TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTESCinespaña – La corruption gangrène l’Espagne

Dans la section « Politique et société » du festival Cinespaña, B, la película et Termitas révèlent les rouages d’un système totalement corrompu à travers le cas emblématique de Luis Bárcenas, ancien trésorier du Parti Populaire espagnol qui n’a rien à envier à notre Jean-François Copé national.

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Photographie tirée du film B, La pelicula. Luis Barcenas, interprété par Pedro Casablanc, s’apprête à passer aux aveux.

Les mains sales de Luis Bárcenas

Résumons rapidement l’affaire qui a fait trembler le parti au pouvoir en Espagne. En 2009, Luis Bárcenas, nommé un an auparavant trésorier du Parti Populaire par le président du gouvernement Mariano Rajoy, se voit contraint de démissionner à cause de son implication dans l’affaire Gürtel, qui démasque un réseau de corruption politique dans la région de Valence. Il pense alors pouvoir s’en tirer avec deux coups de téléphone et se faire oublier pendant quelques temps, stratégie politique efficace qui a déjà fait ses preuves. Mais en 2013, les investigations liées à l’affaire révèlent qu’il a organisé, pendant plusieurs années, le financement illégal du Parti Populaire. Accusé, acculé, il ne veut pas tomber tout seul : il divulgue ses papiers secrets et dénonce les petits camarades du parti qui, selon lui, ne l’ont pas soutenu dans cette histoire, dont Mariano Rajoy en personne. Ce dernier continue, malgré les preuves, de démentir formellement les propos de ce « voyou ». B, la película  et Termitas reviennent sur le cas Bárcenas, chacun à leur manière, pour prouver qu’il n’est que l’un des symptômes visibles d’une démocratie malade.

B, la película

Réalisé cette année par David Ilundain, le film s’inspire de la pièce de théâtre intitulée Ruz-Bárcenas, écrite par Jordi Casanovas et mise en scène par Alberto San Juan. Ce documentaire fiction, financé en grande partie par une campagne de crowdfunding, reconstitue fidèlement le procès lors duquel Bárcenas décide de divulguer à la justice espagnole ses fameux papiers secrets,  après avoir inlassablement nié les accusations dont il faisait l’objet.

Un procès captivant

Avec près d’une heure et demie entre les quatre murs d’une salle d’audience, ce huis-clos repose essentiellement sur le jeu magistral de Pedro Casablanc, qui interprète à la perfection la franchise déconcertante et l’arrogance infaillible de Bárcenas. Ce dernier parvient à renverser la tenue même d’un procès qui devient l’exutoire d’aveux trop longtemps tus.

L’interrogatoire mené à un rythme enlevé parvient à créer un véritable enjeu dramatique : l’intrigue à rebondissements successifs exige une attention maximale, et parvient à tenir le spectateur en haleine sans que la caméra ne quitte jamais la salle du procès. En fin de compte, le film fait prendre conscience que Luis Bárcenas ne représente qu’une seule pièce, bien que centrale, d’un système politique en pleine décomposition.

Termitas

Xavier Ortigas et Xapo Ortega, qui avaient déjà proposé un film sur la corruption (Ciutat Morta) lors de l’édition précédénte du festival Cinespaña, reviennent cette année avec Termitas, documentaire qui retrace l’affaire Bárcenas en suivant cette fois les actions de membres de l’Observatoire anti-corruption espagnol.

« Comme la termite, la délinquance économique organisée est invisible, et gangrène chaque institution de l’État jusqu’à leur destruction », affirme le juge Silva au début du film.

Les réalisateurs filent la métaphore de l’insecte xylophage pour démontrer, à partir du cas Bárcenas, l’aspect structurel de la corruption en Espagne. Le spectateur assiste implacablement aux révélations successives qui témoignent de l’invasion, comme un citoyen espagnol ordinaire contemplerait, impuissant, la comédie à laquelle se livrent quotidiennement les puissants de son pays. Car si la corruption demeure impunie, elle n’est invisible que pour ceux qui ferment les yeux.

Une véritable « corruptocratie »

L’Observatoire anti-corruption accuse le Parti Populaire au pouvoir d’avoir adopté le fonctionnement du crime économique organisé, d’une mafia institutionnalisée. Il ne manque plus que les cadavres pour pouvoir assimiler Luis Bárcenas à Tony Soprano. En effet, avec près de deux mille affaires de corruption faisant actuellement l’objet d’enquêtes, dont au moins cinq cents concernent des hauts fonctionnaires, le cas espagnol ferait presque passer les politiciens français pour des honnêtes gens. Et l’impunité demeure, car les deux principaux partis espagnols, le Parti populaire et le PSOE, auxquels la majorité des accusés appartient, s’entendent pour maintenir ces derniers hors de portée de la justice.

Le documentaire se focalise sur les dysfonctionnements du système judiciaire pour instruire une affaire de cette ampleur.  Comble de l’ironie, le célèbre juge Baltasar Garzón, ayant mené l’investigation et débusqué le réseau de corruption, fut condamné le premier dans l’histoire. En effet, le Tribunal Suprême espagnol l’a sanctionné par 11 ans d’interdiction professionnelle pour avoir ordonné, dans le cadre de l’enquête, l’écoute de conversations entre accusés en prison préventive et leurs avocats. L’affaire fut finalement instruite par un juge qui ne devait être que provisoire, Pablo Ruz. La justice espagnole, qui juge Bárcenas pour corruption, semble elle-même corrompue : une mise en abyme qui sert parfaitement la thèse du film, selon laquelle la corruption est devenue systémique.

Lucides, les réalisateurs postulent enfin qu’un tel niveau de corruption est inextricablement lié à une conception plus large de la politique et de l’économie. Trop souvent, on accuse les corrompus en oubliant les corrupteurs. Ce sont surtout les banques et les grandes entreprises, qui, en coulisse, définissent le scénario et tirent les fils du spectacle de marionnettes. Pour l’observatoire anti-corruption, l’Espagne n’est jamais redevenue une véritable démocratie. Car la fin de la dictature franquiste n’a pas entraîné le renouvellement des élites administratives et économiques du pays, qui ont pu continuer à s’adonner avec assiduité et impunité à ces pratiques, transformant ainsi la démocratie en une oligarchie qui ne dit pas son nom. 

Le documentaire complet en VO :

Un problème essentiel de la politique espagnole

Les deux films abordent donc un sujet brûlant du débat politique de l’Espagne contemporaine. Une Espagne qui a renoncé à l’illusion collective du retour de la démocratie après la dictature franquiste. Une Espagne qui souffre d’un réel sentiment d’impuissance politique, car la situation reste figée malgré les mobilisations citoyennes. Ceci peut expliquer les élections récentes de candidats de Podemos à Madrid, Barcelone et dans d’autres municipalités. Le mouvement a fait de la dénonciation et de la corruption un enjeu central de sa stratégie électorale, et a offert au peuple espagnol la possibilité de représentation politique de son indignation. Au vu de la situation actuelle, cela permettra peut-être au parti de défier à nouveau le bipartisme dominant lors des élections générales espagnoles en décembre, d’une importance primordiale pour l’avenir du pays.

Article rédigé par Nicolas Boisseau

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