TEMPS DE LECTURE : 4 MINUTESMon coiffeur : rencontre du troisième type

Cet article a été publié il y a 6 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Qu’est-ce qui fait la ville ? La vraie ville, avec ses bizarreries, ses rencontres fortuites, son bazar, ses faubourgs, son exubérance, sa diversité, son adversité ? Parfois ce sont de petites expériences. C’est ainsi que, par une belle matinée, je me levais de bonne heure et me mettais en quête d’un coiffeur : ah ! Si je savais.

Comme pour les chasseurs, il y a le bon et le mauvais coiffeur – Dessin Laurie Gaucher

En quittant mon appartement ce matin là donc, je me mis en route en direction du quartier St-Michel. J’imaginais trouver le genre de coiffeur vite fait – bien fait, le tout accompagné d’une traditionnelle discussion de type « il fait beau aujourd’hui ».

Bref, une fois sur place je laisse passer un premier salon de hipster tentant. Mais avec un prix plutôt dissuasif. Je n’étais pas prêt à souscrire un emprunt pour mes soins capillaires. Je laisse passer un autre salon puis mon choix s’arrête : une jolie boutique à la devanture bleue, meubles en bois, peintures colorées, l’endroit respirait la sérénité. Ah, si je savais…

Au bon endroit, au bon moment

À l’intérieur le coiffeur, un grand homme à l’air jovial, se tient derrière son comptoir au fond de l’échoppe. Il mange un steak avec des raviolis. J’aurais pu m’arrêter à ce premier détail comme il était 10h45 du matin. Mais je ne me laisse pas impressionner. « Bonjour, une coupe de cheveux c’est possible ? » C’était évidemment possible, sinon j’aurais manqué l’expérience de peu. Le grand homme me demande si je suis pressé. Je lui réponds que je peux attendre qu’il finisse son assiette. Très serviable, il me sert un café, me propose La Dépêche et m’appelle par mon prénom qu’il inter-change parfois. La langue bien pendue, j’apprends pêle-mêle qu’il est musicien, qu’il a un fils de mon âge et jusqu’à la provenance des raviolis de son assiette…

Une demie-heure a passé et si je goûte la conversation de mon hôte je commence à m’interroger sur la date précise de ma coupe de cheveux. Plus préoccupant encore, certains détails à l’intérieur de la boutique, et qui ne m’avaient pas frappé jusque là, commencent à me parvenir. Des statuettes de Jésus, des effigies. Ici un poster, et là un article sur le Pape. Trop tard !

En vérité je vous le dis …

« Sais-tu quel jour sommes nous ? » Me demande le grand homme affable désignant son horloge. Après lecture de la date et de l’heure, le monsieur s’esclaffe : « tout à fait, le 17 novembre 2015 après Jésus Christ » On oublie trop souvent cela, me fait-il remarquer. Certes, je n’avais pas pris en considération ce détail biblique en partant à la recherche d’un coiffeur ce matin-là. Lorsqu’il me demande si je crois, deux options s’offrent à moi : mentir ou lui dire la vérité au risque de me voir affublé d’une coupe destinée à me punir pour mon athéisme. Animé par un pieux élan, je lui confesse que non.

« Il y a vingt ans, à peu près quand j’ai rencontré Jésus » – Mon coiffeur

C’est pendant mon shampouinage que le coiffeur évangéliste commence à psalmodier des « Jésus, délivre nous du mal » ponctués de « Oh c’est bon ça ». Je me débrouille pour faire dévier la conversation : « quand avez-vous ouvert votre salon de coiffure, êtes vous dans le quartier depuis longtemps ? » Il y a vingt ans, à peu près quand j’ai rencontré Jésus me répond le grand homme. Échec.

À mesure que mes cheveux raccourcissent, je m’habitue à l’exubérance de même que je me sens progressivement plus à l’aise. Le salon est équipé d’un saxophone ténor un peu rouillé et d’un piano électrique. Entre deux clients il s’entraîne pour sa chorale catholique hebdomadaire. D’ailleurs Christine vient de téléphoner pour évoquer la prochaine répétition. Là-dessus j’ai le droit aux passages favoris des chants liturgiques jusqu’à ce fameux do# que le coiffeur a tant de mal à chanter car en bas de sa tessiture. Il se met au piano : « dooooo## doooo### … Pas déçu.

Vers la lumière

Mes inquiétudes se dissipent : ma coupe de cheveux est normale, standard. La fantaisie du personnage ne s’est pas étendue à son art. Je n’ai par contre pas réussi à esquiver le « miracle » matérialisé sous la forme d’un produit pour le cuir chevelu, magique au dire du coiffeur.

Je remercie T****** car j’ai passé un bon moment. C’est bon de se sentir citadin, de faire des rencontres inattendues qui nous éloignent pour un moment de notre quotidien. Et vous aussi lecteurs, si vous cherchez un moment de bizarrerie urbaine, trouvez cette boutique approuvée par le Seigneur et mettez du sel dans votre vie ! (Ceci est une devinette).

Cet article a été publié il y a 6 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par Pablo Dornier

Musicien des heures tardives à Toulouse, chroniqueur musical sur un malentendu à Aparté, rider en cuir sur fixie. Tout ce qui est subversif me plaît et inversement, Ô capitaine, mon capitaine !

(A)parté pas si vite !

Qui nous protège de la police ?

[#7 La photo de la semaine]

Cet article a été publié il y a 2 ans. Il commence à dater mais …