TEMPS DE LECTURE : 13 MINUTESEn Aparté avec … une « terroriste » du Net

Aparté.com a rencontré une pointure d’internet : Adrienne Charmet, coordinatrice des campagnes de la Quadrature du Net et défenseur des libertés fondamentales. On discute de libertés d’expression, surveillance d’État et neutralité du réseau.

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Prise d’après la vidéo de TVn7Toulouse

Encore un rassemblement de plus pour les fanatiques de l’informatique ? Adrienne Charmet nous assure que non. L’événement du libre de Toulouse rassemble, malgré les apparences, des geeks, des familles et des personnes âgées.

Dans un bar non loin de l’événement, l’équipe d’Aparté.com a fait la rencontre d’une libriste militante et engagée. Le morceau de Sting en fond et les bruits incessants du flipper n’ont pas arrêté cette véritable combattante du libre.

Aparté.com : En quelques mots et simplement, la Quadrature du Net c’est quoi ?

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Adrienne Charmet : La Quadrature est une association de défense des libertés fondamentales. Au départ, elle s’est  montée autour de la contestation de la loi HADOPI [Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet crée le 12 juin 2009 pour limiter le partage de fichiers considérés en infraction avec les droits d’auteurs]. Ses domaines d’actions s’élargissent sur l’ensemble de la société par la défense des libertés fondamentales. Ce sont les mêmes libertés qui s’appliquent dans le monde non numérique et dans le monde numérique.

On s’occupe principalement des questions de droit d’auteur, de vie privée, de surveillance, de neutralité du net entre autres. La Quadrature se bat pour les questions de libertés fondamentales, de légalité en interpellant les gens sur l’impact des décisions politiques sur nos vies.

« Ce sont les mêmes libertés qui s’appliquent dans le monde non numérique et dans le monde numérique »

Dans un premier temps, l’association fait une veille législative avec un travail auprès de parlementaires français ou européens et les gouvernements. On tente d’influencer au mieux les législations qui sont faites. Dans un deuxième temps, on développe une nouvelle position défensive, en proposant des mesures concrètes aux problématiques posées.

Parlons un peu d’Internet, l’espace numérique peut-il rester une zone libre ?

Adrienne Charmet : Ce n’est pas une zone libre, ni une zone de non droit. Il y a des lois qui s’appliquent. Des lois du monde physique s’appliquent heureusement sur internet. Par exemple en novembre, une opération sur des sites de trafic a été menée. On peut s’interroger sur les méthodes employées pour retrouver les gens. En revanche, on ne va pas pleurer pour les vendeurs d’armes ou de drogues interpellés. Internet n’est pas un monde complètement libre dans le sens où l’on y fait ce qu’on veut. Ce n’est pas ou plus un monde libre dans le sens où il y a des atteintes à neutralité du net, de l’espionnage ou de la surveillance.

Par contre, ça reste un espace de libertés incroyable pour la liberté d’expression et de création tant qu’on nous en laisse le droit.

« Internet n’est pas un monde complètement libre dans le sens où on y fait ce qu’on veut »

Les rapports traditionnels ont été bouleversés, la transmission de l’information du savoir et l’expression du citoyen et du politique ne sont plus les mêmes. On assiste au bouleversement de la prise de parole qu’elle soit intelligente ou bête. Sur internet, on trouve autant des bêtises virales comme Kim Kardashian ou Nabila, ou des événements importants. La manière par laquelle on a suivi la mission Rosetta sur la comète est sans équivalence. Sans internet on aurait trois minutes sur le journal de 20h et une page dans le Monde.  Pour le pire et pour le meilleur, c’est encore un espace de liberté d’expression à conserver.

La liberté d’expression fait parti des droits fondamentaux en France, doit-on toutefois la limiter ?

Dans une société civilisée ou plutôt régie par des règles, la liberté a forcément des limites. Ces limites se doivent d’être le plus larges possibles pour qu’il n’y ait pas de censure. En ce qui concerne la liberté d’expression, il faut qu’elle soit bornée par la justice, et que cette justice soit indépendante. Actuellement, on se repose beaucoup sur la responsabilité des hébergeurs de contenu : Google, Facebook, Twitter… La LCEN [Loi pour la confiance en l’économie numérique] confère la responsabilité de gérer les questions de liberté d’expression à ces boîtes. Il n’y a ni justice indépendante, ni jugement contradictoire. De plus on ne connaît pas les critères sur lesquels ils basent les choses.

Comment Internet peut-il rester un espace anonyme et libre tout en garantissant une justice ?

Il n’est dit nul part qu’il faut que ça reste anonyme, et anonyme ne veut pas dire intouchable. Si j’écris des propos diffamatoires contre une tierce personne sur internet, cette personne peut porter plainte contre moi.

Une information judiciaire est ouverte, on mène une enquête. Lors de cette enquête, l’autorité judiciaire juge s’il est nécessaire de me convoquer pour comparaître. Quand je poste sur un forum, mon pseudo est relié à l’adresse IP temporaire ou fixe de mon ordinateur. Mon opérateur téléphonique sait quelle adresse IP est attribuée à telle ou telle personne, et à quel moment.

Je peux rester anonyme tout en étant responsable de mes actes. Sur internet, ne nous somme pas de purs esprits, nous sommes des personnes physiques. On a un rapport entre la vie IRL [la vie réelle] et internet. On constate des efforts d’anonymisation. Cependant dans la vrai vie, on change les plaques de bagnole, on change d’apparence ou trafique ces papiers d’identité.

Le besoin de justice justifie-t-il l’action policière et judiciaire : le traçage, le « trackage » et l’espionnage des personnes sur internet ?

Ce qui est embêtant, c’est l’espionnage massif et systématique des gens. Cette logique de ratisser tout pour l’utiliser un jour contre quelqu’un. Autrefois, on faisait des écoutes téléphoniques. Ça coûtait cher. Du coup, on espionnait des gens soupçonnés : lui il est suspect, on débloque les fonds pour l’espionner.  Ensuite, on a eu les écoutes beaucoup plus performantes. On a développé la capacité de démarrer une écoute quand la personne entre dans la pièce ou commence à parler. Les écoutes plus massives commencent avec les scandales dont l’affaire des journalistes sous Mitterrand. À l’arrivé d’internet, pirater une boite mail, intercepter des données, traquer quelqu’un, c’était compliqué. C’était une part de l’enquête, on ne stockait pas à mort des données en se disant qu’un jour on pourrait aller piocher dedans. On a ensuite mené l’espionnage massif.

« L’espionnage massif, c’est comme la pêche au filet »

Quelqu’un suspecté de terrorisme, on espionne X degrés de séparations. Ça veut dire que vous et moi sommes espionnés. À un moment on va recouper des informations qui jouent en notre défaveur sans le savoir. Au moment des attentats de Madrid en 2004, un américain a été arrêté. Un faisceau de concordances le rendait coupable. Il avait un sac plastique qui venait d’une boutique à côté où les attentats avaient eu lieu. Il était d’origine espagnole converti à l’Islam. Avec les calculs de probabilités, ils sont tombés sur lui alors qu’il était innocent. Il est resté deux ans en prison. L’espionnage massif c’est comme la pêche au filet, on attrape plein de poissons avec de gros filets. Forcément certains meurent, des bébés poissons ne retrouvent plus leurs mamans, ce sont les dégâts collatéraux.

Ça ne veut pas dire que la police ne doit pas mener l’enquête après qu’un délit ou un crime soit commis. Sauf qu’on n’imaginerait pas qu’à la suite d’un braquage d’un magasin, la police suspectait tous les clients venus les trois derniers mois et l’ensemble des habitants du quartier. La police cherche des indices, des preuves avant de suspecter quelqu’un. On n’accepterait pas aussi facilement ce qui se passe sur internet dans la vie physique. D’où l’importance de veiller sur les législations, ce qu’on fait à la Quadrature.

L’Europe tend-elle à imposer un réseau tentaculaire de surveillance à l’image du Big Brother de George Orwell ?

Le parlement européen prend régulièrement des décisions protectrices. En règle générale les parlementaires européennes sont des gens ouverts. Ils sont plus éloignés de la discipline de partie, moins liés à des carrières dans leur pays d’origine. Le problème réside dans la prise de décisions. Les mesures sont ensuite ratifiées, confirmées par les parlements nationaux. Typiquement pour la neutralité du net, on a eu un vote favorable en avril dernier. Cependant, on sait que la position de la Commission européenne [autorité législative garantissant l’intérêt général européen] et du Conseil de l’Union Européenne [où siège les ministres des États membres de l’UE] est moins favorable. Certaines questions relèvent des domaines régaliens, c’est-à-dire elles sont de la compétence des États membres :  les questions de sécurité intérieures. Là effectivement, on une sorte de course à l’échalote sur la question de surveillance et la main mise sur la vie privée des gens.

« On une sorte de course à  l’échalote sur la question de surveillance »

On se trouve avec la France qui lance une procédure législative sur la question du terrorisme parce que l’Allemagne et l’Angleterre semble faire pareil. De son côté l’Angleterre fait la même chose en se référant à la France. Ils se justifient les uns les autres en se souciant de l’uniformité des mesures. Cela se passe à côté du mouvement législative européen qui de ce qu’on en voit serait beaucoup plus ouvert au moins du côté des parlementaires européens.

Sur les données personnelles, le Parlement européen à la suite des élections a dénoncé le Safe Harbor, un accord sur les données personnelles entre les États-Unis et l’Europe. Les parlementaires critiquaient la possibilité de transférer toutes nos données sur les grands serveurs américains en sachant que ces derniers ne se gênaient pas pour aller les chercher comme l’a révélé Snowden. Malheureusement, si le parlement n’est pas appuyé par les parlements nationaux et la commission européenne, cela n’avance pas.

Aujourd’hui en France, on est dans une ambiance particulièrement malsaine, on ne va  pas dans le bon sens. Après Snowden et Assange, on se demande comment les politiques osent nous sortir des législations méconnaissant totalement internet et piétinant les libertés de nos citoyens.

 

Issue du site de Framasoft
Issue du site de Framasoft

À l’initiative de Framasoft, se dégoogliser est-il nécessaire pour garantir ces libertés fondamentales sur internet ?

Il y a un aspect de maîtrise de ses propres machines. On accepte des outils hyper-centralisés et hyper-fermés qui nous imposent leurs contraintes. Tout est fait pour qu’on ne comprenne pas comment ça fonctionne. Lorsqu’on nous dit les publicités sont le seul moyen de financement sur internet. Non !  il y a d’autres moyens de financement. On peut se financer par l’économie du don, la rémunération volontaire.

« Tout est fait pour qu’on ne comprenne pas comment ça fonctionne »

Il y a donc la notion de reprendre le contrôle sur les outils qu’on utilise. Des gens peuvent les analyser même si j’en suis incapable. Il ne faut pas se laisser dominer par la machine, mais reprendre le contrôle.

Le deuxième aspect c’est tout ce qui est fait avec les données personnelles des utilisateurs. Est-ce que j’accepte que l’intégralité de mes données personnelles soient fournies à des entreprises quand je me balade sur internet ? Dans la rue, il nous reste la liberté de regarder où bon nous semble. Sur internet, ce qu’on voit est dicté par les cookies de Facebook ou de Google Analitics.

« Si les gens sont prêts à accepter ça, on est mal barré ! »

La question n’est pas l’abandon de ces outils, mais bien de prendre conscience. Malheureusement beaucoup de gens par facilité ou par flemme minimise la chose. Récemment, Amazon a lancé un projet, un plot qui enregistre tout ce qui se passez chez vous. C’est tout simplement un traqueur Google dans le monde physique, une caméra branchée en permanence qui transmet tout aux serveurs de l’entreprise allemande. Si les gens sont prêts à accepter ça, on est mal barré !

N’avez-vous pas peur que vos idées soit reprises au profit d’extrême politique, comme le Front National ?

Effectivement, le Front National ou les mouvements proches de Soral et Dieudonné nous courent après. On ne se fait pas vraiment d’illusions à leur sujet. Le jour où ils seront au pouvoir, si malheureusement ça arrive, je doute qu’ils respectent les libertés fondamentales. Lors du vote sur la loi antiterrorisme [adoptée le 18 septembre 2014 par le Sénat, critiquée par la Quadrature en raison d’atteintes aux libertés publiques], leur masque est tombé. Deux députés et deux sénateurs du FN n’étaient pas présents lors des votes. Leur présence rentrerait directement en contradiction avec leur électorat et les autres positions du parti. Ce sont seulement des opportunistes.

Là par exemple, Edwy Plenel de Mediapart a publiquement appelé à soutenir la Quadrature pendant notre campagne de don dans une vidéo publiée sur le site. J’ai commencé à entendre les « Soraliens » crier que Plenel était un traître.

Personnellement, en 2007, l’utilisation des licences libres pour diffuser leur contenu m’a fait mal au cœur. Malheureusement, le FN a une certaine longueur d’avance sur le sujet. Les autres politiques devraient s’y intéresser et y faire attention.

« On ne se fait pas vraiment d’illusions à leur sujet »

Il va falloir qu’ils assument leurs positions, soit ils sont pour les libertés, soit ils ne le sont pas. Cependant, on défend des libertés fondamentales dont tout le monde a le droit. Le FN est sûrement moins sincère que d’autres, mais le reste de la politique ne se manifeste pas. Aujourd’hui, on assiste à la trahison du gouvernement. Ils ne sont absolument pas sincères dans leurs actes, notamment sur la question de HADOPI ou le projet antiterrorisme.

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Visuel tiré de la campagne d’appel aux dons qui a pris fin en cette fin d’année 2014

La campagne d’appel aux dons menée par la Quadrature a pris fin en cette fin d’année 2014. D’autres sites attendent notre soutien.

Internet doit rester un « espace de libertés accessible à tous »

// À regarder sur le site du Capitole du Libre : la conférence de clôture menée par Adrienne Charmet et Benjamin Bayart

Propos recueillis par Brice Bacquet et François Cellier

Grâce au micro de Good Morning Toulouse

Article rédigé par Brice

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