TEMPS DE LECTURE : 10 MINUTESQui sont les « dangereux fachos » opposés au blocage de la faculté du Mirail ?

Cet article a été publié il y a 8 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Fait exceptionnel dans l’histoire de l’université du Mirail (Toulouse – Jean Jaurès), des opposants au blocage de leur fac ont réussi à se réunir en nombre conséquent pour empêcher à 2 reprises le blocage permanent de leur université. Ils ont été nombreux à s’indigner des violences verbales et parfois physiques qu’ils ont subi, souvent taxés de « fachos » ou de « collabos ». Nébuleuse de « pas d’accord » ou solide organisation d’ « antis » ? Aparté est parti à leur rencontre.

Locaux de l'UNEF vandalisés (c) Aparté
Locaux de l’UNEF vandalisés (c) Aparté

Par peur d’un nouveau blocage prolongé dans la faculté du Mirail, le 27 novembre, des étudiants sont parvenus à surcharger les Assemblées Générales (qui comptent à chaque fois plus de 1 000 participants) pour manifester par deux fois leur opposition au blocus permanent de leur fac.

Des opposants au blocage organisés sur Facebook

Les « antis-blocage » se sont organisés très vite pour réagir, notamment grâce aux réseaux sociaux. À l’heure qu’il est, ils sont déjà 2300 à avoir « aimé » la page Facebook Contre le blocage de l’Université Jean Jaurès, une page créée spontanément par Don, étudiant en Langues, Littératures et Civilisations Étrangères (LLCE), au lendemain de l’AG du 14 novembre qui avait décidé de la première journée de blocage. À cette heure, c’est le seul organe collectif qui concentre le mouvement épars des « antiblocus » sur lesquels ils comptent très largement pour relayer les informations.

Ils sont maintenant 8 chargés de l’administration de cette page qui leur sert à « fédérer les actions contre le blocus »,  ils ne se connaissaient pas avant, mais se sont retrouvés dans l’envie commune de pouvoir continuer à suivre leurs cours.

IMG_7406
Blocage d’une passerelle mardi 25 novembre à l’université du Mirail © François Cellier / Aparté.com

« J’ai été frappé avec des chaises »

L’un d’eux les a rejoint à la suite du premier blocage : il avait tenté d’enlever le mobilier empilé devant son amphi. Il confie avoir été victime de violences : « J’ai été frappé avec des chaises et trainé à terre avant que d’autres étudiants ne viennent m’aider ». Maintenant, il préconise la prudence. « Nous faisons un énième appel au calme. Nous vous déconseillons vivement de tenter d’enlever les barricades », pouvait-on lire sur Facebook.

L’ambiance peut être très tendue lors des blocages. Mardi dernier, des agents de sécurité avaient pour mission d’empêcher que les étudiants s’approchent des barricades, afin que ceux-ci ne soient pas attaqués par des éléments violents.

Des antiblocus aux profils et motivations diverses

Parmi eux, certains se disent parfois surveillés sur le campus lors des blocages, parfois insultés. Lors des AG, nous avons assistés à des échanges d’invectives fusant vers de nombreux opposants. Des noms d’oiseau comme « fachos ! » ou  « collabos ! » sont adressés à ces gens qui sont jugés ne pas être assez impliqués dans la lutte, et donc « complices du système », comme on a parfois entendu.

Le 30 décembre, le groupe dénonce des intimidations qui ont conduit à la démission de deux membres : « Deux de nos membres, des femmes, ont été victimes d’intimidation. Que ce soit sur le parking de la fac ou jusqu’en ville, elles ont été suivies, menacées, intimidées, insultées, parce qu’elles ont choisi de montrer qu’elles étaient contre le blocage en intégrant notre groupe. »

Même si certains « pros » peuvent être violents, cela semble être le fait d’une minorité bruyante, car en grande majorité les mobilisés ne sont pas belliqueux ni fermés au dialogue. «On discute avec la gens de la ZIC [Zone d’Interpellation et de Conversation : campement issus du mouvement zadiste qui occupe le parc de l’université], ce sont des amours !», explique un(e) anti-blocage.

De l’autre côté, « on attend qu’on nous propose des alternatives », répondent des étudiants soutenant les mobilisations, qui expliquent ne pas être fermés à d’autres moyens de protestation.

« On discute avec les gens de la ZIC, ce sont des amours ! »

Des étudiants syndiqués se prononcent même désormais contre le blocage, à l’image du syndicat Unef « suite aux dégradations » dont ses locaux avaient été victimes jeudi 20 novembre.

« Suite aux dégradations de ce jeudi, l’UNEF s’est prononcée contre le blocage de l’université pour le mardi 25 novembre. »

Si certains « fans » de la page peuvent eux aussi se montrer durs voire insultants envers les bloqueurs, les administrateurs disent essayer de «modérer les ardeurs» en supprimant certains commentaires d’étudiants qui veulent retourner en cours. Des messages appelants au calme sont postés.

Les administrateurs de la page confient ne pas vouloir donner publiquement sur leur page des opinions concernant les revendications du mouvement, mais indiquent en revanche à titre privé être presque tous d’accord sur une majorité des demandes : dénonciation la baisse de dotation des budgets qui pénalise l’enseignement, et refus de la sélection à l’entrée de l’université… (des revendications qu’on vous résumait ici).

IMG_7443
L’Assemblée Générale pleine à craquer mardi 25 novembre 2014 — © François Cellier / Aparté.com

140 voix « ignorées » ?

Si lors du scrutin du mardi 25 novembre, les opposants au blocage ont à nouveau réussi à voter la levée du blocage, au bout de 5 heures de réunion (on vous en parlait ici), une journée de blocage supplémentaire le jeudi 27 novembre a également été votée, une décision contestée par les « anti ». Ce vote avait déjà été proposé et refusé lors de l’AG du 20 novembre, où les étudiants s’étaient prononcés sur le fait qu’il n’y aurait qu’une seule journée de mobilisation durant cette semaine, et que celle-ci serait le mardi 25 novembre. Il n’y a donc a priori aucune raison pour que cette motion soit à nouveau soumise au vote.

Ce vote, décidément très controversé, a été extrêmement serré, il a fallu demander de compter précisément le nombre de mains levées dans cet amphi d’au moins 1000 personnes (sinon le POUR, validé par la tribune, l’aurait reporté sans aucun comptage).

Le comptage final a affiché 371 voix contre 365, soit 6 voix seulement de différence et 736 votants (pour et contre). Mais voilà, très vite des doutes apparaissent concernant le score :

En effet, la motion moins controversée au sujet de la suppression de la vidéo-surveillance avait réuni 728 votants (pour et contre), ce qui semble normal, mais le vote attendu de tous sur la question du blocage n’aurait eu que 736 votants ?

Ce n’est pas tout, le soir même, la page Contre le blocage annonce que 140 voix auraient été « ignorées«  car non communiquées à temps à la tribune. Le résultat final fut affiché alors qu’une personne comptait encore. Selon des rumeurs que nous ne pouvons confirmer, la réponse de la tribune aurait été « nous sommes désolés ».

« C’était trop tard dans tous les cas, que ce soit vrai ou faux »

Nous avons demandé des précisions concernant cette accusation. On ne peut pas dire que l’on se presse pour nous démentir. Voici ce qu’a publié sur Facebook un militant du comité de mobilisation :

Screenshot 2014-11-26 à 19.06.00

Une autre personne nous invite à « se libérer de faux enjeux de démocratie ou de légitimité ».

Les journées « banalisées », mise en pratique des positions antiblocus

Mercredi 26 novembre, dans la soirée, tombe un nouveau communiqué du président de l’université. Le texte annonce que la journée de blocage du jeudi 27 novembre sera banalisée, c’est-à-dire sans cours. Il propose d’effectuer de nouvelles assemblées générales à 9 heures. Ces assemblées s’effectuent par département, dans 6 amphithéâtres différents. À 13h, une AG est réunie pour faire la synthèse de ce qui a été dit le matin. Ce système a eu le mérite d’éviter les dégradations et violences qui ont suivi les précédents blocus. Objectif, « favoriser le dialogue entre étudiants ».

Le communiqué de Minovez, le 26 novembre / Capture d'écran
Le communiqué de Minovez, le 26 novembre / Capture d’écran

Le matin, aucune entrée n’est barrée. Les assemblées générales de département se déroulent dans le calme et le respect. Un changement spectaculaire. Pas de personnes masquées, pas d’agents de sécurité, chacun peut véritablement être libre de parler sans se sentir menacé.

Souvent accusés de n’être qu’anti-blocages sans essayer de trouver des alternatives, de nombreux étudiants vont prouver le contraire. Ces étudiants préconisent :

  • des journées sans appel où chacun pourrait avoir la liberté de se joindre au mouvement sans être noté absents ;
  • un « barrage filtrant » qui laisserait entrer les élèves mais en leur parlant et leur distribuant des tracts est aussi proposée.
  • la création « d’ateliers de réflexions sur les conditions de vie, d’étude, de recherche », pour constituer de véritables « cahiers de doléances », méthode à haute symbolique en France, afin d’avoir un constat écrit et clair de ce dont l’université à besoin.
  • protester « dans la rue, devant les mairies, devant les préfectures, devant les commissariats »

Sont proposés aussi :

  • un vote en ligne sur l’ENT, cet espace numérique de travail seulement accessible pour les étudiants ;
  • ou avec des urnes disponibles dans chaque département, afin d’avoir un vote plus fiable, sûr et représentatif.
Mirail, le 25 novembre © Brice Bacquet
Mirail, le 25 novembre © Brice Bacquet

« Pensez-vous qu’un blocage peut arranger les choses ? »

Le bilan de l’AG de synthèse, est lui, beaucoup plus nuancé. Celle-ci a été expédiée en 30 minutes, entre une projection de film qui n’en finissait plus, et le départ précipité de nombreux étudiants attendus à une manifestation. Chaque département rapporte un bilan de ce qui a été dit le matin même. Mais certains départements, représentés par des étudiants et professeurs pro-mobilisations, rapportent des compte-rendus quasi copiés-collés de ce qui est déjà inscrit… dans les tracts des mobilisés. On a du mal à voir un compromis se dessiner.

Minovez conseille les antis (mais ne veut pas intervenir)

À la fin de cette assemblée, au coin d’un amphi, on parvient à entendre quelques mots du président de l’université, Jean-Michel Minovez, qui s’adresse à des étudiants inquiets. Ayant conscience que la situation « peut dériver en quelque chose de violent », il veut « mettre en place des moyens sérieux pour faire en sorte qu’il n’y ait pas de risque » nous assure-t-il. Pour résoudre la situation, il leur conseille uniquement de se donner « les moyens de faire en sorte que vos arguments l’emportent », et a bon espoir que le conflit sera « résolu par la parole ». « Si ceux qui pensent comme vous arrivent à 2000, la question elle est réglée », dit-il confiant.

En attendant, il leur conseille, optimiste : « Faites de ce que vous vivez aujourd’hui une expérience de formation politique et à la vie collective ! »

Jean-Claude Minovez (c) Université Toulouse-II
Jean-Michel Minovez (c) Université Toulouse-II

Une situation qui exaspère bien du monde

L’agacement se fait sentir chez beaucoup de mobilisés : les assemblées générales sont monopolisées par les débats autour du blocus, et le nombre d’ « antis » les empêchent de voter pour leurs moyens d’actions et leurs revendications. Pour pallier cette impasse, des motions visant à exclure indirectement les étudiants contre le blocage (séparer des « AG de lutte » et des AG uniquement sur la question du blocage ; faire les AG à 20h…) ont été proposées, mais refusées à l’AG de mardi 25.

Quant aux étudiants opposés au blocage, certains disent avoir l’impression d’être impuissants et obligés de livrer un combat qu’ils n’ont pas choisi.

« Notre sécurité mardi midi n’était pas garantie, je ne me sentais pas en sécurité »

Il paraît déplorable que cette situation déchire l’université sur une question de moyen d’action, au lieu de la rassembler autour des revendications qui sont soutenues par une majorité des étudiants. Cette tension permanente devient intenable aussi bien pour les anti-blocages que pour les mobilisés. On ne peut qu’espérer que les AG prévues lors de la journée banalisée du mardi 2 décembre permettent de pacifier la situation. Mais rien n’est moins sûr.

Cet article a été publié il y a 8 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par François Cellier

Flâneur — Origami master — Rédac' chef bis — Chez Aparté.com depuis septembre 2013.

(A)parté pas si vite !

Qui nous protège de la police ?

[#7 La photo de la semaine]

Cet article a été publié il y a 2 ans. Il commence à dater mais …