TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESIls passent la Nuit Debout, mais qui sont-ils ?

On croise de nombreux noctambules à Nuit Debout. Certains sont plus engagés que d’autres, certains vont et reviennent plus souvent que d’autres, mais tous constituent les forces vives d’un mouvement qui se méfie des étiquettes, des tentatives de récupération, et de la personnification de la contestation. Nous avons discuté avec une poignée d’entre eux pour recueillir leurs visions et tenter de défricher les pistes explorées par Nuit Debout. Avis peut-être représentatifs, certainement pas exhaustifs.

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Clarisse

Fin de l’assemblée générale, Clarisse, la modératrice, passe au stand cuisine attraper une viennoiserie au chocolat. Assise sur les pavés de la place du Capitole, elle explique être tombée dans Nuit Debout un peu par hasard, alors qu’elle devait « juste passer regarder ce que ça donnait place de la République à Paris ». Elle y est finalement restée une semaine. De retour à Toulouse, elle a intégré la commission animation. « Ce n’est pas du tout le même quotidien, compare-t-elle. La police n’a pas la même attitude, ici il n’y a pas trop de problèmes. On est beaucoup moins nombreux, mais de vrais groupes de parole se forment, avec des réponses et des échanges. Alors qu’à Paris, quand tu t’inscris pour les tours de parole, tu passes trois heures plus tard. »

Comédienne, « mais pas intermittente parce que c’est galère, surtout à Toulouse », Clarisse a l’impression depuis toute jeune que cette société ne lui convient pas. « La loi travail, la loi sur l’état d’urgence, les directives européennes, plus ça va, plus les pierres qui sont posées ne me conviennent pas. » Peu importe où les Nuits Debout la mèneront : « Je pense que le sens de ce mouvement reste encore à trouver, malgré le fait que les médias nous demandent sans cesse une explication immédiate. L’idée c’est de laisser le temps aux gens de s’exprimer et de se réapproprier la politique, alors ça prend un temps monstrueux. Il faut qu’on se laisse le temps, et qu’on se laisse le droit à l’erreur. C’est pas grave si Nuit Debout s’arrête, au moins on aura essayé, et ça aura été un bon moment d’éducation populaire. »

Un livre : Nocilla Dream d’Augustin Fernandez Mallo

PATRICK-558x744Sinann

Il est venu avec sa chaise de camping, « achetée pour un ancien taf à compter les piétons dans la rue pendant six heures ». Sinann est en L2 de psycho au Mirail et pour lui, « la politique c’est simple, et pas alambiqué comme on veut nous le faire croire la télé ». Il vient à Nuit Debout dès qu’il peut et quand il a le temps. « Ce qui compte, ce n’est pas le nombre, mais que le mouvement perdure ». Il note que « les gens qui n’y assistent pas n’y sont pas opposés ». Sa présence à lui, il la justifie par une envie de faire bouger le système : « Nous ne sommes pas en démocratie aujourd’hui, il faut redonner le pouvoir au peuple, argumente-t-il. La majorité n’a pas forcément raison, et je préfère subir mes propres erreurs plutôt que celles de ceux qui décident. C’est important de pouvoir dire non. »

Des lectures : Bernard Friot, Frédéric Lordon, Franck Lepage, Propos sur les pouvoirs d’Alain.

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Carole

« Je ne vois rien se construire mais c’est normal, l’inverse m’inquièterait. » Carole, qui travaille « dans la formation et le conseil aux entreprises sur le web», conçoit Nuit Debout comme le symptôme d’« un vieux monde qui s’effondre, et d’un autre qui se lève ». Elle se montre très enthousiaste par rapport aux thèmes abordés en commissions et en AG : le changement de monnaie, l’obligation de profit, les croyances, le revenu de base, les biens communs, la solidarité, les logiciels libre ou encore les brevets. « Il y a plein de gens d’opinions différentes, j’avais peur que ce soit trop d’extrême gauche mais ce n’est pas du tout le cas. » Elle-même propose certains soirs des ateliers de déconstruction mentale, « pour se libérer des conditionnements et de cet univers colonisé par des concepts tout faits ». Prochaine idée à mettre en place : « aller voir des personnes qui ne peuvent pas se déplacer, dans les hôpitaux ou les maisons de retraite ».

Un livre : Les secrets de la monnaie de Gérard Foucher.

Un site : creationmonetaire.info

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Clint

« Ce qui manque à ce mouvement, c’est du rire. » Étudiant en aménagement du territoire au Mirail, Clint* vient tous les soirs ou presque poser ses fesses sur la place du Capitole. Au début par opposition au projet de loi travail, puis en raison des divers sujets abordés. À chaque fois il écoute, sans prendre la parole. « Non, on ne construit rien, sourit-il dans sa courte barbe, mais pleins d’idées sont développées. C’est comme si on plantait des graines dans les têtes. Des graines qui pourront ensuite germer… » Ce qui lui plaît, c’est la ferveur soulevée par la Nuit Debout : « les gens ne sont là pour rien de précis alors qu’ils sont engagés à fond ». D’après Clint, l’avenir du mouvement évoluera au rythme du projet de réforme du code du travail. « Si on réussit à faire reculer le gouvernement, on continuera, et sinon je ne sais pas… »

Un documentaire : « Démokratia » de Pablo Girault et Thierry Kruger.

*Prénom modifié sur demande de l’intéressé

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Sarah

Au milieu des tiges de bambou, des palettes et des planches en bois, Sarah, étudiante aux Beaux-Arts de Toulouse, prend quelques secondes pour taper la causette. « Comme beaucoup de gens j’ai quelques angoisses sur ce qu’il va se passer plus tard, pour nous et dans le monde », commence-t-elle. La jeune femme fait partie du collectif Devenir Montagne qui s’est structuré dans son école contre le projet de réforme du code du travail. « Un groupe de gens concernés qui s’est mobilisé de façon très spontanée ». Dans les manifestations, les banderoles arborant ce drôle de nom ont suscité quelques interrogations. « Devenir montagne, cela veut dire amasser des petits bouts pour essayer de grandir et de faire prospérer le mouvement », nous explique-t-elle. Et pour cela, les étudiants des Beaux-Arts ont plein d’idées : des projets de flex yourtes, de panneaux d’affichage, de toilettes sèches, de bancs et de tables, de rockets stove… « On voudrait que les objets que l’on crée aujourd’hui soient démontables ou flexibles, pour éviter qu’ils ne soient détruits par la police, et pour qu’ils puissent être réutilisés par d’autres évènements ou d’autres associations. » Sarah souhaiterait aussi que le mouvement garde de l’ampleur et qu’il s’étende « en dehors des villes, vers les banlieues, les campagnes, les villages… » « Je me demande ce que ça va devenir cet été quand les facs et les Beaux-Arts vont fermer », ajoute-t-elle. Elle pense qu’il faudra exporter les Nuits Debout sur la côte, en dehors des lieux de travail et d’études. « Ce serait pas mal une Nuit Debout Saint-Trop ‘, une Nuit Debout à la Baule… » lance-t-elle dans un grand sourire.

TROMBONNE-558x558Laurent

Joueur de trombone à coulisse, Laurent est venu avec son groupe God Save The Cuivres pour « faire un peu de musique et animer » la Nuit Debout. Mais en ce mardi soir orageux, ils ne sont que sept musiciens sur la place, au lieu des quinze habituels. Les trompettes manquent à l’appel. « Il y a eu un débat entre nous pour savoir si on venait ou pas, raconte-t-il. Parce que c’est un mouvement politique, dans le sens large. On parle politique ici ». Lui se retrouve dans ce qui est dit à Nuit Debout. « Je pense que le mouvement est vraiment au tout début, on retrouve une vraie envie de débattre et de faire de la politique. » En fanfare et en musique.

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Élodie

Élodie travaille dans une asso culturelle à Arnaud-Bernard. Elle est passée par là un peu par hasard, parce que le Capitole se trouve sur son chemin pour rentrer chez elle. « Je n’ai pas beaucoup de temps pour venir à Nuit Debout mais je suis sympathisante » affirme-t-elle. Calée sur la selle de son vélo, elle regarde les petits groupes assis en rond avec une curiosité et un intérêt distants : « ça donne envie de s’assoir, d’écouter et de prendre la parole ». Le mouvement lui fait penser aux Indignés espagnols. Elle espère qu’il va se poursuivre et prendre de l’ampleur, jusqu’à ce qu’un matin elle se dise « il faut que je vienne proposer ça ». Installée à Toulouse depuis peu, elle reconnaît qu’il lui manque aussi « un petit groupe à retrouver, des gens qui [lui] donnent envie de [s]’impliquer ». Malgré tout, Élodie est restée au Capitole ce soir-là.

Dessins signés Yves Bartlett.

Propos recueillis par Yves Bartlett et Marie Desrumaux.

Article rédigé par Marie Desrumaux

Beaucoup de Sciences Po Toulouse, un peu d'Aparté, d'Ouest France et de Boudu. Je traîne mes Stan du côté des mouvements sociaux, des minorités et des cultures alternatives.

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