TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESChansons, cortège parallèle et lacrymos : inside la manif’ toulousaine

Cet article a été publié il y a 6 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

En ce jeudi 31 mars, plusieurs organisations syndicales et étudiantes appelaient à manifester pour obtenir le retrait du projet de loi travail. À Toulouse, le cortège a pris le départ sous l’arche Marengo à 10h30 et les derniers manifestants se sont dispersés sous les lacrymos vers 16h00. Retour sur plus de cinq heures de manif’ made in Toulouse.

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« Le prolétariat règnera » by P.P. Riquet – Photo Kevin Figuier

 

10h15. C’est en milieu de matinée, sous un ciel grisâtre, que des milliers de manifestants se sont rassemblés en haut des allées Jean Jaurès, autour de la fière statue de Pierre-Paul Riquet. Les camions, les sonos et les drapeaux des syndicats sont de sortie, bientôt rejoints par les délégations étudiantes et lycéennes. L’université Jean-Jaurès (ex-Mirail), Sciences Po (IEP) et une demi-douzaine de lycées ont été bloqués aux aurores ce matin.

10h50. Avec plusieurs minutes de retard, le cortège s’élance vers la station de métro Jean Jaurès, mené par la CGT. Direction place de la République à St Cyprien.

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Les pancartes révolutionnaires des lycéens – Photo Marie Desrumaux

 

11h. Au niveau des allées Franklin-Roosevelt, une ribambelle de camions de CRS bloque l’accès au boulevard Carnot. Le chemin semble tout tracé, il faut bifurquer vers le boulevard de Strasbourg. Déjà le cortège commence à s’étirer.

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On se demande encore pourquoi cette camionnette du Bas-Rhin était à Toulouse – Photo Marie Desrumaux

 

Le parcours officiel, prévu à l’avance, suit les boulevards en passant par Jeanne D’Arc, Arnaud-Bernard, Compans, avenue Paul-Séjourné, traversée du pont des Catalans et final par les allées Charles-de-Fitte à Saint-Cyprien. Une bonne balade de quelques kilomètres.

Comme d’habitude, difficile (pour ne pas dire impossible) de dénombrer les manifestants. Les chiffres donnés par les médias, la police et autres organisations vont de 10 000 à 50 000. Pour compliquer encore la chose, le cortège n’est pas du tout homogène : des délégations très denses alternent avec de gros vides.

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« Eh mais t’es où ? Je t’attends devant un arbre » – Marie Desrumaux

 

11h20. Dans la manifestation, l’ambiance est bon enfant, la contestation se fait souvent en musiques et chansons. La foule déambule sans encombre sur les boulevards derrières les nombreuses banderoles et autres drapeaux. L’avant du cortège ne marche pas bien vite et s’arrête souvent. Un peu plus en arrière, au croisement entre Jean Jaurès et le boulevard de Strasbourg, les manifestants avancent mollement. La foule s’étire, il y a plus de trous que de personnes. Et pour cause…

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« PS : Patrons du CAC 40 Solidaires du gouvernement » – Photo Marie Desrumaux

 

… au coin de la rue, une délégation de joyeux lurons manifeste grimée en bourgeois, criant leur amour pour le CAC 40, le monde des patrons et la réforme du code du travail. Vêtus de chemises, tailleurs et costards, ces étudiants des facs toulousaines détournent en chœur les sempiternels slogans des manifestants. Face à eux, la foule ravie sourit et applaudit.

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« Nous sommes le pouvoir » – Photo Marie Desrumaux

 

11h50. Encore plus en arrière, adossée à la bouche de métro Jean Jaurès, une petite troupe de musiciens a commencé à faire danser les manifestants. L’orchestre est assez disparate, on croise un saxo, des percussions, un harmonica mais aussi des poêles et des casseroles. Ambiance peace, love, chichon et petites fleurs.

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Coucou toi – Photo Marie Desrumaux

 

12h30. Pendant ce temps, les manifestants continuent à avancer ou plutôt à se promener au gré de leurs délégations et des petits groupes qui se sont formés. Petit à petit, les allées Jean Jaurès se vident, plus de deux heures après le début officiel de la manif’. Sur l’asphalte libéré, les équipes de nettoyage commencent à s’activer pour effacer toute trace de la mobilisation.

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Après le passage de la manif’ – Photo Marie Desrumaux

 

12h50. A l’avant du parcours, les délégations étudiantes et lycéennes aiment surtout chanter (ou plutôt crier, diront les mélomanes). Le cortège suit son parcours jusqu’à Saint-Cyprien en changeant le monde sur la vague du « peace & love ». Les fourgons syndicalistes roulent au pas au son de Jean Ferrat et Renaud.

La manifestation dissidente

A l’arrière, on se prépare  tranquillement à suivre la voie tracée par nos prédécesseurs (et la préfecture), quand brusquement, un groupe de plus d’une centaine de personnes se détache, direction le Capitole.

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Harmonica et couronne de fleurs versus boucliers et casques – Photo Marie Desrumaux

 

11h53. Bien sûr, impossible d’aller passer le bonjour à Monsieur le maire, un cordon de CRS bloque le passage. Certains manifestants tapent gentiment sur les boucliers pour tester les forces de l’ordre. Non, pas moyen de passer, demi-tour vers on ne sait où.

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La manifestation de passage rue du Taur – Photo Marie Desrumaux

 

13h. Le cortège parallèle erre dans les rues. Tous les chemins menant au Capitole sont bloqués. Les manifestants taillent leur route, selon les envies des leaders et les barrages de CRS. Rue du Taur, place St-Sernin, place St-Pierre, quai Lombard, la Daurade… Un mec brise une vitrine d’agence immobilière, aussitôt réprimandé par les autres manifestants. Quelques pétards commencent à retentir, des fumigènes enveloppent le groupe d’un nuage de gaz rose. Des CRS ferment l’accès à la rue de Metz. Ce sera le pont-Neuf, donc. En route pour St-Cyp’, où le gros de la manif est déjà arrivé.

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Au pas, au trot, au galop – Photo Marie Desrumaux

 

13h30. Le cortège parallèle débouche place de la République, encore et toujours face aux CRS. De l’autre côté de l’esplanade, les autres manifestants sont là. Seuls un bout de route et une guirlande d’hommes en boucliers séparent les deux groupes. « On met les casques » crie l’un deux. La tension monte, la confrontation est imminente.

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« On met les casques » – Photo Marie Desrumaux

 

13h32. Premiers heurts. Des manifestants essaient de forcer la barrière de CRS. Premières lacrymos. Le groupe s’engouffre dans une petite rue, c’est la course. On arrive à rejoindre les allées Charles-de-Fitte, les CRS sur nos pas. Puis c’est le début de la traque, avenue de Muret, un coup à droite, rue Campaigno, dans un quartier résidentiel. Tout le monde court, il faut aller plus vite qu’« eux », se montrer imprévisible, avoir un coup d’avance. Mais la souricière se referme. Les rues sont bloquées, pas moyen de feinter, le petit groupe se retrouve coincé rue Sainte-Lucie, devant l’école maternelle Molière.

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L’attente de la suite – Photo Marie Desrumaux

 

14h. Les négociations s’engagent. Les manifestants acceptent de se disperser dix par dix. La tension retombe, le calme revient. Seulement pour quelques minutes, car au même moment, à St-Cyprien, là où la manif’ devait se terminer, les affrontements ont véritablement commencé. Les bouteilles et les projectiles volent, les grenades lacrymogènes reviennent en boomerang. Comme toujours, ça pique les yeux et le nez.

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Tiens, des étoiles filantes – Photo Marie Desrumaux

 

14h30. Les protagonistes s’organisent : les CRS côté place de la République, les manifestants côté avenue Etienne-Billières. Les forces de l’ordre chargent, certaines personnes s’engouffrent vers la place du Ravelin, d’autres s’enfuient vers Patte d’Oie. La sirène du parking Vinci, situé sous la place, transperce l’air. Quelques personnes enflamment une poubelle inoffensive qui traînait dans le coin et la balance en direction des CRS.

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Le face à face – Photo Kévin Figuier

 

14h30. Sur la place du Ravelin, des CRS et des manifestants au visage dissimulé s’échangent des projectiles, en lieu et place des boulistes du week-end. Après pas mal de fumées et de boooms,  le groupe se disperse dans les rues alentour.

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Ping pong place du Ravelin – Marie Desrumaux

 

15h. Retour avenue Etienne-Billières. Les commerces ont descendu leur rideau métallique. Les gens n’osent pas sortir et observent le spectacle à travers la vitre des magasins ou de leur cage d’escalier. L’affrontement entre CRS et manifestants est un ballet bien réglé : les plus frondeurs provoquent leurs opposants aux cris de « SS CRS », « Police partout justice nulle part » et à coups de bouteilles et de pétards, les CRS chargent, tout le monde panique et court, 50 mètres plus tard ça s’arrête, et ainsi de suite, jusqu’à Patte d’Oie.

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Les CRS, bientôt prêts à charger – Photo Marie Desrumaux

 

15h15. Au moins deux manifestants sont interpellés violemment. L’un est poussé en arrière dans un commerce, l’autre fini écrasé sous les genoux d’un policier. Les forces de l’ordre repoussent les journalistes, pas le droit de s’approcher, pas le droit de (sa)voir ce qu’il se passe.

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« Reculez, dégagez » – Photo Marie Desrumaux

 

15h30. On apprend que Maxime, un des photographes d’Aparté, est aux urgences, il a été matraqué par un CRS. Trois points de suture à la tête.

A Patte d’Oie, les derniers manifestants se replient avenue de Grande-Bretagne. Ils dressent un semblant de barricades à l’aide de grilles trouvées dans le coin. Les CRS se rapprochent, rapidement les derniers manifestants se dispersent.

Le temps d’évacuer les cars de CRS et les restes d’une poubelle embrasée, la circulation reprend peu après 16h.

Pierre Collas et Marie Desrumaux.

Cet article a été publié il y a 6 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par La rédaction Aparté.com

(A)parté pas si vite !

Qui nous protège de la police ?

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Cet article a été publié il y a 2 ans. Il commence à dater mais …