TEMPS DE LECTURE : 9 MINUTESEn Aparté avec… Jean-François Zygel

Pour la douzième année consécutive, Jean-François Zygel achèvera sa série de concerts à l’espace Croix-Baragnon le 6 avril (hommage à Satie). Aparté est allé à sa rencontre le 9 mars dernier, alors qu’il s’était inspiré de Rachmaninov. L’occasion d’aborder sa vision de l’art, de la musique et du monde d’aujourd’hui.

Jean-François Zygel, dans le bureau du directeur de l’Espace Croix-Baragnon – Photo Kevin Figuier pour Aparté.com

 

Il arrive que les sommités dont on parle dans nos articles lisent Aparté. Ainsi, Jean-François Zygel s’était permis à juste titre d’apporter des précisions sur un article rendant compte d’un de ses concerts. Nous avons alors convenu de le rencontrer pour développer son propos… Le rendez-vous a donc été pris après son concert du 9 mars en hommage à Rachmaninov.

Comme à son habitude, humour et enthousiasme ont été de mise ce jour-là : « Rachmaninov aimait à dire qu’il fallait être mal installé pour écouter de la musique. Selon lui, le confort ne permettait pas à l’esprit de se préparer à recevoir la passion musicale, qui est tout sauf le repos. De ce point de vue, j’espère que vous êtes mal assis« . L’audience rit, et le concert peut reprendre son cours. Ce soir-là, notre pianiste poursuit ses improvisations inspirées par l’univers du grand compositeur russe (notamment la Rhapsodie sur un thème de Paganini). A la fin de sa prestation, il nous a accueilli dans les locaux de l’espace, d’humeur joyeuse. Voici quelques extraits de notre entretien.

Aparté : Comment définiriez-vous votre marque de fabrique qui est l’improvisation ?

Jean-François Zygel : Les gens associent souvent l’idée de l’improvisation à faire ce que l’on veut, alors que c’est comme parler en public. On parle dans une langue et d’un sujet qu’on connaît. Cela se prépare. L’improvisation, c’est la composition sur le moment et sans gomme. Vous ne pouvez pas gommer ce que vous venez de faire et c’est la grande différence avec l’écrit. Au fond, c’est comme dans la vie : ce que vous avez dit à quelqu’un, vous ne pouvez pas l’effacer.

Il s’agirait donc de se résigner à assumer tout ce qui vient spontanément ? 

Vous n’avez pas le choix puisque tout le monde l’a entendu. Et je crois que cela attire beaucoup les gens car ils ont l’opportunité de voir un musicien qui compose devant eux. Ils en acceptent d’ailleurs les grâces et les faiblesses. Ils vivent le moment comme dans une relation humaine où il faut accepter les défauts de quelqu’un. Et c’est cela que je trouve intéressant par rapport aux concerts de répertoire. Ce sont des moments formidables mais prévisibles et rattachés à la transmission du passé. L’improvisateur, au contraire, va créer pour vous.

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Jean-François n’hésite pas à interpeller les auditeurs durant sa prestation – Photo Kevin Figuier pour Aparté.com

 

Comment avez-vous été amené à devenir très actif dans la ville de Toulouse ? Est-ce un choix personnel ?

Cela vient d’Alain Lacroix, le directeur de l’Espace Croix-Baragnon et du festival Toulouse l’été. Il m’a proposé il y a douze ans de faire une série de concerts. L’idée d’un rendez-vous régulier est quelque chose d’unique et j’ai sauté sur l’occasion. Il est déjà original d’improviser. Mais avoir également un rendez-vous régulier pour le faire, cela change complètement le rapport avec le public.

Procédez-vous toujours de cette manière ?

Ma manière d’improviser peut varier selon les lieux. Par exemple, j’ai dernièrement joué pour l’inauguration dans l’auditorium du Musée d’art moderne et contemporain Mohammed VI à Rabat. J’y ai improvisé en prenant tous les endroits symboliques de cette capitale. Il s’agissait d’une visite guidée de la ville.

Envisagez-vous de revenir à l’interprétation seule ?

Je l’ai fait dans ma formation mais il s’agit d’un autre métier. Le mien consiste à faire entendre ma musique. Mais heureusement que les interprètes sont là pour faire vivre les chefs d’œuvres du passé !

Vous a t-on reproché de ne pas vous diriger vers elle ? 

C’est vrai que le milieu de la musique classique peut être routinier, que les programmations n’intègrent pas souvent l’improvisation. Mais, au fond, c’est comme ça dans tous les styles. Le milieu du jazz est par exemple autant engoncé dans ses rituels. Et pensez-vous que ce soit mieux dans la variété ? Les morceaux ont tous la même durée et les paroles sont presque toujours sur le registre de la plainte amoureuse…

Vous parlez toujours au public entre vos morceaux. Engager une interaction en abordant la musique semble avoir une place très importante pour vous, pourquoi ?

Je ne fais pas de concert muet. Ce qui est paradoxal vu que j’adore accompagner le cinéma muet ! Ce qui me gène dans le récital normal, c’est qu’à peine on est sorti d’une émotion, on vous en propose une autre. C’est pour cela que j’aime bien dire quelques mots, pas tant pour expliquer que pour respirer. Cependant, ils n’ont pas vocation à enseigner la musique mais plutôt à annoncer ce qui m’inspire la prochaine improvisation et à féconder l’imagination. Bien sûr, je réfléchis mon discours à l’avance en me renseignant sur la vie du compositeur, mais cela ne va pas plus loin. Tout cela, au fond, aide à ce que mes concerts ne se ressemblent pas à chaque fois. Il y a d’ailleurs une morale dans l’improvisation. Il faut toujours se détacher de soi, éviter le personnel, pour atteindre le singulier.

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Jean-François, en quadriptyque ! – Photo Kevin Figuier pour Aparté.com

 

Ces discours semblent très préparés, à quel point les travaillez-vous ?

J’ai toujours aimé le théâtre. J’avais fondé un club à l’âge de quinze ans et pendant six ans nous y avons joué Marivaux, Ionesco, Racine, Corneille, Hugo… J’ai aussi souvent travaillé comme improvisateur auprès de troupes de théâtre avec des petits rôles. Également, mon émission sur France Inter m’aide à travailler ces paroles brèves et condensées. Tout petit, j’aimais vraiment que tout le monde m’écoute et me regarde dans la famille. C’est un défaut que j’ai transformé en métier. Tout ce qu’on fait de bien vient de ses défauts (rires) ! C’est sur eux qu’il faut s’appuyer car ils seront toujours là. Les qualités, elles, sont plus fragiles…

Pensez-vous qu’il est toujours possible de vaincre la barrière symbolique de la musique classique ? Comment  la démocratiser ?

Vous employez un mot très répandu en musique classique : « démocratisation ». Que veut dire « démocratie » ? Pouvoir du peuple non ? En quoi la musique classique n’est-elle pas démocratique ? France Musique, Radio Classique et le net y donnent accès gratuitement. Ce n’est pas parce que la majorité n’écoute pas du classique que la chanson est plus « démocratique » que la musique classique. On ne demande jamais à quelqu’un qui s’intéresse au rock comment le démocratiser. Or il y a moins de gens qui s’intéressent au rock qu’à la musique classique.

Pour ce qui est de l’âge, il faut rappeler que le classique ne s’écoute pas qu’en concert. Beaucoup de jeunes en écoutent par des moyens différents. Il faut aussi prendre en compte l’âge moyen de la population française. Et puis les concerts, ce sont d’abord pour ceux qui ont le plus de temps libre, donc particulièrement les personnes âgées. Pour ces trois raisons, je pense que l’association entre classique et vieillesse est à relativiser.

Enfin, il y a le problème de la toute puissance du divertissement face à l’art. Le distinguo n’est pas toujours facile à établir, mais on pourra tout de même admettre sans débat que la chanson « Quand il pète il troue son slip » qu’affectionne tant Patrick Sébastien et la Messe en si de Bach n’appartiennent au même registre.
Notre société privilégie l’immédiateté alors que l’art demande du temps. Ceux qui vous diront que n’importe qui peut sans préparation aller écouter des concerts de musique classique ont à la fois raison et tort. Pour certaines œuvres, pour certains compositeurs, il me semble qu’il faut une initiation. On l’admet en cuisine, en sport et bien d’autres domaines mais en musique c’est le contraire, on exige la satisfaction immédiate, ce que la musique classique ne procure pas toujours.

L’art possède un substrat religieux. Avant, les gens vivaient avec le rendez-vous du dimanche pour se rappeler qu’il existait des choses supérieures à eux, pour se dire qu’il n’y avait pas que la consommation et le plaisir. Maintenant que la société est moins religieuse, il est plus difficile de proposer des plaisirs qui ne soient pas immédiats. Tout est dominé par l’idée de la fête et du divertissement. Mais si on est happé dans un premier temps par cette tendance, on finit toujours par en avoir assez, et à s’intéresser à des choses plus riches, plus profondes.

Vous êtes donc optimiste pour la popularité de la musique classique ?

Ne me dites pas que sans beauté, sans spirituel, sans profondeur ou sans élévation, on arrive à bien vivre ! Nous sommes confrontés à une angoisse fondamentale, à nos défauts, à notre finitude, à nos incapacités, sans compter la maladie, la mort au bout du chemin, les déceptions amoureuses. Heureusement qu’on a cette deuxième vie, ce monde de l’art qui double le monde terrestre, qui permet que la vie ne soit pas seulement horizontale mais aussi verticale…

Comment regardez-vous votre parcours ?

J’essaie d’amener les gens dans un monde qui me paraît riche et intense. Un monde qui nous protège de cette expérience sauvage et pas toujours très élevée qu’est la vie…

Article rédigé par Thibault Grimaldi

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