TEMPS DE LECTURE : 15 MINUTESEn Aparté avec … Rappeneau, Amalric, Vacth et Lellouche

Cela faisait près de douze ans que Jean-Paul Rappeneau n’avait pas foulé les salles obscures pour présenter un nouveau long-métrage. Il revient en octobre avec Belles Familles, film chorale au casting cinq étoiles. Aparté.com a échangé avec le réalisateur et ses acteurs principaux – Mathieu Amalric, Gilles Lellouche et Marine Vacth – dans une ambiance de franche camaraderie.

Jean-Paul Rappeneau | Photo Pablo Tupin-Noriega, CC Wikimedia

 

Aparté.com: Jean-Paul, est-ce que, selon vous, un bon film doit avant tout se concevoir avec un bon scénario ?

Jean-Paul Rappeneau : Oui, bien sûr. Il ne peut pas y avoir de bons films sans bon scénarios, enfin, il me semble. C’est-à-dire que tout existe, il y a cinquante manières de faire du cinéma, et toutes sont respectables. Souvent, j’examine le vers, longuement – et je ne cite personne (se tourne vers Mathieu Amalric, ndlr).

Mathieu Amalric : J’ai connu ça ! Ca, c’est du Rappeneau !

Est-ce pour cela que vous écrivez toujours vos propres scénarios ?

Jean-Paul Rappeneau : Je les écris, oui, du moins ma version.

On remarque très souvent, dans votre filmographie, qu’il y a beaucoup de co-scénaristes.

Jean-Paul Rappenau : Oui, dans Bon Voyage par exemple, on était cinq.

Les changements interviennent presque fatalement. Vous dîtes qu’il y a des premières versions, des deuxièmes versions, des troisièmes versions… les changements interviennent-ils sur le fond, ou plutôt sur la forme ?

Jean-Paul Rappenau : Il faut dire qu’il n’y a que moi qui tienne la plume, donc il n’y a que moi qui écrive. Les interventions des uns et des autres, c’est toujours des dialogues, qui peuvent être très drôles. Il faut que ça passe par l’écriture – l’écriture à la main, avec le crayon, parce que le crayon permet d’effacer. Si un dialogue n’est pas bon, on peut toujours l’effacer (rires).

«  Il n’y a que moi qui tienne la plume » Jean-Paul Rappeneau

Mathieu Amalric à Jean-Paul Rappeneau : Tu les joues, ces dialogues ? Je t’imagine en train de les jouer.

Jean-Paul Rappeneau : Ah oui, ça, ça arrive toujours, à la fin, quand le scénario littéraire est terminé et que le dialogue est à peu près sûr… on parle de ça ? J’ai toujours peur d’ennuyer les gens. Bon, effectivement, une fois le scénario écrit avec Julien (le scénariste Julien Rappeneau, son fils, ndlr), Philippe Le Guay est arrivé et a beaucoup apporté, je dois dire. Le dialogue, c’est moi qui l’écris, d’une certaine manière, en confrontant les idées des uns et des autres. Une fois que tout est fini, un homme que j’aime beaucoup, qui s’appelle Jean-Claude Carrière, grand auteur et grand ami, feuillète le scénario devant moi, ça dure deux ou trois mâtinées. Il lit les dialogues au fur et à mesure, et, d’un seul coup, il barre une phrase et la refait.

Je prends toujours le même exemple : dans Bon Voyage, il a amené beaucoup de drôlerie dans les dialogues. À un moment donné, il y a une scène où Depardieu engueule Adjani dans une chambre d’hôtel, en lui disant « c’est pas possible, vous vous rendez pas compte ! ». Là, on tape à la porte, « la voiture est en bas, Monsieur » , alors il répond « j’arrive ! ». En fait, on n’a pas tourné cette scène, puisque quand Depardieu dit « j’arrive ! », Carrière a barré la phrase. Il a remplacé le dialogue par « – La voiture est en bas, Monsieur. – Qu’elle monte ! Enfin, non, dites au chauffeur de monter ! ». Et là, je peux vous dire que dans les salles, ça marche !

L'équipe du film © Pablo Tupin-Noriega / Aparté.com

Photo Pablo Tupin-Noriega, Aparté.com

Vous avez dit, à propos de Belles Famille, « pourquoi convoquer les grandes eaux tout de suite ? ». Avez-vous eu la volonté, cette fois-ci, de faire un cinéma plus doux, moins rapide ?

Jean-Paul Rappeneau : Oui, bien que ça aille très vite, vous dira Mathieu (rires). Oui oui, effectivement. Par exemple, mon premier film (La Vie de Château, ndlr), c’était sur le débarquement de Normandie. Après, j’en ai fait un sur la Révolution française (Les Mariés de l’An Deux, ndlr), après, sur le choléra qui ravage la Provence (Le Hussard sur le Toit, ndlr), après, Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, enfin, des trucs un peu… des grands machins, quoi ! Et là, ce qui explique le fait que Bon Voyage date de douze ans, sinon treize, c’est que j’ai préparé longuement une histoire d’espionnage qui se passait dans une ambassade française en Asie centrale. En fait, le film s’est arrêté à trois mois du tournage parce qu’il n’y avait pas assez d’argent. Bon, ça se passait en Asie centrale, puis en Angleterre, puis il y avait une scène en France… donc oui, après ça, j’ai pensé qu’il ne fallait pas convoquer les grandes eaux et faire quelque chose de plus modeste, de plus simple, mais de tout aussi rapide quand même. Le temps est un des sujets du film. Je ne sais pas combien de fois Mathieu regarde sa montre dans le film, au moins trois, quatre fois ?

« J’ai pensé qu’il ne fallait pas convoquer les grandes eaux et faire quelque chose de plus modeste » Jean-Paul Rappeneau

 

Mathieu, c’est vrai que vous courez beaucoup dans le film. Est-ce que c’était épuisant pour vous ?

Mathieu Amalric : Un film, ça se tourne en petits morceaux, donc en fait, je n’ai pas dû courir pendant trois mois. C’est pas épuisant, c’est surtout un jeu, c’est drôle.

Jean-Paul Rappeneau : La manière dont tu descends les escaliers chez le notaire, quand il y a une urgence, ta-ta-ta-ta-ta…

Mathieu Amalric : Bah oui, c’est parce qu’il dirige comme ça (en parlant de Jean-Paul Rappeneau, ndlr) ! Il veut ça, donc je me débrouille pour faire ça ! Si je ne lui donne pas ça, ça se voit sur sa tête tout de suite. Il n’y a pas la vibration du spectateur.

Mathieu Amalric © Pablo Tupin-Noriega / Wikimedia France

Photo Tupin-Noriega, CC Wikimedia

 

D’ailleurs, vous avez beaucoup parlé du scénario, en affirmant qu’il était très imagé, avec beaucoup d’onomatopées. Comment appréhende-t-on ce genre de scènes en tant qu’acteur ?

Mathieu Amalric : Faut pas imaginer qu’on fait des trucs compliqués ! C’est juste une chance, on goûte notre chance de faire ça. Faut pas se dire que c’est difficile, on est en train de rentrer dans notre partition, dans notre tempo, comme des instruments de musique. Il y a un plan qui me revient de Karin Viard quand elle pose l’agenda : pam ! Il a besoin Jean-Paul, qu’il y ait ce son. S’il n’y a pas le son, il coupe avant même que Karine parle, parce qu’il ne se dit pas qu’au montage son, il pourra toujours mettre un meilleur son.

Ce qui est constant dans vos films, c’est la qualité de la distribution. Quand vous écrivez vos histoires, pensez-vous d’abord aux acteurs ou aux personnages ?

Jean-Paul Rappeneau : Ca ne vient pas quand même tout de suite. Je pense d’ailleurs qu’il ne faut pas que ça vienne tout de suite. Ca m’est arrivé d’écrire pour des acteurs. Par exemple, pour Cyrano, j’avais Depardieu en tête tout le temps. J’ai aussi fait un film avec Jean-Paul Belmondo, que j’aime beaucoup. Pour Les Mariés de l’An Deux, dès le départ, moi, je voulais faire un film sur la Révolution française. On m’a dit que ça coûterait cher, j’ai dit que je prendrais Belmondo. On m’a répondu « dans ce cas-là, oui, peut-être, on pourra monter le coup… ». L’idée de se dire « c’est Belmondo » avant même que l’histoire existe, avant même que les personnages soient écrits, c’est un très mauvais truc. Je veux dire, vous écrivez en pensant à tous les tics de l’acteur, à tous les films que vous avez vus de lui. Au fond, il n’y a pas de personnage. Il faut rêver un personnage avant de se demander qui peut le faire. En ce qui concerne Belles Familles, il y a une petite différence pour Gilles et Mathieu.

Ils ne pouvaient pas être interchangés. Dans votre film, il y a des archétypes, comme le fils prodigue qui revient, l’ami d’enfance… ce sont finalement des histoires de classes sociales.

Jean-Paul Rappeneau : C’était jouissif. Ca joue aussi beaucoup, ce qu’ils ont dans leur sac à dos, ce qu’ils ont derrière eux, ces deux images, ces deux familles de cinémas différents. Imaginer qu’ils seraient ensemble, dans ce film… au début, Gilles a un peu hésité, ce que je peux comprendre : il voulait en savoir plus sur le rôle. Ses questions m’ont amené à perfectionner le personnage peu à peu. Il en manquait des bouts !

«  Il est quand même dommage qu’il y ait autant de chapelles. » Gilles Lellouche

Gilles, cet étiquetage « films populaires » dans lequel vous vous trouvez, vous dérange-t-il, ou, au contraire, vous amuse-t-il ?

Gilles Lellouche : Ça m’amuse, à mort ! (rires). C’est pas vexant, vous savez, c’est comme ça. On en a beaucoup parlé entre nous, vous pouvez pas lutter contre ça. Je ne suis pas catastrophé de ne pas être étiqueté films d’auteurs, comme Mathieu n’est pas catastrophé, j’imagine, d’être étiqueté films populaires. Au final, ça ne veut pas dire grand chose. Il y a dans nos parcours, à l’un et à l’autre, des films très différents, qui sortent justement de ces chapelles-là. Après, c’est aussi une question de curiosité, peut-être, des gens qui parlent de nos métiers et qui n’ont pas les capacités suffisantes pour voir notre filmographie telle qu’elle est. Ils en restent aux succès phares d’une carrière, en se disant « lui, c’est ça », ou « lui, c’est autre chose ».

Je pense qu’on a tous des films assez riches, assez différentes, assez denses. Parfois, il peut y avoir des frustrations, car il est quand même dommage qu’il y ait autant de chapelles. C’est un peu réducteur, mais, à partir du moment où vous avez la chance de faire des films, vous faites vos choix. Ce sont mes choix, et je n’en veux à personne d’autre.

Gilles Lellouche © Pablo Tupin-Noriega / Wikimedia France

Pablo Tupin-Noriega, CC Wikimedia

Mathieu, quel regard avez-vous sur votre personnage ? C’est un personnage complexe : au début du film, il maîtrise tout, néanmoins, il est parfois très ingénu.

Mathieu Amalric : Je ne pense même pas qu’il ait la force d’être ingénu, mais c’est vrai cette histoire de maîtrise. En effet, c’est un promoteur important, il a un 4×4… il a une fiction de lui-même qui semble s’être réalisée. Il s’est construit contre son père, qu’il a catalogué en tant que salaud, en tant qu’homme froid. Il a notamment ce souvenir bouleversant, où il voit son père ouvrir les lettres en silence devant les enfants et Nicole. Il a fui ça, il est devenu un homme de son temps, du monde moderne. C’est ça aussi qui est beau dans le film de Jean-Paul : c’est pas un film sur la nostalgie, c’est un film sur comment chacun de nous, aujourd’hui, se débrouille dans une époque qu’on ne comprend pas. On a l’impression de voir des gens qui essaient de s’en sortir comme ils peuvent. On n’est pas dans le « c’était mieux avant ». Jean-Paul aime tous les personnages. Un réalisateur idiot, il aurait fait de Gemma Chan (l’actrice qui joue la femme de Jérôme, ndlr) une ennemie, mais non ! Même elle, elle est modifiée.

«  C’est pas un film sur la nostalgie, c’est un film sur comment chacun de nous, aujourd’hui, se débrouille dans une époque qu’on ne comprend pas. » Mathieu Amalric

Ce titre, Belles Familles, veut-il aussi dire que, finalement, cette famille est belle malgré tout ? Est-ce un double sens par rapport aux affinités insoupçonnées que l’on peut découvrir sur le tard ?

Jean-Paul Rappeneau : Bien que François Mitterrand ne soit pas à l’origine du projet (rires), j’ai toujours en mémoire son enterrement à Jarnac. Il y avait les deux familles, les deux femmes : Danielle Mitterrand et Anne Pingeot. Il y avait une deuxième famille, une deuxième maison, et une fille que personne ne connaissait. Cette photo des deux femmes côte à côte, devant le cercueil, c’est l’histoire du père. Le fantôme du père, dans le film, c’est que le père était un homme fermé.. Il est passé à côté de ses fils, de sa vie, et même de sa femme. Dans l’autre versant de sa vie, il a rencontré cette fille, Karin Viard, peut-être plus populaire, plus généreuse, qui l’a révélé à lui-même. L’amour en a fait quelqu’un d’autre. Marine, elle, a connu le vrai père, transformé par Karin Viard.

Est-ce que le fait de tourner en numérique a changé quelque chose dans votre façon de faire ?

Jean-Paul Rappeneau : Oui, mais je ne sais pas trop quoi en penser encore. Ca va beaucoup plus vite, il y a moins de problèmes.

Mathieu Amalric : Pourtant, la caméra est aussi grosse, le matériel est toujours le même. Il y a autant de camions.

Gilles Lellouche : C’est un petit gain de temps, on va dire. Il n’y a pas de vérification, ça va un peu plus vite, enfin, c’est la même inertie, puisque c’est la même machinerie, finalement.

Jean-Paul Rappeneau : Je pense quand même qu’en très gros, c’est moins pictural. Il y a un grain, une matière qui n’est plus dans le numérique. Mais on gagne sur d’autres choses.

Mathieu, vous êtes un acteur, mais également un réalisateur reconnu. Quelle casquette préférez-vous ?

Mathieu Amalric : Les deux, mais je viens plutôt de la technique. Je suis timide, au départ, je voulais plutôt regarder. Et puis un jour, Arnaud Desplechin m’a regardé, m’a vu. Les filles qui voulaient pas m’inviter à danser dans les fêtes, ça a été Arnaud. Alors j’en ai profité, je me suis vengé de mon adolescence. Maintenant, être acteur, c’est un autre métier manuel du cinéma pour moi, parce qu’un plan, on est tous en train de le faire en même temps. Pourtant, il faut que les dialogues aillent vite : c’est pour ça qu’on joue tous ensemble, qu’on s’écoute.

« On est des instruments, mais on n’est pas instrumentalisés. » Gilles Lellouche

C’est comme des instruments dans une partition, on a l’impression que vous êtes menés à la baguette.

Gilles Lellouche : C’est pas à la baguette, on est des instruments, mais on n’est pas instrumentalisés. Ce qui est un petit peu particulier au tout début, c’est qu’il faut s’accorder : il faut accorder nos jeux, de telle façon qu’on a parfois un sentiment de faux départ. Ce n’est pas quelque chose de visuel, au début, il faut trouver ses marques. Une fois que tout le monde a trouvé ses marques, ça devient extrêmement ludique. Il y a quelque chose de musical, au-delà de l’image, c’est que Jean-Paul prête une attention toute particulière à l’écriture des dialogues. Un mot n’en remplace pas un autre. Si vous lui demandez en plein tournage de changer un mot, alors là, c’est le cataclysme.

Quelle scène a été la plus jouissive à jouer ? La plus difficile ?

Gilles Lellouche : Pour moi, c’était quand j’étais dans la chambre d’hôtel avec Mathieu, et que je cherche un peu partout. Déjà, en soi, c’est pas une scène simple, mais, en plus, Jean-Paul l’a découpée énormément. On fait l’arrivée et la sortie dans le même plan, et puis, Jean-Paul me dit juste avant de tourner que le personnage est bourré. Ca rajoute une petite complexité, quand même ! En même temps, j’avais le trac, puisque c’était ma toute première scène, et puis en fait, avec Mathieu, on a commencé à construire ce puzzle sous la direction de Jean-Paul. C’était la scène la plus dure, et en même temps la plus jouissive. Je commençais à comprendre un peu la méthode. En fait, c’est toujours un peu idiot de résumer le plaisir qu’on a eu sur une scène, parce que, très honnêtement et sans flagornerie, toutes les scènes étaient jouissives.

« Jean-Paul me dit juste avant de tourner que le personnage est bourré. Ca rajoute une petite complexité, quand même ! » Gilles Lellouche

Mathieu Amalric : Moi, il m’en revient une. J’ai eu la chance de jouer avec tous les acteurs. Vous imaginez, comme ça modifie, de jouer avec Gilles, puis avec Marine (rires) ? C’est pas la même histoire d’amour. Ce qui me revient, c’est cette scène qu’on a tournée devant la mairie (se tourne vers Marine Vacth), la scène où tu pars en scooter. Ce moment-là, où quelque chose s’enclenche. C’était pas prévu ce jour-là, on devait tourner plus tard, mais, à cause de problèmes de météo, c’est peut-être une des premières scènes qu’on ait tournées ensemble. C’est un moment-clé pour Jean-Paul : comme dans les comédies américaines, le type est complètement hypnotisé et ne comprend même pas ce qui est en train de lui arriver. Ce moment a été, et pour Marine, et pour moi, comme un siphon. Il fallait que Marine m’enchante. C’est beaucoup plus dur que de jouer le mec déprimé. Elle est allée chercher au fond d’elle-même, c’était beau à voir.

Jean-Paul Rappeneau : C’est vrai que ça a été une mâtinée difficile pour vous, terrible.

Belles Familles sortira en salles le 14 octobre prochain.

Article rédigé par Maud Le Rest

Étudiante en journalisme à Sciences Po Toulouse.

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