TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESEn Aparté avec… Jayro Bustamante, réalisateur de Ixcanul, primé à Cinélatino

Chaque année, Cinélatino nous réserve bien des surprises et cette fois-ci c’est du côté du Guatemala qu’il fallait aller chercher. Avec Ixcanul, le réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante signe son premier long-métrage et entre d’emblée par la grande porte du cinéma sud-américain. Primé au festival de Berlin en 2015, Ixcanul est aussi l’une des révélations de la compétition du festival toulousain. Durant cette 27e édition Cinélatino des Rencontres de Toulouse il a raflé deux prix : le Prix du Public-La Dépêche et le Prix Découverte de la critique française !

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Ixcanul de Jayro Bustamante (2015) — © La casa de procduccion

Le film débute par un plan large sur le regard désabusé de María, une jeune fille de 17 ans qui vit modestement avec ses parents au pied d’un volcan. Son destin est tout tracé. Selon la volonté de ses parents, María épousera le propriétaire de la plantation de caféiers où travaille son père. Mais María ne l’entend pas ainsi. Elle rêve de connaître ce qu’il y a derrière ce volcan qui l’a vu grandir, de connaître autre chose que les champs qui l’entourent. Elle rêve surtout de pouvoir choisir. Choisir l’homme qui l’aimera, choisir sa destinée. Et c’est dans les bras de Pepe, un jeune homme travaillant dans la plantation, qu’elle choisira de se donner. Quelques semaines plus tard, alors que la date du mariage approche, son ventre s’arrondit.

Ixcanul interpelle et réveille les sens du spectateur. Tout d’abord par son originalité car le film a été tourné en langue Cakchiquel, dialecte Maya de l’ouest du Guatemala. Mais aussi parce qu’on est tout de suite plongé dans le quotidien de María et sa famille. Une vie traditionnelle, ponctuée par le rythme de la nature et du travail. Une vie où les croyances ancestrales et les recettes de grands-mères ont encore leurs places. Le tout filmé avec beaucoup de sensualité et de poésie.

 « Le Guatemala a connu de nombreux cas de vols d’enfants »

À travers le personnage de María, Bustamante nous raconte surtout une dure réalité de son pays : celle des vols d’enfants. « Ixcanul est tiré d’une histoire vrai. C’est ma mère qui travaille dans le médico-social qui m’avait raconté l’histoire de la vraie María », confie Jayro Bustamante à la fin de la projection dans la salle comble de la Cinémathèque. « Avant 2008 et une nouvelle législation sur l’adoption, le Guatemala a connu de nombreux cas de vols d’enfants. C’est un réseau qui impliquait beaucoup de monde, de l’infirmière au médecin. »

À l’occasion de cette première projection sur un écran français, Aparté.com a rencontré Jayro Bustamante qui est venu nous parler de son film bien sûr mais aussi des conditions de tournages peu habituelles, au pied d’un volcan en activité !

Jayro Bustamante, réalisateur Guatémaltèque du film "Ixcanul", primé aux Berlinades.
Jayro Bustamante, réalisateur Guatémaltèque du film « Ixcanul », primé à Berlin et à Toulouse — © Pablo Turpin-Noriega / Aparté.com

Le sujet est grave, ton film traite du vol d’enfants au Guatemala, comment cela peut-il se produire ?

Après la guerre, dans les années 90, il y a eu beaucoup d’enfants donnés à l’adoption qui étaient issus des viols des femmes indiennes dans les camps militaires. Ces femmes servaient d’esclaves sexuelles. Aujourd’hui, il y a différentes causes. On trouve un réseau organisé d’adoption illégal dans le milieu hospitalier. Il y a aussi le cas de familles pauvres qui vendent leurs enfants illégalement.

L’avortement est-il interdit au Guatemala ?

Oui c’est interdit d’avorter. Mais il existe quand même des méthodes traditionnelles pour avorter, avec plus ou moins de succès comme on le voit dans le film.

Tu as expliqué à la fin de la projection que vous aviez fait un casting sauvage pour recruter les acteurs, tu peux nous en dire un peu plus ?

Nous avons recruté tous nos acteurs sur la place du marché d’une ville proche du lieu de tournage. Au départ nous avions mis un panneau où était écrit « Casting ». Mais presque personne ne s’était présenté. Alors on a changé le panneau pour « Offres d’emploi » et là nous avions une file de personnes qui attendaient ! Ce sont tous des acteurs amateurs mais je suis très content du résultat. María Telón (la mère dans le film), quand à elle, fait partie d’une troupe de théâtre de rue et milite activement pour la condition des femmes au Guatemala.

 « On a dû évacuer d’urgence à cause d’une éruption »

Comment se déroule un tournage au pied d’un volcan en activité ? Plutôt atypique non ?

Oui et d’ailleurs on a dû évacuer d’urgence une fois à cause d’une éruption ! Nous avions choisi de tourner le film dans un lieu complètement isolé, à 25 km de la première ville. Il n’y avait absolument rien sur place. Tous les décors que vous voyez à l’écran, la maison de María par exemple, ont été créés de toute pièce. Il n’y avait ni eau ni électricité. C’était dur parfois mais au final tout s’est passé naturellement. C’était une très belle expérience.

On voit beaucoup de réalisateurs chiliens ou argentins dans ce festival mais très peu de guatémaltèques. Qu’en-est-il de l’industrie du cinéma au Guatemala ?

Le cinéma guatémaltèque est en plein essor. On voit une diversité de genre impressionnante : des films d’action, de suspens, de zombies. Mais c’est un cinéma tourné autour de l’entertainment. Les gens vont au cinéma pour se vider la tête. Les films d’art ne font pas vraiment recette. Chaque année, les salles achètent les blockbusters américains, ceux de la catégorie adulte, ceux de la catégorie ado et les font tourner. Si tu viens avec un film qui ne fait pas recette dès les premières semaines, le cinéma t’éjecte aussitôt, même s’il n’a pas d’autres films derrière à projeter.

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Affiche de Ixcanul de Jayro Bustamante (2015) — © La casa de Produccion

Tu as quitté le Guatemala quand tu avais 14 ans. Ensuite tu as étudié à Paris et à Rome. Est-ce que ce film n’était pas quelque part un besoin de retour aux sources, de parler de ton pays ?

Je pense que l’enfance a une part très importante chez tout être humain. Pour l’instant j’ai envie de parler de l’environnement dans lequel j’ai grandi au Guatemala. Peut-être que dans quelques années j’aurai envie de réaliser des films se référant à ma vie en Europe, à la tranche d’âge des 20-30 ans.

Ixcanul signifie « volcan » en Cakchiquel c’est bien ça ?

Plus exactement, c’est l’énergie que le volcan porte en lui, la force qui l’anime. C’est quelque part un parallèle avec le film et l’héroïne principale, María, qui veut changer sa destinée.

Jayro, est-ce qu’on va te revoir l’année prochaine à Cinélatino ?

J’espère bien !

Pour ceux qui auraient raté Ixcanul lors du festival Cinélatino, vous pourrez le revoir sur les écrans français à la rentrée prochaine (septembre 2015).Et pour retrouver le palmarès complet et les films primé à Cinélatino cette année c’est par ici !

Article rédigé par Swann Julien

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