TEMPS DE LECTURE : 13 MINUTESL’expo « Étonnantes affinités » : 40 ans de collection passionnée au Château d’eau

Dans le cadre de l’exposition « Étonnantes affinités » par la Galerie du Château d’Eau, Aparté a interviewé le directeur artistique Jean-Marc Lacabe. Au-delà de son regard sur l’exposition, il nous a également livré ses réflexions sur l’art de la photographie, ses évolutions, mais aussi sur le marché de l’art, ainsi que son opinion sur la politique culturelle locale. Interview.

Jean-Marc Lacabe, directeur de la collection du Château d'Eau
Jean-Marc Lacabe, directeur de la collection du Château d’Eau — © Fred Marie Photographie

Pourquoi avoir choisi le nom « Étonnantes affinités » pour l’exposition ?

On a tendance à croire ou a vouloir faire croire qu’il y a des différences entre les époques, le noir et blanc et la couleur, les techniques argentiques et numériques. Pour l’exposition, nous avons donc voulu faire des appariements entre des œuvres réalisées par des auteurs anciens, et des auteurs contemporains qui pourtant ne font pas de photo selon les mêmes dessins que les anciens.

Pour donner un exemple, entre un Robert Doisneau et un Mohammed Bourouissa, il n’y a pas de différence, si ce n’est le format puisqu’il y en a un qui travaille en noir et blanc et l’autre en couleur. Les deux, sans le vouloir, peut-être, ont à peu près les mêmes façons de fonctionner et au final, on a les mêmes sensations, et les deux photos nous racontent la même chose, bien que ça soit à des époques différentes.

"L'échaudoir de la rue Sauval", Robert Doisneau, 1968
L’échaudoir de la rue Sauval, Robert Doisneau, 1968

Ça nous raconte peut être aussi  les mêmes préoccupations des auteurs, en terme de production d’image, puisque si on reprend cet exemple, les deux travaillent dans la rue. Pour Doisneau, même si ce n’était pas systématique, c’étaient des photos qui étaient prises en banlieue, dans la périphérie des grandes villes, et c’est le cas aussi pour Mohammed Bourouissa.

"Le poing", Série "Périphérique", 2007-2008, Mohammed Bourouissa
Le poing, Série « Périphérique », 2007-2008, Mohammed Bourouissa

Tous les deux demandent par ailleurs aux gens de poser. On dit que Doisneau c’est du spontané alors que souvent il demandait aux gens de refaire un geste qu’il n’avait pas eu le temps de saisir, et c’est la même chose pour Bourouissa. Ce ne sont évidemment pas les mêmes banlieues, maintenant ce ne sont plus des banlieusards, ce sont des émigrés, mais la démarche des photographes est la même.

« On dit que Doisneau c’est du spontané alors que souvent il demandait aux gens de refaire un geste qu’il n’avait pas eu le temps de saisir »

J’avais aussi fait des rapprochements avec des photographes qui font un travail assez graphique, et des travaux qui sont de la représentation, du documentaire, et qui pourtant par la façon de cadrer, atteint l’art. Je pense par exemple à Michel Campeau, qui fait un travail documentaire, assez frustre. Il travaille avec appareil numérique, au flash, et si on observe l’image, on voit que c’est une image assez banale, et en même temps c’est une œuvre abstraite. Mais ça représente quelque chose de réel. Il avait fait tout un ensemble sur les laboratoires de photographie artisanaux qui disparaissent avec l’arrivée du numérique. Plus personne n’a de laboratoire à la maison. Même les artisans n’ont plus besoin de ça. Tout du moins c’est de plus en plus rare.

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Sans titre 7987, Série « Dans la chambre noire » (2005-2009), Michel Campeau

L’idée de l’expo pour finir, c’était aussi d’attirer l’attention du public. C’est aussi que la collection du Château d’Eau n’est pas une collection scientifique, c’est une collection qui se constitue au fur et à mesure des expositions, qui ne sont pas toutes représentées dans la collection parce qu’il y a des auteurs qui ont accepté de laisser des images ou pas. Cette exposition est donc le reflet de 40 ans d’activité.

Pour revenir à ce que vous disiez sur les labos photos artisanaux, vous ne trouvez pas qu’on y revient un peu, à l’argentique, aux méthodes plus traditionnelles ?

Je sais pas, peut être. Mais il y a des jeunes qui croient faire de l’art parce qu’ils reviennent à l’argentique… Mais je ne suis pas sûr que revenir à des techniques anciennes soit plus valable que d’autres pour faire de l’art.

« Je ne suis pas sûr que revenir à des techniques anciennes soit plus valable que d’autres pour faire de l’art. »

Il y a beaucoup plus de photographies qu’avant, avec des nouveaux appareils de plus en plus performants, avec des objectifs de qualité, comme certains téléphones, et les gens font vraiment des trucs sympas, donc certains pour se distinguer reviennent aux techniques anciennes. Mais ça n’est pas forcément de l’art. La photographie ce n’est pas nécessairement faire des effets de laboratoire…


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Comment choisissez-vous les nouvelles acquisitions à la collection ?

Tout dépend de la programmation. Je défends la photographie dans sa plus large expression. Il y a des photographes qui ont la vocation de faire de la photographie de représentation, tels que les reportages, les photographies de mode, les paysages, c’est-à-dire du travail documentaire ; d’autres font un travail qui s’inscrit directement dans le champ de l’art au sens romantique du terme, c’est-à-dire un geste gratuit, qui n’a pas de vocation autre que de se retrouver éventuellement un jour sur les murs d’une galerie en tant qu’œuvre.

« Si à un moment ou un autre, une photographie se retrouve dans une collection comme celle du Château d’Eau, c’est qu’elle a une valeur artistique. »

Doisneau, pour quoi on le garde ? Ce n’est pas parce que ça représente Paris dans les 50’s, c’est parce que même si on a que deux ou trois images, elles témoignent d’une démarche qui a valeur artistique. Doisneau ne faisait pas ça en pensant un jour être exposé en galerie, il faisait ça parce que ça l’amusait, peut être aussi parce qu’il pensait nécessaire de garder une trace de cette vie de périphérie urbaine. Il voulait aussi témoigner de cette vie d’après-guerre : les privations, les traces de la guerre… Il voulait montrer une certaine espérance dans la vie de ces gens-là. Il faisait des photos de manifestations ouvrières pour gagner sa vie, mais il faisait aussi beaucoup de photos pour rien. Ce n’étaient pas des commandes, et il ne savait pas qu’un jour elles seraient vendues. Il a commencé à être célèbre à 70 ans d’ailleurs.

« C’est une question de ce qui est particulier et se distingue du reste »

Et donc cette photographie qui documente une époque, par le ton que savait lui donner Doisneau, par la richesse des images. Ça atteint l’art. D’autres auraient pu faire un travail semblable en terme de document, mais ça n’aurait pas été forcément de l’art. Ce n’est pas non plus une question de chance, c’est une question de ce qui est particulier et se distingue du reste.

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Le nu provençal, Willy Ronis, 1949

À la même époque, il y en avait d’autres, hein. Je pense à Willy Ronis qui a fait un travail qui lui aussi se distingue, qui a une écriture personnelle, qu’on peut reconnaitre. Ils sont donc tous les deux dans cette collection, pas parce qu’ils ont photographié des ouvriers dans les grèves de 36, ou pas parce qu’ils ont photographié des gens à la plage, mais parce qu’au fil de leur travail, ils ont su développer une écriture visuelle qui leur était propre et qui se reconnait, et du coup nous les exposons pour cela.

Et donc, pour revenir à mon propos du début, entre des auteurs qui ont fait des images pour la galerie, et des artistes comme Doisneau et Ronis qui ont fait des images comme documents, il n’y a pas de différence. Elles atteignent l’art, et ont donc leur place dans une exposition.

Pourquoi ces 170 photographies là sur les 4000 pièces disponibles ? Qu’est ce qui a motivé vos choix ?

Il y a des auteurs de qui nous avons beaucoup de photos, soit parce qu’ils les ont laissées après une exposition, soit parce qu’ils nous les ont vendues très peu cher. Par conséquent, pour certains nous avons 50 ou 100 photos. Mais pour l’exposition « Étonnantes affinités », j’ai pris le parti de ne présenter qu’une photo par auteur, à l’exception de deux ou trois auteurs, qui nécessitaient l’exposition de plusieurs de leurs photos pour qu’on comprenne leur démarche.

« Cette expo, c’était aussi, montrer les trésors que nous avons »

Le choix s’est fait selon la pertinence des photos, et il fallait aussi trouver des appariements. On voulait aussi présenter les œuvres majeures, tout en les faisant côtoyer des auteurs un peu moins connus afin de les faire découvrir.

Cette expo, c’était aussi, montrer les trésors que nous avons, et parmi ces trésors, il y a des photographies très célèbres comme « Le nu provençal » de Willy Ronis. L’idée c’était aussi de faire plaisir au public. Je trouvais que c’était bien, parce que ça attire l’attention, notamment de ceux qui ne sont pas très habituées au travail du Château d’Eau, il faut aussi qu’il y ait des œuvres qui leur parlent, qui attirent leur attention.

"Heartbreak Ride", 2005, série Pursuit.
Heartbreak Ride, 2005, Série Pursuit, Richard Pak

Vous trouvez que la photographie est un art méconnu du grand public ?

Non maintenant les gens savent, reconnaissent que la photo est un art. Plus personne ne dirait le contraire. En revanche, c’est méconnu dans le sens où les gens sont capables d’apprécier des photographies vulgaires comme Depardon. Et c’est le paradoxe de la photographie : c’est accessible à tous, mais pas la photographie comme art.

C’est très fragile la photographie, non pas parce que c’est sur papier, mais parce que la lecture et l’appréciation fine demande de la connaissance et une certaine subtilité. Ce n’est pas dit qu’un public goûte toute la saveur d’un sujet photographié, car il va s’arrêter peut être au sujet, à la composition.

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Nu endormi, Elina Brotherus, 2003

C’est pour ça que vous écrivez dans la description de l’exposition que « cette institution [du Château d’Eau] s’est toujours inscrite dans une démarche d’excellence au service de la création et de l’éducation des publics » ?

Je crois que les lieux comme le Château d’Eau ont pour fonction principale de former le regard. Ce n’est pas vain.

Je voulais vous poser une question en rapport avec la vente du tableau « Les Femmes d’Alger » de Picasso, qui a été vendu à New York chez Christies pour 180 millions d’euros il y a quelques jours.  Qu’en pensez-vous ? Observez-vous le même phénomène de surenchère et de spéculation dans le milieu de la photo ?

La photographie ancienne, évidemment. Les gens achètent car ils savent que ça va prendre de la valeur. Mais ça n’atteint pas les prix de la peinture. Ça tourne souvent autour de centaines de milliers d’euros pour les photos anciennes. Il y a des photographes contemporains en revanche, qui ont compris qu’il ne fallait pas rester dans le réseau photo mais dans le réseau de l’art contemporain, et qui donc font des tirages très grands, et les vendent très cher, voire plus cher parfois que la peinture ou la sculpture. Mais ça n’atteint pas le prix d’un Picasso. On verra comment ça évoluera dans les années à venir.

« Le commerce de l’œuvre d’art est un monde très particulier »

Pour la spéculation, ça a toujours été comme ça je pense. Quand un prince achetait une peinture, ou passait une commande à un artiste célèbre, c’était pour se distinguer déjà, mais c’était aussi dans l’espoir de pouvoir le revendre plus tard.

Le commerce de l’œuvre d’art est un monde très particulier. Prenez Bernard Arnaud par exemple. Quand il a vu que son rival, François Pinault, ouvrait un musée à Venise, il s’est dit que l’art contemporain pouvait rapporter de l’argent, surtout avec la loi sur le mécénat.  Avant cela, l’œuvre la plus contemporaine qu’il avait achetée datait du 15e siècle. Donc il s’est mis à collectionner l’art contemporain. Est-ce qu’il aime ? Ça on ne sait pas.

Une dernière question, que pensez-vous de la politique culturelle de la ville de Toulouse ?

Il n’y a aucune ambition. Il n’y a pas de politique culturelle. La politique, c’est faire des choix. À Toulouse, il y a juste le choix de l’économie, sans faire de choix réels. C’est totalement absurde d’avoir diminué les subventions de 10% pour toutes les structures culturelles de la ville. Au Château d’Eau, 10% de moins, ce n’est pas une expo de moins, c’est qu’on ferme le Château d’Eau. C’est trois emplois en moins, car les expositions que nous organisons s’autofinancent, mais ce sont les subventions qui payent les emplois et les travaux d’entretien du bâtiment. Le Château d’Eau n’est pas une structure riche.

C’est une ville qui n’a que des ambitions communicationnelles, mais pas culturelles. La culture, pour une collectivité publique, la plupart du temps, c’est d’abord de la communication. Ça a toujours été comme ça.

« À Toulouse il n’y a pas de politique culturelle, il y a juste le choix de l’économie. C’est totalement absurde d’avoir diminué les subventions de 10% pour toutes les structures culturelles de la ville. »

Le Château d’Eau participe de la communication interne, puisque notre public est essentiellement toulousain. On travaille pour le public, et on espère que notre travail servira l’art, que le regard du public sera éduqué, car plus il l’est, et mieux l’art sera servi. Mais on ne peut pas nier que nous travaillons pour la communication de la ville, une ville qui ne s’engage pas dans une démarche humaniste.

C’est décevant, mais c’est normal, on est toujours déçu avec les politiques culturelles.

Nous travaillons pour les Toulousains, et pour la ville de Toulouse, et donc aussi pour le maire. Ca serait bien qu’il respecte ça. La ville de Toulouse n’a pas su trancher pour que sa politique culturelle soit lisible.

Si l’envie vous titille de découvrir ses trésors, l’exposition se tiendra au Couvent des Jacobins jusqu’au 7 juin ! Pour plus d’informations, consultez le site internet du Château d’Eau.

 

Article rédigé par Alice Poiron

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