TEMPS DE LECTURE : 12 MINUTESChristian Authier, prix Renaudot, l’antidote à Zemmour ?

C’est quoi, être Français ? À ceux qui seraient titillés par l’angle de la « souche », du sang, ou de la catholicité éternelle, Christian Authier rétorquera que la religion, les gènes et les papiers d’identité n’ont pas grand chose à voir là-dedans. Ouste, Zemmour. Exit, le Front National. Dans son dernier livre, De chez nous (Stock), qui lui a valu le prix Renaudot essai 2014, Authier nage à contre-courant des discours identitaires crispés. Grand entretien.

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Christian Authier
Christian Authier dans son bureau à l’Opinion indépendante. Photo Kevin Figuier – Aparté.com

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Rangé au fond des spacieux locaux de L’Opinion indépendante, rue Alsace-Lorraine, le bureau de Christian Authier a davantage des airs de bibliothèque foutraque que de bureau de journaliste. Les piles de livres se disputent aux étagères pleines à craquer. Ce Toulousain diplômé du Sciences Po local et de l’Université du Mirail, aujourd’hui écrivain, essayiste et cinéphile, vient d’être décoré du prix Renaudot.

L’identité heureuse

Dans son essai De chez nous, Christian Authier disserte donc sur « l’identité française ». Ce que nul n’ose plus faire, sauf à être compartimenté chez les réacs. Lui, brave le tabou. Il écrit toutefois depuis une galaxie lointaine, dont les identitaires de tout poil n’ont jamais entendu parler. Plutôt que d’identité, il s’empare de la question du « style » français. Et il tente la définition : une façon d’être. Une hospitalité. Un savoir-vivre. Baroque, contractuel, on le jurerait sorti de la tradition de la Constitution de 1793, qui distribuait la francité et la nationalité française à « tout étranger de vingt-et-un ans accomplis, qui épouse une Française, ou nourrit un vieillard, ou qui sera jugé par le corps législatif avoir bien mérité de l’humanité ». Un texte désormais aux oubliettes.

« Zemmour est dans un romantisme mortifère »

Ce n’est un homme ni du passé, ni du passif. Mais derrière ses lunettes ovales, Authier cite pour référence vieillotte le général de Gaulle, il fustige la modernité, et raconte l’époque contemporaine avec l’oeil affûté des gens de lettres. Bardé de considérations inactuelles, lui, comme Badiou, ne s’accommode pas du monde tel qu’il est, ne cède pas à l’air du temps. Twitter, les iPhones, ce n’est pas pour lui. « Ce qui m’angoisse, ce sont les machines, les gens rivés à leurs écrans » avouera-t-il. Ce gaulliste contrarié, formé à l’école de Houellebecq, marxisant du bout des lèvres, a pris acte des ravages du libéralisme économique sur la vie de tous les jours. Et le jette sur le papier.

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Aparté.com : « De chez nous », qu’est-ce qui se cache derrière ce titre provocateur ?

Christian Authier : « De chez nous » est une expression qu’on emploie depuis des années avec une bande d’amis. L’idée d’écrire là-dessus m’est venue lorsque je fêtais un peu en retard mon 40e anniversaire, à une date un peu emblématique : le 18 juin. Quelques uns dans l’assemblée m’ont suggéré d’écrire à ce sujet, et je m’y suis collé.

« Les étrangers clandestins nous coûtent un milliard d’euros par an pour les soins de santé. Et alors ? »

Ce livre définit donc « une certaine idée de la France », comme dirait l’autre. Je parle d’identité nationale, d’amitié, et j’interroge ce que c’est que d’être Français : cela ne se limite pas à des frontières ou à des papiers d’identité, mais à des valeurs, à une langue, à une littérature, à une façon d’être qui dépasse les identités les plus étroites.

Récemment, vous vous êtes dit « horrifié par les crispations identitaires ». Ce livre opère la prouesse de marginaliser, voire de neutraliser, les réponses raciales et identitaires qui affluent dans le débat sur l’identité nationale.  Est-ce une riposte à ces discours ?

Ce n’est pas tout à fait une riposte, puisque je m’y suis mis en 2010, bien avant L’Identité malheureuse (2013) de Finkielkraut, ou du Suicide français (2014) de Zemmour. Mais certes, on baigne là-dedans tous les jours depuis une dizaine d’années, et surtout depuis le débat sur l’identité nationale du gouvernement de Sarkozy en 2008. Il s’agissait plutôt l’envie de dire que, de mon point de vue et de celui de mes amis, écrivains, vignerons, notre France, c’est autre chose. D’affirmer une autre identité française.

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Qu’est-ce que c’est, donc, que d’être Français ?

Ce sont certaines valeurs, certains réflexes, un art de vivre. Ce n’est pas innocent si mon livre commence avec les premiers résistants de juin 1940, qui sont souvent de jeunes gens d’horizons très différents.

« Être Français, c’est être réfractaire à une vision comptable de la vie. Un pays, ce n’est pas des chiffres de croissance. »

Je rappelle notamment les Mémoires de Daniel Cordier, qui raconte que le 17 juin 1940, alors jeune étudiant, militant à l’Action Française (organisation d’ultradroite, ndlr), il entend à Bordeaux le discours de Pétain, et monte dans sa chambre pour pleurer, révolté par l’annonce de la demande d’armistice. Il grimpe dans un bateau rejoindre de Gaulle quelques jours plus tard. Ça, c’est Français : le réflexe de défense, de ne pas transiger quand le pays est envahi, humilié, occupé, surtout par l’Allemagne nazie.

Être Français, c’est être réfractaire à une vision comptable et économique de la vie. En France, ces dernières années, on ne parle plus que de déficit, de points de croissance… Comme le disait encore une fois de Gaulle, la politique de la France ne se fait pas à la corbeille. Un pays, ce n’est pas des chiffres.

Dans la presse, on lisait voici deux jours que les étrangers clandestins nous coûtent un milliard d’euros par an pour les soins de santé. Et alors ? La France, c’est accueillir les gens qui en ont besoin. Il y a tant d’étrangers qui spontanément ont donné leur vie à la France.

« Être Français, ce n’est pas excommunier, ce n’est pas la reductio ad hitlerum. On doit pouvoir débattre sereinement. »

La France, c’est aussi Dimitri Amilakvari, un jeune militaire français d’origine géorgienne qui, lorsqu’on lui propose d’échapper au conflit de la Seconde Guerre Mondiale, répond « la France m’a tout donné, c’est pas au moment où elle a besoin de moi que je vais l’abandonner ».

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La France, c’est aussi les exilés espagnols de la Nueve, un compagnie de républicains espagnols composée d’anarchistes, de communistes, qui n’avaient pas encore la nationalité et qui se battaient pour de Gaulle…

On n’a pas pu s’empêcher de relever que vous allez animer, le 18 novembre, la conférence avec Eric Zemmour à Toulouse. Vous semblez être tous deux en désaccord profond, mais avez-vous tout de même des accointances intellectuelles avec lui ?

Je partage une partie de son constat lorsqu’il dit que la France d’aujourd’hui est moins bien que dans les Trente Glorieuses, que l’éducation en France se délite. Une de nos lignes de séparation, c’est que lui est dans un romantisme mortifère. Il se situe dans le registre du « suicide », disant que la France est en ruines et que tout a foutu le camp. Moi, je pense que non. Le 18 juin 1940, la France se portait plus mal qu’aujourd’hui : rien n’est jamais fini.

« En 2000, vous allumiez la télévision et tombiez sur Guillaume Dustand qui expliquait que l’idéal était d’aller baiser sans préservatif dans les backrooms en étant séropositif »

Il y a des tas de choses avec lesquelles je suis en désaccord avec lui, mais selon moi, être Français, ce n’est pas excommunier, ce n’est pas la reductio ad hitlerum. Le plaisir d’être Français tient dans la fameuse phrase de Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrais jusqu’à la mort pour que vous puissiez le dire ».

Michéa, dans son livre avec Julliard, se moque un peu de cette formule : pour lui, la gauche française dit maintenant « je ne suis pas d’accord avec vos idées, et je me battrais jusqu’à ma mort pour que vous ne puissiez pas les exprimer ».

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Malgré tout, la France est un pays libre dans lequel on doit pouvoir débattre sereinement. Zemmour, je le connais depuis longtemps. Ce n’est pas un nazi, pas un fasciste, c’est plutôt un gaullo-nostalgique avec plein de contradictions internes.

Zemmour et vous semblez partager une aversion pour l’époque. La multiplications des iPhones, la pornographie à tous les étages, le football corrompu, l’étiolement du sentiment collectif, cela vous déplaît. Dans vos essais, vous déplorez l’extension du libéralisme économique et sexuel dans tous les modes de consommation. Vous êtes Michel Clouscard, mais sans la lutte des classes ?

Ah, oui. Sans me définir comme marxiste, j’ai beaucoup lu Marx. Dans le Manifeste du Parti Communiste (1848), il produit l’analyse la plus pertinente qui soit sur la mondialisation : il prédit la fabrications des produits en Asie, il prévient que — comme il dit — tout ce qui est solide deviendra liquide… Son propos est absolument génial.

« L’extension du libéralisme à tous les domaines de l’existence, c’est un peu glaçant »

Tout comme Houellebecq en fait le diagnostic dans L’Extension du domaine de la lutte (1994), Clouscard, que j’ai découvert récemment, analyse l’extension du libéralisme à tous les domaines de l’existence. C’est un peu glaçant.

Ce qui m’angoisse, ce sont les machines, la technique, les gens rivés à leurs écrans, à leurs iPhones. Je m’inquiète de cette dématérialisation des rapports humains et de ces gens qui ne se parlent plus. Je suis à chaque fois tramautisé quand je fais un Paris-Toulouse en avion : dès qu’on atterit, les gens rallument leur portable pour jouer au casse-brique, ou pour consulter leurs messages. Dieu sait que ce ne sont pas que des supers chefs d’entreprise. Tous les gens sont accros à leurs machines.

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Dans votre essai Nouvel Ordre Sexuel (2002), vous parliez de « pornographisation » de la société. De quoi s’agit-il ?

Il faut se replacer dans le contexte de l’époque, même si ça continue, qui était effectivement parcourue par une extrême érotisation et pornographisation.

On avait le porno chic : à chaque arrêt de bus, des publicités pour Gucci, avec des filles à moitié nue, couvertes de boue, enchaînées.

On avait les clips d’Alizée, une gamine de 13 ans à l’époque, qui chantait Moi Lolita. Vous ouvriez les livres de Christine Angot (lire notre critique d’Une Semaine de vacances de Christine Angot) ou de Catherine M., qui racontait vingt ans de partouze. Vous allumiez la télévision et tombiez sur Ardisson, et sur Guillaume Dustand qui expliquait que l’idéal était d’aller baiser sans préservatif dans les backrooms en étant séropositif pour éventuellement contaminer les gens.

« Je m’inquiète de la dématérialisation des rapports humains »

La sexualité était partout, et en même temps, c’était une époque très puritaine. La lutte contre la pédophilie était repassée au premier plan. On était en plein dans la polémique de l’interview de Daniel Cohn-Bendit de 1977. La période était très libertaire, sur le mode « jouissez sans entraves », et la peur du pédophile était partout. On a aussi manqué de faire interdire le roman Rose Bonbon lorsque Sarkozy était ministre de l’intérieur. À l’époque, je m’intéressais donc aux contradictions d’une société permissive et de plus en plus puritaine, qui inventait toujours de nouveaux tabous.

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Depuis la fenêtre du bureau de Christian Authier. Photo Kevin Figuier – Aparté.com

Selon vous, les oeuvres gorgées de porno et celles qui le bannissent d’entrée sont également réactionnaires.

Pas forcément réactionnaires, mais ce qui était amusant, c’est que c’était bien vu de mettre du sexe dans tous les livres et tous les films. C’était subversif, transgressif, rebelle, tout ça connoté positivement. Mais quand 80% des gens font la même chose, ça devient une nouvelle norme. Cette nouvelle norme érotique de mettre du sexe à tous les sauces était prisée par les publicitaires, qui sont d’ailleurs les meilleurs thermomètres des tendances à l’oeuvre dans une société.

Le néo-puritanisme, différent de celui de l’ordre sexuel de l’Eglise dont tout le monde se fout, était porté par des associations féministes et bien-pensantes. Mais si vous dites que tout est permis, alors il ne faut pas s’indigner. C’est le serpent qui se mordait la queue… sans faire de jeu de mot.

Dans Deuxièmes séances (2009), vous déclarez votre amour sans concession au cinéma non-mainstream et aux films de « second rayon ». Qu’est-ce qui cloche dans le cinéma actuel et dans la consommation qu’on en fait ?

Vaste programme. Ce livre s’intéressait à des films hollywoodiens contemporains, réalisés au coeur du système — même si certains étaient indépendants — et qui n’avaient pas eu d’écho du public ou de la critique. L’idée de cet essai était de montrer que l’on pouvait fabriquer au coeur du système des oeuvres originales, rebelles, singulières, en étant hélas occultées, comme Greezy, le troisième film réalisé par Clint Eastwood, et que personne n’a vu, n’étant sorti que dans cinq salles en France. Ca vaut pour le deuxième film de Soderbergh, À Fleur de peau, ou le premier film des frères Coen, qui était formidable et qui s’est fait démonter par la presse spécialisée.

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Un des premiers films de Wes Anderson, Rushmore, a été démoli par la critique, par Serge Kaganski des Inrocks. Trois ans plus tard, ils en faisaient l’éloge, devenant une icône du magazine. Ces types là n’ont aucun goût, aucune cohérence, aucune honnêteté.

Vous avez abordé le cinéma, la sexualité, l’identité. Sur quoi portera votre prochain travail ?

Je réfléchis à un roman qui se passera dans le monde du vin, et à un essai qui sera un dictionnaire de la littérature française, une centaine d’auteurs.

Entretien mené par Paul Conge

Photos © Kevin Figuier

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

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