TEMPS DE LECTURE : 13 MINUTESEn Aparté avec … Ovidie

Fidèle à ses habitudes automnales, la Cinémathèque se proposait de flirter avec les limites du 7ème art à l’occasion d’Extrême Cinéma. Jeudi 5 novembre, Ovidie venait présenter Le Baiser. Entre un passage en radio et une séance de dédicaces, elle a pris le temps de répondre à nos questions.

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Ovidie – Photo Maxime Reynié, Aparté.com

 

Voir un film de cul à la Cinémathèque, c’est déjà une expérience en soi. Alors quand il s’agit de la dernière réalisation d’Ovidie, tête pensante d’un porno féministe en plein boom, on se dit que ça peut même être intéressant. Écrivain, journaliste, réalisatrice et productrice de films, l’auteure de Porno Manifesto a su imposer sa légitimité tout en continuant à porter une parole résolument transgressive au sein de l’espace médiatique français.

Dans son dernier documentaire, elle prenait la mesure de l’impact du porno sur la sexualité des jeunes filles. Lors de notre rencontre, c’est Le Baiser qui était à l’honneur, film réalisé par ses soins et produit par Canal+ dont l’ambition affichée était de bousculer l’image de la sexualité féminine. Et à en juger par les réactions du public, le défi semblait relevé.

 

Aparté.com: La Cinémathèque, c’est quand même un lieu de légitimité culturelle auquel le porno n’a pas l’habitude d’accéder. Qu’est ce que cela représente pour une réalisatrice de voir son film  projeté dans un cinéma à l’heure où le X a cessé d’être diffusé en salles ?

Ovidie: J’essaie toujours de faire en sorte que mes films soient diffusés en salles. Le Baiser est sorti en mai 2015 et a été diffusé sur Canal+ même moment. Mes films font en général le tour des festivals, mais vu qu’ils n’ont pas de visa CNC, ils ne peuvent pas être diffusés dans le cadre d’une sortie en salle classique. Le Baiser a été diffusé lors d’un festival à Berlin où  je suis restée pendant toute la projection. Vu qu’il y a une scène de pansexualité, il est intéressant pour moi de voir comment les gens réagissent en live alors que le film est diffusé sur Canal+, je ne sais pas s’ils pensent « Oh mon dieu, deux hommes se touchent c’est dégueu ! ».

 

Aparté.com: Justement, jusqu’à présent, comment réagit le public ?

Ovidie: Bien. Pour avoir eu les chiffres de Canal+, la chose dont je suis la plus satisfaite, c’est que j’ai un très faible taux de décrochage. Ça veut dire que les gens restent jusqu’au bout du film dans un genre où c’est extrêmement rare. D’habitude, Il y a un premier décrochage à trois minutes, un autre à douze. Soyons clairs : les gens se tirent après la première scène de sexe.

Le porno, « c’est pas un truc nécessairement fast food, de l’ordre de la satisfaction immédiate. »

Ce sera peut être différent ce soir, mais jusqu’à présent les gens restent jusqu’au bout. Ils ont envie de regarder le truc jusqu’à la fin et pas simplement une scène pour s’exciter.

 

Aparté.com: Projeter un film porno dans un cinéma, c’est rompre avec les habitudes de visionnage du X qui se cantonnent généralement à l’espace intime. Mais ne serait-ce pas aussi une façon de dire qu’il ne s’agit pas uniquement d’un support masturbatoire ?

Ovidie: Exactement. Beaucoup de gens dans le X donnent cette définition-là du porno. Même Coralie Trinh Thi [co-auteure du film Baise-moi, NDLR] peut dire qu’un porno, c’est un film pour se masturber. C’est pas si simple que ça! Ou alors je ne fais pas de film porno. Je trouve ça cool si les gens sont excités ou ont ensuite envie d’aller faire l’amour. Mais c’est pas un truc nécessairement fast food, de l’ordre de la satisfaction immédiate. À Berlin le succès du Porn Film Fest montre bien que le porno a encore sa place en salles. Le festival ne désemplit pas, ils ne savent plus comment gérer le monde alors qu’on entend partout que les gens ne veulent plus voir de porno au cinéma.

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Aparté.com: Pour voir un porno en salle, il faut renoncer à l’idée de n’être qu’un voyeur et accepter le regard des autres sur soi. Dans quelle mesure pensez-vous que cela influe sur  la réception du film ?

Ovidie: L’expérience cinématographique est une expérience commune. C’est comme voir un film comique, il y a quelque chose de communicatif, il est assez rare d’entendre des rires isolés. On est avec l’autre, ce qui explique aussi que ça ne dégénère pas. On se faisait la réflexion à Berlin avec un ami qui est lui aussi dans le secteur du X. Il y avait plein de films super intéressants mais on rigolait en se disant « nous le porno ça nous excite plus depuis dix mille ans, si au moins ça baisait ce serait marrant ! ». En même temps ça me plairait pas beaucoup d’aller voir le film ce soir et de découvrir un type assis qui commence à se palucher.

Ca m’est arrivé une fois, pour une énième re-projection de Gorge Profonde il y a à peu près quinze ans. Au bout d’un moment, dans la salle à ma gauche je vois un type qui commence à se tirer la nouille… [Elle soupire] Ben j’ai pas envie de ça quoi !

Je trouverais ça rock’n’roll de voir un jour un truc qui part en vrille mais on sait tous que dans la vraie vie c’est pas comme ça que ça se passe. Dans la vraie vie, il va y avoir un vieux type qui va aller s’asseoir à côté d’une jeune fille pour se tirer la nouille … Donc c’est pas plus mal qu’il y ait de la retenue !

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Aparté.com: Comment est née cette envie de passer derrière la caméra ? Est-ce un désir de revanche sur les normes du porno mainstream ?

Ovidie: Pas un désir de revanche non. C’était une suite logique dont je ne pensais pas qu’elle arrive aussi vite. Je suis devenue réalisatrice en 2000 après seulement un an d’activité en tant qu’actrice. Il me semblait suicidaire de laisser le porno aux mains des hommes et important de faire ça moi-même. Au début on m’a proposé d’écrire. Marc Dorcel est venu me voir en me disant : « il parait que t’es étudiante et que t’écris [Porno Manifesto pour Flammarion], tu voudrais pas écrire un scénar? ». Je lui ai répondu : « Ok mais si je l’écris, je le réalise ». Je lui envoyé quelque chose qui lui a plu et c’est comme ça que ça a commencé.

 

Aparté.com: Les films projetés dans le cadre d’Extrême Cinéma ont souvent eu affaire avec une forme de censure, qu’elle soit institutionnelle ou morale. Avez-vous aujourd’hui l’impression d’agir en totale liberté?

Ovidie: En termes de fabrication de film, tant que ça reste dans ma case, j’ai une liberté totale. Canal+ ne m’impose plus rien, ils sont en général contents du résultat. Ils savent bien que j’ai pas envie de me craquer la honte et que je vais m’investir à fond.

 

Aparté.com: Canal+ ne pose donc aucune condition à votre collaboration ?

Ovidie: Plus maintenant non. C’est justement grâce à eux que j’ai pu commencer à vraiment m’éclater dans ce que je faisais. En 2009, on m’a laissé le champ libre pour réaliser des comédies de mœurs avec du cul dedans. A partir de là, vu que les audiences étaient très bonnes, ils m’ont vraiment fait confiance. Aujourd’hui je me permets de faire ce que je veux. Chez Canal, ils me laissent faire ce que je veux au point de pas avoir râlé quand je leur ai présenté Le Baiser avec deux mecs qui se sucent. Ça peut paraître bête mais c’était pas arrivé en trente ans sur Canal !

« Aujourd’hui, classer X revient à une interdiction pure et dure au cinéma du fait de l’absence de salles X »

Maintenant j’ai une censure en général, dans le sens où il ne faut surtout pas que je sorte de ma case. Je l’ai déjà tenté en demandant un visa auprès du CNC en 2009, le film cassait pas trois pattes à un canard mais il méritait une classification moins de 18 et pas une classification X [qui interdit la sortie du film en salles NDLR]. On me l’a accordée en sous-commission pour finalement l’interdire en commission plénière.

 

Aparté.com: On touche là à un problème de classification bien français non ?

Ovidie: Il y a pas de classe à l’heure actuelle pour des films qui ne sont ni porno au sens du genre, ni accessibles aux mineurs. Pourtant la classification « moins de 18 » existe, même si elle a des conséquences économiques. Soyons clairs, c’est moins la fête que d’avoir un film classé « moins de 16 » mais au moins il n’est pas interdit. Aujourd’hui classer X revient à une interdiction pure et dure au cinéma du fait de l’absence de salles X. Interdire mes films en salles, c’est une façon de m’empêcher d’accéder à d’autres moyens.

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Aparté.com: Vous n’êtes pas seulement une femme qui réalise du porno mais bien une réalisatrice de porno féministe. Quels sont les ingrédients de cette pornographie et en quoi diffère-t-elle du milieu mainstream ?

Ovidie: Il n’y a pas d’ingrédients, juste un contexte militant. Des tas de réalisatrices n’ont rien à voir les unes avec les autres. Ce qui est fondamental, c’est de déconstruire les stéréotypes et d’essayer de représenter autre chose que ce que l’on peut voir dans le porno mainstream qui se limite à fellation, vaginale et puis surtout anal à gogo et éjaculation. L’idée, c’est surtout de donner une image plus positive du plaisir féminin.

Et attention, le porno féministe, c’est pas le truc super soft avec le ventilateur dans les cheveux ! Il peut y avoir du porno féministe SM comme en fait Maria Beatty. Le but, c’est vraiment de représenter la diversité des sexualités.

 

Aparté.com: Vous avez acquis une véritable présence dans l’espace médiatique. Avez-vous l’impression d’être parfois une simple caution subversive ou pensez-vous que votre présence est symptomatique d’un regard qui évolue vis-à-vis du porno ?

Ovidie: Je ne crois pas être symptomatique de quoi que ce soit. Mon parcours reste quand même assez hors norme. Mon premier livre était un essai, ça commence à dater maintenant [Porno Manifesto est paru chez Flammarion en 2002, NDLR]. Peut-être que je ne l’écrirais pas de la même manière mais il posait déjà les bases de ce qu’est le « féminisme pro sexe », ce qu’est une «  travailleuse du sexe », un mot qu’on n’employait pas encore. Donc il y avait déjà  la volonté d’être une « faiseuse d’opinion » là-dedans. [Elle réfléchit]. Peut être que la légitimité est encore largement en cours d’acquisition. Je continue à être très discréditée, souvent.

« Il suffit qu’une de mes interventions fasse polémique pour que quelqu’un y aille de son ‘Qu’est ce qu’elle a à nous apprendre, l’actrice porno!’, alors que ça fait quinze ans que j’y suis plus … »

J’ai du écrire une dizaine de livres, trois cent articles pour Metro [Ovidie tient un blog sur Metronews NDLR], collaboré à plusieurs médias, j’ai passé deux ans à bosser comme une malade sur A quoi rêvent les jeunes filles en sachant quels étaient les enjeux de ce film. Au niveau de son impact, de la réflexion qu’il pourrait susciter mais aussi au niveau de ma propre vie.

Il y a quand même une constante entre Porno Manifesto et ce que je fais aujourd’hui, je n’ai pas retourné ma veste. Donc la légitimité s’acquiert vraiment pas après pas, un pied devant l’autre. C’est long ! Et encore aujourd’hui, il suffit qu’une de mes interventions fasse polémique pour que quelqu’un y aille de son « Qu’est ce qu’elle a à nous apprendre, l’actrice porno ! » alors que ça fait quinze ans que j’y suis plus …  Il y a encore des tas de gens qui continuent à penser que je m’exprime en qualité d’actrice porno alors que j’ai plutôt l’impression de m’exprimer en qualité de personne qui a écrit près de trois cent articles et réalisé deux documentaires.

Mon métier est celui d’une journaliste mais quand j’arrive sur un plateau, vu que je suis une femme, je suis présentée en tant qu’actrice porno. J’assume complètement mais c’est hyper réducteur par rapport à tout ce que j’ai pu faire ces quinze dernières années.

Aparté.com: Votre dernier documentaire semble profondément travaillé par la question de la transmission. Pouvez-vous nous en dire plus l’aspect pédagogique de cette réflexion autour des stéréotypes ?

Ovidie: Il y a quelque chose de l’ordre de la transmission qui est certain dans A quoi rêvent les jeunes filles. Petit à petit, je me suis tournée vers un questionnement autour de la sexualité et du rapport au corps de jeunes filles qui ont plus l’âge d’être mes petites sœurs  que celui d’être mes filles. Je connais pas énormément de gens qui aient autant travaillé sur la question du porno et féminisme pro sexe, donc j’avais envie d’apporter ma vision des choses sur la question de l’hypersexualisation qui n’était pas aussi évidente que je pouvais le lire.

Grosso modo il y avait deux camps ; un camp majoritaire qui disait : « Mon dieu c’est terrible nos petites filles se putanisent » et une petite minorité que j’appelle « les libertaires du cul », toute la clique de journalistes qui va dire que « le porno c’est un spectacle ça n’a aucune influence et les jeux vidéos c’est pareil ». On ne peut pas dire que la pub, le cinéma, la presse, la musique n’a pas d’influence sur notre rapport au corps, sur nos relations de couple. On ne peut pas prétendre que tout ce qui nous conditionne au quotidien peut être  séparé du porno ou des jeux vidéos, dans une case à part, qui on ne sait pas par quel miracle ne nous influencerait pas.

« Le porno c’est un discours, ça fait partie de notre environnement culturel »

Quand on regarde un film on sait que c’est un spectacle et n’empêche en rentrant chez soi on peut se demander : est ce que ma chatte est conforme ? Est ce qu’il faut que j’enlève des poils ou pas ? Elle fait ça, est-ce que je dois le faire ? Est-ce que les hommes attendent que je fasse ça aussi ? Le porno c’est un discours, ça fait partie de notre environnement culturel.

Dire « non il n’y a pas de message idéologique », pour moi, c’est comme se mettre de bonnes grosses œillères. Ça veut pas dire qu’il faille l’interdire ou tomber dans les bras des cathos, mais posons nous cinq minutes et essayons d’avoir un regard critique sur la question.

NB : Le documentaire A quoi rêvent les jeunes filles est désormais visible sur YouTube dans son intégralité.

Article rédigé par Marion Raynaud

Incorrigible excessive, j'aime les contrastes et le chocolat.

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