TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESMasculin-Féminin Variations : du Godard au théâtre

Cet article a été publié il y a 7 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Du 6 au 24 octobre, le TNT présente sa pièce Masculin-Féminin Variations adaptée du film de Jean-Luc Godard par Agathe Mélinand et mise en scène par Laurent Pelly. Dans le cadre de la semaine de l’Étudiant, Aparté est allé découvrir les nouveaux talents de l’Atelier.

© Polo Garat, Odessa
Photo Polo Garat, Odessa

 

Dans cette pièce, l’auteur, Agathe Mélinand a voulu reprendre Godard de façon à créer un état de fait en 2015 “intime, politique, social et amoureux” : une sorte de parallèle avec le film tourné en 1965. La jeunesse a t- elle changée ? Le monde est-il toujours le même?

Julien, comédien dans Masculin-Féminin Variations: «Nos temps avaient changé. C’était l’époque de Dardenne, de Daech et de Vincent Lindon. La gauche française se réunissait en prévision des régionales … Pourtant rien ne changeait».

De nombreuses questions sont posées ici, dans le respect du style de la Nouvelle Vague. Godard, d’abord ethnologue puis critique aux Cahiers du Cinéma, réalise son premier long métrage, A bout de souffle, en 1959, film emblématique de La Nouvelle Vague.

Son cinéma aborde des sujets tabous de l’époque et c’est aussi un moyen pour lui de lutter contre le système capitaliste. En 1965, Jean-Luc Godard engage des jeunes «  ils m’ont intéressé alors j’ai fait des choses sur eux. Je crois que l’on peut dire que c’est un film d’enquête très poussée », note-t-il. Il filme à l’époque les enfants de « Marx » : Paul et son copain Robert. Ce sont deux jeunes militants socialistes actifs interprétés par Jean-Pierre Léaud et Robert Lachenay. Madeleine et Elizabeth, toutes deux jouées par Chantal Goya et Marlène Jobert représentent la société de consommation : «  les enfants de Coca-Cola ».

Un Théâtre-Œil

Les deux comédiens : Anne-Sophie Bailly et Alexis Ballesteros sur scène.© Polo Garat, Odessa

Les deux comédiens : Anne-Sophie Bailly et Alexis Ballesteros sur scène Photo: Polo Garat, Odessa

 

A la manière de Dziga Vertoc, c’est donc un « théâtre-œil » qui déambule sous nos yeux. En respectant le style de ce document poétique, Agathe Mélinand a adapté sa pièce aux enjeux sociétaux contemporains. Un objectif : démontrer les divergences et les similitudes entre la jeunesse d’aujourd’hui et celle d’hier, celle de 1968. Pour elle, l’année 2015,  « s’inscrit comme un tournant pour l’Europe et le monde, retour à l’humanisme ou acceptation résignée de tous les barbarismes ».  C’est donc un véritable travail d’écriture, de réadaption et de création qu’elle nous livre ici. Elle met en exergue les changements actuels, finalement peut-être pas si différents de 1965.

Aujourd’hui, 2015, à quoi rêvent les jeunes filles? Mais quelles jeunes filles?

La mise en scène remarquable de Laurent Pelly contribue à créer le parallèle nécessaire à ce théâtre-oeil. Les citations utilisées par Godard sont projetées sur des panneaux derrière les comédiens.  Le bistrot, par exemple, élément essentiel du film, lieu de rencontres et d’échanges n’est pas négligé dans la pièce. Laurent Pelly affecte les anachronismes afin de laisser au spectateur une liberté d’opinion. A la manière de Godard, il pose des questions existentielles au spectateur, remet en cause les clichés et les pré-notions. Tout cela ponctué de clins d’oeil à la Nouvelle Vague. Perpétuellement, une mer déchainée est projetée au milieu de la scène, symbole de la Nouvelle Vague ou référence à Film Socialisme ? Libre court à l’imagination du spectateur.

Ainsi, depuis le mois de juin, Agathe Mélinand et Laurent Pelly travaillent en collaboration avec 7 comédiens de l’Atelier, au travers de stages et de rencontres pour réaliser cette pièce. Cette structure d’insertion professionnelle créée en 1998 favorise les rencontres et permet un apprentissage du métier vivant et renouvelé.

 

 

Sur la terrasse ensoleillée du TNT, Aparté a rencontré deux d’entre eux, Camille Lopez et Alexis Ballesteros, un tête- à-tête convivial. Petit Aparté avec ces deux jeunes talents :

Aparté.com : Qu’avez vous fait avant l’Atelier? Comment l’avez- vous découvert?

Camille Lopez : D’abord au COP de Rennes, j’ai ensuite passé un an au Conservatoire de Montpellier.  La formule de l’Atelier est super : c’est un contrat professionnel, on est salariés du théâtre pendant 13 mois et on a tous les mois des metteurs en scène différents, des lectures. C’est vraiment un travail d’équipe, permettant des rencontres inoubliables.

Alexis Ballesteros : Avant j’étais à Paris, dans le 18ème, pendant trois ans j’ai participé à des projets issus de mon école. J’ai  découvert l’Atelier car je connaissais des personnes qui l’avaient fait et qui en étaient très contents. Ce stage est très court : trois semaines ce qui permet d’être directement en immersion dans la pièce.

Alexis Ballesteros et Camille Lopez. (M.R)

Alexis Ballesteros et Camille Lopez | Photo Aparté.com, Maxime Reynié

Aparté.com : Comment avez-vous procédé pour préparer vos rôles?

Alexis Ballesteros:  tous les faits d’actualité de 2015 sont plus délicats à gérer et à jouer que les scènes du film. Si on est trop concernés, ça crée une sorte de revendication. Tu ne peux pas revendiquer d’une manière violente des idées en tant que comédien et en même temps,  si tu es trop doux ou distant, ça ne porte pas le même message.

Camille Lopez: « Je pense qu’il y a toujours un espoir politique mais qu’il s’est déplacé ».

Camille Lopez : Ce qui était assez difficile, c’était d’avoir une distance assez juste. Surtout dans les parties qui ne sont pas dans le film. Il faut avoir une légèreté et une distance assez mesurées si on veut que le propos résonne à sa juste force.“J’en ai marre”, c’est Agathe Mélinand qui parle. Nous, on a essayé de prendre en charge un texte qui nous a été imposé par Agathe Mélinand et on a essayé de se raconter une histoire à l’intérieur qui nous parle, qui nous motive.

Aparté.com : Pour rentrer plus dans la pièce et dans l’univers Godard , que pensez-vous de cette phrase  “comme les enfants de Marx et de Coca Cola”. Vous sentez-vous concernés ? Est-ce que la jeunesse a changé selon vous ?

Camille Lopez: J’ai l’impression que ça ne m’appartient pas vraiment,  je pense qu’il y a toujours un espoir politique mais qu’il s’est déplacé. Aujourd’hui la jeunesse va se reconnaître ailleurs, pas forcément dans le politique. Dans le spectacle, les moments où l’on est politisé c’est en 1965. En 2015, c’est surtout un état des lieux.

Alexis Ballesteros: « Ce qui est intéressant dans les phrases de Godard, c’est que ça laisse place à l’imagination et à la liberté de pensée ».

Alexis Ballesteros:  1965, c’est une époque soit disant politisée, c’était plus normal quand tu étais jeune d’adhérer au Parti communiste. Avant, il  y avait un espoir des jeunes dans les élites politiques qui est, actuellement, beaucoup moins marqué.

Alexis Ballesteros et Camille Lopez, deux comédiens de l'Atelier. ( M.R)

Aparté.com: Le film Masculin Féminin a été réalisé en 1965, trois ans avant le fameux Printemps 1968. Selon vous, une révolution de la jeunesse est- elle encore possible aujourd’hui?

Alexis Ballesteros: Déjà ce ne seront pas les mêmes qui revendiqueront et pas les mêmes revendications. Avant, c’était plus un mouvement bourgeois.

Aparté.com: Pour vous, quelle est la symbolique de la phrase, “donnez-nous la télévision et une auto et délivrez-nous de la liberté” ?

Alexis Ballesteros: Ce qui est intéressant dans les phrases de Godard, c’est que ça laisse place à l’imagination et à la liberté de pensée, c’est assez ouvert, chacun peut se raconter un peu ce qu’il veut. Moi j’ai l’impression qu’on dit qu’aujourd’hui la jeunesse est un peu  endormie et je ne suis pas d’accord avec ça. Avant l’ennemi ou la chose à combattre était plus identifiable et du coup on savait ce que l’on revendiquait vraiment. Le plus insidieux c’est qu’aujourd’hui, on est très libre, ce sentiment de liberté c’est aussi une manière de contrôler un peuple, plus tu lui fais croire qu’il est libre, plus tu l’as sous ton emprise.

Aparté.com: Agathe Mélinand a écrit cette pièce pour établir un parallèle entre 1965 et 2015. Elle a choisi l’année 2015. Selon vous est-ce un hasard? Quelle est votre opinion sur le fait que l’année 2015 puisse être un tournant historique ?

Alexis Ballesteros: Je pense que l’année 2015 est particulièrement violente. Mais je pense surtout que ces 10 dernières années de gestion de la politique le sont en général et ont contribué à séparer les hommes.

Il faut trouver sa liberté au travers des éléments techniques de mise en scène, c’est un travail très enrichissant

Camille Lopez :  C’est peut-être des choses en gestation que l’on ne voit plus depuis un moment.

Aparté.com: Est-ce que le fait de jouer dans cette pièce vous a fait découvrir des choses, vous a apporté personnellement ?

Camille Lopez: Je pense que quand on joue dans une pièce, il y a des choses que l’on découvre et sur lesquelles on se renseigne.

Alexis Ballesteros:  Normalement dans nos parcours, chaque pièce te fait avancer. Tout te fait avancer. Ce qui n’est pas évident aussi c’est de trouver ta liberté dans un spectacle comme celui là où tu as énormément de sons , de lumières. C’est un quadrillage en fait, des petits carrés où tu peux te déplacer. Il faut trouver sa liberté à l’intérieur de ces éléments techniques de mise en scène : c’est un travail enrichissant.

/// Jusqu’au 24 octobre, 20 heures. Réservations : site du Théâtre national de Toulouse

Cet article a été publié il y a 7 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par Éva Battut

Journaliste en herbe, je touche un peu à tout. Je m'intéresse plus particulièrement à la culture urbaine et aux sujets de société autour des migrations, du féminisme et des mouvements sociaux.

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