TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTESRien ne s’oppose à la Nuit

Empruntant la voie tracée par les rassemblements nocturnes et citoyens de la place de la République à Paris, Toulouse a aussi eu droit à sa première Nuit Debout mardi 5 avril. Retour sur la naissance d’un mouvement qui semble bien parti pour durer.

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Manif partout, voitures nulle part – Photo Marie Desrumaux

 

Le rendez-vous était fixé à 18h sur la place du Capitole. Mais quelques heures avant que ne commence la première Nuit Debout toulousaine, une autre mobilisation déroulait son cortège sur le bitume de la ville rose. Composée pour l’essentiel d’étudiants et de lycéens, la manif’ contre le projet de loi travail devait s’élancer à 16h du monument aux morts de François Verdier et suivre les boulevards jusqu’à la place Arnaud Bernard.

Moins nombreux que pour la mobilisation du 31 mars, mais solidement encadrés par des chenilles de CRS, les manifestants se font rapidement entendre, revendicatifs et inventifs dans leurs slogans. La marche se passe. Arrivés à Arnaud Bernard, vers 17h40, petit moment de flottement : beaucoup veulent aller à la Nuit Debout mais toutes les routes menant au Capitole sont bloquées par des rangées de CRS. Organiser un sit-in, se disperser, forcer le passage ? La foule commence à se dissoudre quand le cœur du groupe fait volte-face : direction l’avenue Honoré Serres.

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Quand on attend le bus avec les potes – photo Marie Desrumaux

 

Au terme d’un chemin parsemé de poubelle brûlée et de panneau publicitaire dégradé , la manif’ dissidente débouche devant la gare Matabiau. Lacrymos, arrestation, confusion, le groupe pénètre dans la gare et traverse les voies de train. On les perd dans les boyaux de la gare et du métro. À la sortie, devant la médiathèque José Cabanis, rien, personne, le groupe s’est volatilisé, au nez des journalistes et des forces de l’ordre.

Silence, on écoute

Pendant ce temps, la Nuit Debout s’installe tranquillement sur la place du Capitole. La petite foule serrée autour des stands grossit rapidement. Vers 19h, quelques centaines de personnes occupent la place, assises au sol sur des cartons, à mi-hauteur sur des chaises de camping ou debout en cercle autour de la sono et du stand devant lequel se tient l’assemblée générale. Pour les habitués, les règles sont connues : on s’inscrit sur une liste pour prendre la parole, on attend son tour et on s’exprime au micro deux minutes maximum. Autour, la foule écoute, silencieuse, secouant les mains ou croisant les bras pour exprimer son assentiment ou son désaccord.

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Sono et micro sans fil pour les prises de parole – photo Marie Desrumaux

 

Nuit Debout est né le soir du 31 mars, après la manifestation contre le projet de loi travail. Plusieurs milliers de personnes ont alors commencé à s’installer place de la République à Paris, revenant discuter et débattre chaque nuit. À Toulouse, près de 200 personnes ont aussi occupé le théâtre Garonne après la manif’, dans la nuit du jeudi  31 mars au vendredi 1er avril.

Ce mouvement d’occupation citoyenne des places publiques a été initié par le collectif « informel » Convergence des luttes, composé « d’intermittents, de syndicalistes et de citoyens engagés, déterminés à [s’]unir pour faire entendre [le] ras le bol de la politique gouvernementale ». Le tout s’est fédéré autour du film de François Ruffin, Merci Patron !, et de l’équipe de son journal, Fakir.

Nuit Debout puise aussi son inspiration du côté d’Occupy et des Indignés, des références qui reviennent souvent dans la bouche des participants ou dans les médias. Bien souvent, on retrouve une même méfiance envers le système politique traditionnel et une volonté d’explorer de nouvelles voies. De construire quelque chose ensemble.

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Que tous ceux qui sont dans la vibe, lèvent les mains ! – photo Marie Desrumaux

 

Petit à petit, d’autres personnes se sont jointes au mouvement. « Ce soir on est 25 000 partout en France », estiment les organisateurs sur la place du Capitole. Les curieux passent, restent, reviennent. Tous les âges se côtoient, les prises de paroles s’enchaînent. « Il faudrait de réelles propositions. Il faudrait être pour quelque chose et arrêter d’être sans cesse contre », avance l’un. Une autre pousse un coup de gueule contre « les flics, qui provoquent. » « Qu’ils viennent nous rejoindre », lance-t-elle avant de passer le micro. Un autre encore critique l’euro et la banque centrale européenne (BCE). La plupart des interventions dépassent le projet de loi travail. Chacun est libre de s’exprimer ou de laisser un message qui sera ensuite lu par un porte-parole. L’ambiance est calme, sereine. Les bières et les clopes circulent.

Un des enjeux de cette première Nuit Debout, c’est d’« agir pour l’avenir », comme le dit joliment quelqu’un au micro. Les organisateurs, de simples citoyens ou des membres du collectif Convergence des luttes, souhaitent que le mouvement se structure. Ils invitent les participants à rejoindre des commissions sur la communication ou l’aspect juridique.  « Je pense qu’il faut que l’on revienne tous les soirs » affirme une personne, très approuvée. Des réunions se mettent en place. Certains parlent aussi d’ateliers constituants. Une voix propose de mêler carnaval et manifestation samedi 9 avril.

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Assis pour la nuit debout – photo Marie Desrumaux

 

Peu après 23h, les organisateurs expliquent que trois noms ont été donnés à la préfecture pour obtenir l’autorisation d’occuper la place et qu’ils vont appeler officiellement à la dispersion du rassemblement afin de se dédouaner de toute responsabilité. « Après vous faites ce que vous voulez, vous pouvez partir ou rester ». Une déclaration commune est approuvée par une armée de mains levées : « rendez-vous demain et tous les autres soirs, à 18h au Capitole, encore plus nombreux, avec ou sans l’autorisation de la préfecture. »

La foule se dissout. La Nuit Debout aura été bien courte. Des groupes restent pourtant déterminés à squatter la place jusqu’au petit jour. Certains s’installent sur un canapé, d’autres essaient de construire des choses avec des palettes, des planches et des bobines de bois. Il y a de quoi boire et manger. Les instruments de musique sortent de leur housse : un baryton, un accordéon, des guitares, un ukulélé. Ça chante et ça danse. Un fil est tiré, des messages y sont accrochés. Quelques policiers municipaux passent pour demander de décrocher les banderoles accrochées sur la façade du Capitole.

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Que la lumière soit – photo Marie Desrumaux

 

Heure après heure, la place se vide. Restent quelques petits groupes, pas mal de déchets et des cadavres de bouteilles. Chacun va d’un cercle à l’autre, ça discute loi travail, mobilisation, projets de vie. Tous n’espèrent pas changer le monde. Une participante confesse être venue par plaisir, parce que ça lui fait du bien d’entendre des gens qui pensent comme elle, un peu comme refaire le monde avec des potes après le boulot.

Vers 1h45, une brise glaciale emporte les dernières onces de courage. Suite de la saga aujourd’hui, mercredi 6 avril à 18h, toujours au Capitole.

Pierre Collas et Marie Desrumaux.

Article rédigé par Marie Desrumaux

Beaucoup de Sciences Po Toulouse, un peu d'Aparté, d'Ouest France et de Boudu. Je traîne mes Stan du côté des mouvements sociaux, des minorités et des cultures alternatives.

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