeur serait indexée sur la durée de vie. Il y a bien d’autres exemples et les sujets de débats sont hyper-larges (peut-être même trop?). Il est certain que fréquenter Nuit Debout fait découvrir des points de vues différents et parfois jusque là totalement inconnus, et d’accord ou pas d’accord, c’est toujours enrichissant.

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Expressions libres – photo Kevin Figuier

 

Et après ?

Quel avenir pour Nuit Debout ? C’est la question impossible. Cela dépendra des débats qui ont commencé mardi 3 mai à l’assemblée nationale sur le projet de loi travail, mais pas que. Car même si la contestation de cette loi est le fer de lance du mouvement, les débats qui agitent les assemblées nocturnes ont un spectre bien plus large dont la loi travail n’est que le prisme d’origine.

Les actions, en dehors des assemblées, sont plus fréquentes désormais. Le mouvement Nuit Debout s’allie régulièrement aux autres organisations plus conventionnelles (DAL, syndicats de travailleurs et étudiants) pour les manifestations et pour les actions ponctuelles, comme la récente occupation d’une agence bancaire de la BNP. La fréquentation des assemblées reste, elle, assez stable. Les premières nuits ont rassemblé plusieurs centaines de personnes, au bout d’une dizaine de jours, l’affluence s’est stabilisée à environ cent participants chaque soir ; un peu plus les jours de manif’, un peu moins le weekend. « Maintenant je viens plus pour l’ambiance et pour retrouver les personnes rencontrées ici que pour les discussions« , admet M., étudiant au Mirail et habitué de la Nuit Debout.

Même si l’on prend en compte le fameux « turn-over », le mouvement reste marginal en nombre de participants (une centaine habituellement, jusqu’à quatre ou cinq cent les plus « grosses » nuits), pour une métropole toulousaine de plus de 700 000 habitants. On notera toutefois le succès certain du mouvement sur les réseaux sociaux, à l’échelle nationale et toulousaine, qui induit un soutient au mouvement de la part d’une population pas forcément présente dans les assemblées.

Il est certain que l’occupation et l’évacuation musclée du Macdo du Capitole dans la soirée du mardi 3 mai marque une rupture. Nuit Debout se tourne de plus en plus vers l’action : les autorités vont-elles continuer la bienveillance des débuts après ça ? Affaire à suivre.

Pour vous forger un avis sur le mouvement, le mieux reste de vous rendre au Capitole tous les soirs à partir de 18h. Le programme est à consulter sur le site internet et tout est à suivre sur Facebook et Twitter.

[et je sais que vous l’avez dans la tête depuis que vous avez lu le titre]

Article rédigé par Pierre Collas

Rédacteur en chef d'Aparté.com since septembre 2015, ex-dictateur de Good Morning Toulouse, ex-etudiant modèle à l'UT2J, ex-cycliste au GSC Blagnac. Actuellement étudiant à l'école de journalisme de Toulouse et livreur de junk food pour Deliveroo, également marathonien à ses heures perdues. Aime les hiboux et les chansons de Raphaël.

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