TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESEn Aparté avec… Deena Abdelwahed, DJ

MUSIQUE – Installée dans la ville rose depuis l’automne, Deena Abdelwahed se produisait pour la première fois à Toulouse le 10 février, pendant la Waiting Room orchestrée par La Petite au musée Paul Dupuy. Expérimentations, scène électro tunisienne, gestion du stress, coups de cœur berlinois et polyrythmies arabes : on a discuté avec la DJ « à la recherche de la musique club futuriste arabe ».

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Deena Abdelwahed en plein set – Crédit Photo : Thibault dds // Photographies

 

C’est une Deena un peu déçue que l’on retrouve dans la cour pavée du musée Paul Dupuy, pour une petite pause clope. Son set vient de se terminer, et elle s’est emmêlée les potards face au public mi-debout mi-assis sur les larges marches d’une petite salle de l’ancien hôtel particulier. Le musée avait ouvert ses portes le temps d’un soir à 150 personnes, venues déambuler entre les collections d’horlogerie, les reliques médiévales, et les sets de Yad Al Jawza et Deena Abdelwahed.

Agenouillée devant une table basse garnie de jouets électroniques, la jeune femme de 26 ans a mixé pendant près d’une heure, électrisant sa voix et sa Darbouka. Ambiance orange tamisée, petits arbustes et feuilles de palmier, projection d’images saccadée signée Wafa Ben Romdhan. Entre quelques taffes, elle revient sourire aux lèvres sur sa prestation et son projet musical.

Aparté : Ça fait quoi de jouer dans un musée ?

Deena Abdelwahed : C’est pour ça que j’étais très stressée, justement… Tu te sens exposée, tu fais partie de l’expo quoi. « Bon tiens on va aller voir les horloges, bon tiens on va aller voir Deena » (rires). Et même si je parle beaucoup, je suis quelqu’un de très timide et je stresse beaucoup. Donc tu vois je préfère me retrouver devant 5 000 personnes, tant que je ne les vois pas. Quand c’est petit, tu as comme l’impression que tu dois donner de l’attention à chacun, parce que tu vois le visage de chacun. C’est ça qui m’a fait un peu stresser, c’est ça aussi que je n’avais pas calculé… Et ça n’a pas marché. Mais bon, la prochaine fois… (sourire).

J’ai vu que tu étais beaucoup allée à l’étranger. A Berlin, Bruxelles…

Je suis allée à Bruxelles le 13 novembre. J’ai appris pour les attentats 20 minutes avant de passer, j’étais trop stressée, mais ça n’a pas empêcher les gens de danser. Moi ça m’a aidé parce que mon live était basé sur la frustration. Je me suis dit « dans vos gueules quoi, les terroristes ». Du coup ça a bien marché. En plus les Bruxellois sont trop sympas !

Où as-tu joué à Berlin ?

Je participais à un festival qui s’appelait CTM et j’ai joué à Werkstatt der Kulturen, près de Hermannplatz et de la Hermannstrasse, à Neukölln. C’était un centre culturel berlinois, un mélange entre musée, squat, chapelle…

Tu as découverts de nouvelles choses en musique électro là-bas ?

Bien sûr, c’est pour ça que je restais ! Après mon concert j’ai demandé « est-ce que je peux rester avec vous une semaine s’il vous plaîiit ? ». Un truc qui m’a marquée c’est le bruitage au Berghain, avec un orchestre qui faisait de la musique de film d’horreur… Une merveille !

Quels sont les artistes qui t’ont plu à Berlin ?

Par rapport à la musique je ne sais pas franchement, mais au CTM il y a des noms dont je me rappelle parce que j’étais déjà fan, comme Aïsha Devi, Nidia Minaj, Nkisi, tout ce qui est DJ set… Aïshi Devi elle a fait un concert trop bien… Maurice Louca, un égyptien que je connais un peu, c’était époustouflant… Il y avait aussi deux mecs suédois qui ont joué juste après moi (Peder Mannerfelt, ndlr)… C’était vraiment des belles découvertes, de la belle musique, de la belle lumière. Tout y était !

« Je ne suis pas une musicienne, je suis une geek. »

Quel est le lien entre la musique traditionnelle que tu utilises et la minimale berlinoise ? Tu arrives à faire une synthèse ?

Avant que je touche à la musique, je m’étais dit qu’avec ces rythmes arabes, avec notre héritage, plus ou moins, on pouvait faire un truc cool si on oublie parfois les paroles et si on modernise un peu les choses. Qu’on les mette en ambiance club. Il y a vraiment des polyrythmies de ouf. A chaque fois que je vais dans les mariages je pense à un beat dans ma tête qui va avec…

Donc je faisais déjà ma musique dans ma tête, et je me suis dit « allez je propose ça, je me lance ». Pourquoi des instruments électroniques ? Parce que moi, je ne suis pas une musicienne, je suis une geek en fait, je suis vraiment fan de tout ce qui est électronique et informatique.

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Deena Abdelwahed pendant son set – Crédit Photo : Thibault dds // Photographies

 

Tu as grandi au Qatar puis tu es allée en Tunisie. La scène électro tunisienne, ça donne quoi ?

C’est complexe. Dans le monde arabe il y a une sorte de méfiance de tout ce qui est européen. Et tout ce qui est moderne est associé à ce qui est européen, du coup en général on refuse. Côté musique, tout ce qui a l’air électronique est européen. Et on a peur de l’orientalisme dans la musique électronique. Donc les jeunes ils font de la musique eurocentrique, à la berlinoise, à l’américaine…

C’est très cloisonné alors ?

C’est très rare de mélanger musique traditionnelle et musique électronique.

« Le hip-hop tunisien est très influencé par le hip-hop français. »

Et au Qatar ?

Moi j’ai quitté le Qatar à 18 ans et de toute façon je ne sortais pas, je n’avais pas le droit. Il n’y a pas vraiment d’artistes qataris et s’il y en a ils ont tendance à copier-coller le hip-hop américain. La musique électronique en Tunisie c’est un peu pareil, mais par rapport à l’Europe. Même le hip-hop tunisien est influencé par le hip-hop français, et quand tu vas voir le hip-hop égyptien, ils sont influencés par le hip-hop américain, puisqu’ils sont anglophones. Ça s’arrête là.

Après parfois certains essaient d’ajouter des trucs traditionnels mais j’ai l’impression que c’est une faveur, ça ne vient pas du cœur. C’est genre « bon allez vous allez nous accepter mais on fait pas de la musique occidentale, du coup on va ajouter quelques trucs orientaux ». Clichés. Au final ce sont eux qui font de la musique orientaliste.

Il n’y a pas de vraie musique électronique. Ça reste très très eurocentrique, sinon ça fait pas danser, sinon ils t’appellent pas. Moi en tout cas, quand les gens viennent me voir, en live, ils disent que je suis expérimentâaale, intellectuêeelle, pouah ! Faudrait que je ramène Habibi Ya Eini ou un truc comme ça, ce serait mortel !

Tu te définirais comment alors ?

Je ne sais pas.

Avant de jouer tout à l’heure, tu t’es justement définie comme « expérimentale » …

C’est parce qu’on me l’a bien injecté ! (rires) C’est quoi en fait ce que je fais ? Beaucoup d’européens disent que ça ressemble à de la house, du ghetto-techno, des trucs comme ça… Je ne sais pas ! Je suis vraiment axée sur la traduction de ce que j’ai vécu, de ce que j’ai entendu quand j’étais petite, jusqu’à maintenant en tout cas. Le hip-hop, j’aime bien mais je ne suis pas fan à cause de l’éthique et des valeurs. Artistiquement parlant, c’est pas mal ce qu’ils font, mais je ne vais pas me retrouver dans ces gens-là qui sont parfois machos, homophobes, etc.

Au moment où tu es en live, qu’est-ce que tu cherches à faire ? Tu cherches à explorer une nouvelle voie, à provoquer une certaine émotion ?

Ça dépend des lives et ça dépend des lieux. Là (en montrant le musée) j’étais venue deux mois avant avec les organisateurs. Ils m’avaient dit où les gens seraient assis, qu’il n’y aurait que 150 personnes… Donc j’ai compris tout de suite que c’était un truc intimiste et je me suis dit que j’allais préparer des trucs et qu’on allait les mélanger tous ensemble, selon ce qu’il se passerait. J’avais pas d’arrangements, j’avais pas de cadrage précis.

Tu es sur Toulouse pour longtemps ?

Oui ça y est, je suis installée ici depuis septembre.

Donc on peut te compter dans la scène électro toulousaine ?

Allez, ouais ! J’ai déjà deux potes DJ toulousains, comme Sasso d’ailleurs (à qui elle fait un signe, à quelques pas). C’est un DJ brésilien, il est à Toulouse depuis 10 ans.

Des prochaines dates ?

Je vais bientôt à Barcelone pour un ciné-concert. Il y a un festival avec des court-métrages et des long-métrages, genre expérimental, et je vais mixer là-bas.

Propos recueillis par Pablo Dornier et Marie Desrumaux.

Pour écouter sa musique, ça se passe sur Soundcloud.

Article rédigé par Marie Desrumaux

Beaucoup de Sciences Po Toulouse, un peu d'Aparté, d'Ouest France et de Boudu. Je traîne mes Stan du côté des mouvements sociaux, des minorités et des cultures alternatives.

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