TEMPS DE LECTURE : 5 MINUTESCaligula, tragédie libre

Sur un texte monumental de Camus, les Laborateurs et Ah ! Le Destin Compagnie, sortent du conservatoire de Toulouse, dirigés par l’une des leurs : Clémence Labatut. Au théâtre Jules Julien ils ont entraîné le public dans une descente libre vers les profondeurs de la condition humaine.

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C’est un spectacle jeune d’une jeune compagnie de jeunes comédiens et d’une jeune metteur en scène. Toutes les qualités de ces ingrédients sont au service d’un texte qui a assez de profondeur pour échapper au temps. Pour Clémence Labatut, « c’est une œuvre terriblement actuelle, celle d’un théâtre populaire, susceptible de réveiller les consciences endormies. »

Un empereur fou et la liberté obligatoire

Il serait vain de vouloir en quelques lignes résumer un propos si riche. Au départ Caligula apprend la mort de sa sœur (littéralement) bien­aimée, disparaît, et revient changé. Chagrin d’amour ? Il le nie. C’est plutôt une révélation, l’insupportable constat que « les choses ne devraient pas être comme elles sont ». Et c’est là le départ, le rêve enfiévré de cette pièce : et si un homme avec le pouvoir absolu décidait de détruire l’ordre du monde en en révélant toute l’absurdité . ? Le jeune empereur veut forcer l’Empire à la liberté et il a une méthode simple : l’arbitraire le plus total et le plus amoral.

Pendant près de deux heures nous le voyons tourmenter et interroger ses proches. Il joue d’eux et de leurs attentes, de leur folles habitudes d’agir selon un ordre qui n’est pas moins arbitraire que sa folie. Il pousse les hommes et la société à bout, jusqu’au bout : « Caligula est l’histoire d’un suicide supérieur » écrit Camus en 1957. Cette lucidité quand à sa fin annoncée et provoquée, la prise de conscience du poids de ses erreurs au dernier moment nous questionne à notre tour : est­-ce bien une tragédie ? Et si c’est le cas, est­-ce à cause de la mort du protagoniste principal ou de l’absurde du reste ?

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Une explosion scénique

Impatience de la jeunesse ! Le spectacle n’est pas commencé que déjà les comédiens viennent nous chercher dans la file d’attente. Les courtisans impériaux cherchent Caligula avec angoisse et morgue de l’aristocratie. Puis ils jouent dans le public sur le même registre et y reviendront régulièrement. Faut­-il toujours casser le quatrième mur ? Est-­ce que cela accroche ou décroche l’attention ? La mise en scène nous pousse ainsi à varier les appréhensions du spectacle, à passer d’un registre de spectateur à un autre, tour à tour happés par ses sens puis touchés par le sens de ce que nous entendons. Et grâce à cela elle nous offre une mise en espace totale : pas un recoin de la salle n’est épargné par le spectacle, qui touche jusqu’à la régie. Nous voici donc part de l’Empire romain de Camus et il est toujours d’actualité.

Les costumes, les décors, la scénographie, la musique et la lumière lui ont donné un coup de jeune et l’on jurerait qu’il a été écrit pour 2016. Ça part dans tout les sens avec une énergie peu commune qui habite et exploite pleinement des moyens réduits. Alliance de la sobriété et de la débauche, équilibre délicat qui n’a encore rien de fixe et nous perd parfois. L’ensemble semble pourtant avoir attrapé la salle sans difficulté. Le point d’orgue final est en la matière un tour de force. Il est difficile de rendre une scène épique avec sobriété : la chaire de poule qui a prit possession de notre peau à ce moment là, l’émotion du dénouement qui nous tord la gorge sont pour nous des signes d’une indéniable et admirable réussite. Le flot continue d’applaudissements qui suit en sont un autre.

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A chacun son héros

Il faut souligner la performance de Quentin Quignon dans le rôle de Caligula. Tour à tour rongé d’angoisse, rockstar, pervers, poète et toujours juste, émouvant, révoltant, percutant, il réalise un long tour de force qui le laisse pantelant quand on le croise après le spectacle. Mais aussitôt on a envie de rappeler qu’il n’y a pas de déséquilibre dans la distribution. Chaque acteur se saisit pleinement de la complexité de son personnage. Pas un seul qui soit à sens unique, qui ne soit pas touché par le drame qui se joue. Qui pourra lancer la pierre et sur qui ? Nul n’est innocent, nul n’est exempt d’humanité, chaque masque est incarné.

Et c’est selon nous la grande réussite de la compagnie. On pourrait les penser portés par la qualité du texte. Pourtant sa richesse et sa finesse peuvent être des pièges et on imagine sans peine comment on peut en rater la mise en scène. La solution choisie par ces jeunes talents est de ne pas trop le contrôler, de ne surtout pas l’enfermer dans une interprétation, une morale ou un message. De ne pas fuir les contradictions toutes humaines, anthropologiques du propos. Ainsi toute la complexité, l’absurdité des situations et des idées peut se révéler et chacun dans le public peut le prendre comme il l’entend.

Vous l’aurez compris on a aimé ce Caligula. C’est un des meilleurs spectacle que l’on ait vu cette saison, bien supérieur à des productions plus riches de compagnies plus établies. Alors pour conclure on saluera la folle ambition, le pari et la prise de risque de se lancer sur ce texte. Voilà un véritable engagement théâtral dont on peut espérer qu’il soit promis à un avenir radieux et de nombreuses reprises.

Toutes images D.R.

Article rédigé par Xavier Constans

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