TEMPS DE LECTURE : 10 MINUTESDu Mirail à Jean Jaurès

Cet article a été publié il y a 6 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Après avoir changé de nom il y a tout juste un an, la jadis turbulente université Toulouse-II poursuit sa métamorphose avec de nouveaux bâtiments. Revenons sur l’histoire d’une utopie, brisée.

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L’université Jean Jaurès sous la grisaille de janvier – photo Pablo Dormier

L’Université Jean Jaurès (UT2J) revient de loin. Non, on ne parle pas que de noms. Pour faire peau neuve, l’administration n’a pas hésité à faire table rase du passé. Pourquoi ? Rebâtir des bâtiments flambants neufs pour une transformation totale. Déceptions, joies, soulagements… Les avis sont partagés sur le résultat de ces ambitions.

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L’université du Mirail en décembre 2015 mêle constructions nouvelles, grues et (très) vieux bâtiments – photo François Cellier

L’Université de demain

L’ « université de la banlieue » est un complexe hétéroclite, parfois incompris, et trop souvent critiqué. Bien avant les nouveaux bâtiments immaculés, « Mirail » ne résonnait pas négativement. À l’aube des années 1960, une équipe de jeunes architectes, dont Candilis, imagine recréer les liens sociaux à travers le projet d’une ville moderne.

La solidarité urbaine devient le maître-mot de cette utopie à laquelle se greffe progressivement une université nouvelle. Du haut de leur chaire, les professeurs ne surplomberont plus les étudiants entassés dans les amphis. Collaboration, partage entre habitants et universitaires d’une part, et entre étudiants et professeurs d’autre part.

 « L’université du Mirail devait  dominer le Mirail »

Parmi les conséquences de Mai 68, le corps universitaire toulousain est amputé d’un de ses membres. La Faculté des Lettres est détachée, renvoyée de l’autre côté du périph’ dans un parc de 52 hectares surplombé par le « Château du Mirail ». Par un accord d’occupation provisoire, la Faculté des Lettres s’installe dans le C.E.S (Collège d’Enseignement Secondaire) du Mirail, un établissement prévu pour les élèves après l’École primaire. L’université est née, devenant le miroir (mirail en occitan) du quartier moderne en éclosion.

En 1977, Georges Candilis se réjouissait en évoquant l’arrivée « d’une jeunesse estudiantine, pleine de fougue et d’inquiétude [apportant] un surcroît de vie à la cité « . L’université du Mirail devait « dominer le Mirail « , selon les propres mots de l’architecte. Alex Josic, le troisième membre du trio d’architecte avec Candilis et Shadrach Woods, ajoute « [le Mirail est] le prolongement de notre fabuleux projet pour l’Université de Berlin ». En 1993, il confie qu’ils ont « essayé de construire quelque chose de nouveau« .

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Le nouvel UFR de psychologie a poussé en quelques mois – photo François Cellier

Quand la réalité rattrape la fiction

Rapidement, les premiers problèmes s’enchaînent. L’entreprise en charge du projet fait « de la merde », selon les propres mots de Josic. À cela s’ajoutent les craintes qui planent à la fin des années 1960 sur la capacité d’accueil. Les architectes envisageaient l’université du Mirail comme un espace en perpétuel mouvement, en échange constant entre les différents ensembles qui formaient la « ville moderne ». Toulouse-II n’était pas qu’un « simple campus hors de la ville « .

« Toulouse-II n’était pas qu’un simple campus hors de la ville « 

« Des travaux [sont] nécessaires pour l’ouverture de ces nouveaux locaux, qui sont déjà de plusieurs années en retard sur les besoins », scandent les syndicats étudiants réclamant plus d’espace. « La Faculté des Lettres du Mirail sera trop petite avant 1971« , titrait dès 1966 la Dépêche du Midi. Un désenchantement marque les années qui suivent, les architectes dénoncent une idée « complètement défigurée ». Étudiants et riverains, malgré certaines initiatives, sont campés chez eux. Le climat toulousain finit de chasser cette utopie, pluie et vent ont raison des couloirs ouverts.

Un passé contesté

Les grues s’activent, le « vieux Mirail » disparaît pour faire place à l’université Jean-Jaurès, ses grands blocs de béton blancs et ses carrés de couleurs vives. Malgré ce revêtement austère et aseptisé, rappelant les milieux hospitaliers, la plupart des étudiants (profitant des nouveaux bâtiments) s’avouent soulagés d’étudier dans de « meilleurs conditions ».

L'Université du Mirail en 1978 de Jean Dieuzaide

L’Université du Mirail en 1978. Photo de Jean Dieuzaide

Pourtant, quelques voix s’élèvent et critiquent le financement du projet, la manière de réalisation, l’évacuation de l’amiante et la tenue des cours en parallèle… En témoigne une pétition créée en ce début d’année 2015 pour la « préservation et la rénovation d’un ensemble de bâtiments du Candilis« , disponible ici. Les partisans avancent la protection de ce « grand projet d’architecture universitaire » reposant sur une « utopie architecturale ». Les « Non! » retentissent contre une politique dénoncée de la « table rase ».

Que reste-t-il vraiment de cette utopie loufoque datant des sixties ? Pour certains des promesses non tenues, pour d’autres de vieux bâtiments décrépis mal ventilés. Nicolas Golovtchenko, vice-président délégué de  Patrimoine Immobilier, s’interroge sur les élans « d’émotions autour de l’enjeu de la « patrimonialisation » du Candilis ». Il ajoute, « les architectes [portant] ce discours tiennent un propos générant. Le Candilis est détruit, c’est bien dommage parce que c’était drôlement bien ».

« Le Candilis est détruit, c’est bien dommage parce que c’était drôlement bien »

« C’est quoi le Candilis ? Le patrimoine ? C’est quoi ? Cette question nécessite une réflexion », s’interroge le vice-président au Patrimoine, « Prenons la rue Saint-Rome, c’est quoi son état patrimonial ? Neuvième siècle ? Douzième ? ». Enfin, « Le patrimoine  n’existe pas, c’est une construction intellectuelle. Selon moi, ce qui mérite d’être conservé sont les concepts. On réinterprète le patrimoine, tout en le respectant », conclut-il.

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L’intérieur du nouvel UFR d’Histoire flambant neuf, à l’opposé de l’image d’épinal du Mirail – photo François Cellier

Reconstruction, craintes et réponses officielles

Souvenons-nous. Il n’y a pas plus d’un an, le campus du Mirail se recouvrait de poussière. Les cours s’interrompaient, perceuses et coups de marteau ponctuaient chaque propos des profs. À ce moment là, des voix se sont levées, ont critiqué, ou du moins se sont interrogées sur les travaux.

Les chantiers-champignons qui pullulaient sur la pelouse de Jean-Jaurès, et qui pullulent encore, rendaient la vie universitaire du Mirail, particulière. Particulièrement bruyante, particulièrement agaçante. Étudiants, passants et personnels subissaient, certes, les mêmes contraintes. Nicolas Golovtchenko a justifié « l’opération de reconstruction à site occupée » par des raisons techniques évidentes : la question du déménagement de « 27 000 étudiants et 2 000 salariés »  et des coûts avançant un chiffre de « plusieurs millions d’euros ».

« L’idéologie du « petit groupe » ne convient pas aux 27 000 élèves »

Pourtant, le vice-président concède, « Se reconstruire sur site n’est pas confortable. Cela représente des inconvénients liés à la proximité des travaux en cours, et l’amiante en partie ». Par la suite, Nicolas Golovtchenko assure que « les procédures », ont été respectées par les blouses blanches perchées sur les toits du Mirail, « conformément au respect des normes. Et rien n’est sorti des bâtiments ».

En écho aux motivations des années 60, la question des effectifs pose toujours problème en 2015. Comme quoi l’histoire se répète, les nouvelles salles peinent à accueillir les groupes surchargés d’étudiants. Pour Nicolas Golovtchenko, c’est une question « de prescriptions ministérielles en matière d’évolution pédagogique. En 2009 [date de réalisation du projet], on est à une pédagogie plus individualisée, différenciée, personnalisée. On veut une réduction de la distance sociale entre professeurs et étudiants en passant par une offre de l’information en petit groupe ».

Aujourd’hui, l’idéologie du « petit groupe » ne convient pas aux 27 000 élèves fréquentant le Mirail. Une solution ? L’augmentation de ces groupes. Pour la présidence de Jean-Jaurès, ce n’est pas envisageable, il faudrait « soit le payer plus, soit dénicher de nouveaux professeurs ». Entre le maintien des groupes et les amphithéâtres, Nicolas Golovtchenko préconise « l’augmentation de la taille des groupes ». Malheureusement, les salles ne sont pas adaptées. Pensif, le vice-président s’interroge :  » Comment faire pour que ces bâtiments soient adaptés à l’augmentation de la taille des groupes ? »

« Le PPP, c’est pas bien. »

Il préconise « une affectation plus optimale des surfaces mises à disposition, une réflexion sur l’amplitude horaire et le calendrier universitaire ».  Pas sûr que ça botterait tout le monde de commencer une demie heure plus tôt, et de perdre deux semaines de vacances.

Sur la question du financement des travaux, N. Golovtchenko balaie ironiquement les craintes : « Quand on passe de la réflexion de comptoir à une réflexion digne d’une université, on doit complexifier la réalité. Les idées courtes, c’est bien parce que c’est efficace mais ça ne correspond pas à l’état de sophistication de nos sociétés ». Il enchaîne : « Certains sont tentés de simplifier les choses. Construire une université, c’est tout sauf simple. Le PPP « (Partenariat Public-Privé), c’est pas bien. D’accord. Comment je fais ? »

L'UFR Histoire-Histoire de l'art en démolition 2015

L’UFR Histoire-Histoire de l’art en démolition en mars 2015. Photo de Brice Bacquet

Quant aux objections sur la propriété des biens, le vice-président rétorque : « L’université n’est de toute façon pas propriétaire des bâtiments. Ils nous sont affectés par l’État qui à l’issue du paiement des travaux obtiendra la pleine propriété. L’université use de son droit d’usage ». Des inconvénients ? Pas vraiment, le vice-président voit surtout « l’avantage énorme du bon fonctionnement des bâtiments pendant quinze ans« .

Par ailleurs, l’UFR [Unité de Formation et de Recherche, ndlr] de psychologie bénéficie d’un autre mode de financement, le plan État-Région permettant de directement payer les entreprises. Sur le ton de la polémique, Nicolas Golovtchenko nous assure que « derrière les marques et les entreprises se cachent des hommes et des femmes, et ce sont les mêmes ouvriers qu’on trouve sur les deux chantiers ».

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À gauche les anciens bâtiments dit « Candilis », à droite le nouvel UFR de langues – photo Pablo Dormier

Rien de nouveau sur les coursives ?

Toujours selon les propos de N. Golovtchenko, la nouvelle université Jean-Jaurès se veut une poursuite des « principes conceptuels donnés par Candilis : respect de la trame orthogonale, séparation des fonctions piétonnes et automobiles, circulation abritée sous les coursives réaménagées, rapport à la nature immédiate par de nouveaux patios ».

Sans trahir la pensée des années 60, la présidence actuelle « [la] retraduit à l’aube des techniques d’aujourd’hui, et de l’esprit du temps. ». Une « mise à jour » du projet initial comblant les « trop nombreux défauts » des anciens bâtiments. Nicolas Golovtchenko décrit, rêveur, une « canopée laissant passer la lumière, mais pas l’eau, et des patios conservés sous une forme plus esthétiques et fonctionnelles, fait pour le plaisir des yeux et non le stationnement des élèves ».

« C’est quoi le Candilis ? Le patrimoine ? C’est quoi ? »

Concrètement, l’université Jean-Jaurès sera « plus fonctionnelle en s’ouvrant vers le Nord. Il n’y aura pas qu’une entrée, mais au moins deux pour répondre aux nouveaux enjeux ». Le projet prévoit « la création de nouveaux logements étudiants, d’une crèche profitant du rond-point de La Cépière pour circuler directement à l’intérieur du campus ».

« On va relativiser le campus en développant le dispositif commercial. On veut installer un forum, c’est-à-dire un carrefour sur lequel on pourra stationner, bordé par deux foyers étudiants, un café avec une terrasse et un espace dédié à l’économie sociale et solidaire. Le nouvel UFR de psycho accueillera autant une cafétéria du CROUS qu’une épicerie sociale à tarifs étudiants », mentionne, en guide de bonne foi, le vice-président.

Et côté château ? Nicolas Golovthencko promet, pas moins, de repenser « la relation avec le parc en outrepassant la rupture stylistique entre le complexe et le jardin. On souhaite renforcer la liaison entre la partie « haute » et la partie « basse » du campus par des marches similaires à ceux du bord de Garonne. Le parc va s’ouvrir sur le campus par des marches larges accueillantes, au lieu d’un petit escalier en colimaçon ».

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L’Arche accueille toujours les pauses café – photo Pablo Dormier

Mais ne tirons pas un trait aussi rapidement sur le Mirail. Entre nouveaux bâtiments, travaux et destructions, l’université de la périphérie n’a pas terminé d’écrire et de raconter son histoire.

Cet article a été publié il y a 6 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par Brice

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