TEMPS DE LECTURE : 5 MINUTESDes hommes et des murs : incursion dans un CRA

Cet article a été publié il y a 5 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Vous n’en avez sûrement jamais entendu parler mais à deux pas de chez vous, presque sous votre nez, le centre de rétention administrative de Cornebarrieu retient femmes, hommes et enfants le temps d’un délai d’expulsion dans un pays avec lequel ils n’ont parfois plus aucun lien. Réduits à des criminels et déshumanisés, ils n’ont pour la plupart aucun tort. Immersion entre les murs d’une prison qui ne dit pas son nom.

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Bienvenue au CRA – Photo Elisa Rullaud

 

Mercredi, 8h30. Au bord des pistes où décollent et atterrissent bruyamment les avions de l’aéroport de Toulouse Blagnac, le CRA (centre de rétention administrative) de Cornebarrieu, sans parking, presque au milieu d’un champ, ouvre ses portes aux visiteurs, sous une pluie battante.

Nous accompagnons Chantal, militante au sein de l’association le Cercle des Voisins, afin de rendre visite à Fatima*, retenue ici depuis 15 jours. Passées les formalités procédurales – pas du tout exhaustives : fouilles, scanner, portail magnétique, affaires personnelles à laisser dans les casiers, un stylo pour trois seulement et un carnet de notes bien vérifié par l’agent (on ne sait jamais), nous nous retrouvons en huis clos avec Fatima. Elle nous attend là, dans une salle de 5m2, sans fenêtre, meublée d’une table et de quelques chaises. Son regard est empli de tristesse, elle semble bouleversée.

« Je n’ai besoin de rien, juste de ma liberté  » Fatima

D’origine marocaine, Fatima est arrivée en France il y a six ans et a été embauchée en CDI dans un restaurant à Montauban. À peine quelques mots échangés, des larmes commencent à couler le long de ses joues. Pour elle, cette épreuve est un véritable enfer. Nous passons trente minutes avec elle, ponctuées par d’incessants hurlements des gardiens aux haut-parleurs. Dans le centre, aucun autre moyen de communication n’est à l’œuvre, mis à part des interphones. Chaque détail de la vie d’un retenu est contrôlé. S’ils veulent regarder la télévision, ils doivent demander l’autorisation par interphone. Peu de chaînes sont disponibles et quasiment aucun livre n’est à disposition.

Mis à part une bouteille de shampoing et une crème pour le corps, Fatima déclare n’avoir besoin de rien, sinon de sa liberté. Au moment où nous parvenons enfin à lui faire décrocher un sourire, un gardien vient la chercher : «  les trente minutes sont écoulées Mesdames ! ». À peine quelques jours plus tard, nous apprendrons par le président du Cercle des voisins l’expulsion de Fatima au Maroc.

Nous sortons du CRA avec la sensation que ces hommes et ces femmes retenus ont pour seul « crime » de ne pas avoir de papiers, et d’avoir rêvé qu’en France, ils puissent trouver une vie plus digne.

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 Photo Elisa Rullaud

 

Quelle justice là-dedans ?

Alors qu’on pourrait penser que le droit est un allié, c’est surtout au sein des tribunaux administratifs et judiciaires ou à la préfecture que le traitement des étrangers sans-papiers est le plus sévère.

Ils sont confrontés à un droit des étrangers complexe, les laissant déroutés, face à un sentiment d’injustice et d’incompréhension.

Nous avons l’impression que les juges, aussi bien le juge administratif que le juge des libertés et de la détention (au TGI), s’empressent de rendre une justice expéditive, floue et multiplient les affaires. En effet, celles-ci sont souvent conclues par un refus du retrait de l’OQTF (obligation de quitter le territoire français qui leur est adressé la plupart du temps par le préfet) et la prolongation de la mise en rétention. Ces décisions, la plupart du temps favorables à la préfecture, renforcent la thèse de l’existence de quotas chiffrés d’expulsions. Les arguments du juge sont exposés rapidement, sans longues explications, comme une simple formalité. La justice paraît froide et insensible. La vie et le destin d’une personne meurtrie se jouent pourtant ici et se scellent en un jugement succinct.

Les aberrations sont par ailleurs fréquentes. Le triste exemple d’un jeune néo- zélandais résidant en Espagne et ayant traversé la frontière pour faire du snowboard en France nous l’a prouvé. En procédure de mariage en Espagne, ni dans la légalité ni dans l’illégalité, il a été arrêté dès son arrivée à la frontière. Il a reçu une OQTF de la part du préfet prévoyant de l’expulser vers la Nouvelle-Zélande et a été placé en rétention administrative. Toute cette procédure et un passage en rétention « offert » étaient donc inutiles puisqu’il ne comptait en aucun cas rester en France : en atteste son billet de retour pour l’Espagne.

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Le CRA surmonté de barbelés – Photo Elisa Rullaud

 

Des soutiens associatifs non négligeables

Des associations tentent à leur niveau d’apporter un soutien psychologique, matériel ou juridique à ces migrants. La Cimade, la plus connue, collabore avec d’autres associations plus petites comme le Cercle des Voisins présidé par Michel Plassat. Par leur suivi des affaires et leur présence aux tribunaux, ils mènent un noble combat. De plus, ils rendent régulièrement visite aux retenus, lancent des pétitions, des manifestations et accusent l’existence de quotas d’expulsions. Ils envoient également des lettres au préfet pour dénoncer les conditions inhumaines de rétention. Ainsi, la libération des migrants – s’ils n’ont pas été expulsés au bout de 45 jours et ont épuisé toutes les voies de recours – se déroule bien souvent dans la nuit, le froid, sans moyen de transport ni de paiement.

Cette société civile essaie tant bien que mal, avec les moyens du bord, de se faire entendre, de peser dans les décisions des autorités et de lutter contre une politique de « crimigration »**.

Au fond, leur combat vise surtout à rendre à ces personnes retenues une dignité humaine, trop souvent bafouée.

*le prénom a été anonymisé.

** Notion développée par J.Stumpf.

Manon Allassan, Eva Battut et Elisa Rullaud.

Article initialement publié dans le magazine Caractère à retrouver ici et ici.

Cet article a été publié il y a 5 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par Éva Battut

Journaliste en herbe, je touche un peu à tout. Je m'intéresse plus particulièrement à la culture urbaine et aux sujets de société autour des migrations, du féminisme et des mouvements sociaux.

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