TEMPS DE LECTURE : 5 MINUTESTrust, à scénographie variable

Depuis 1996, le Groupe Merci investit les espaces politiques et théâtraux de Toulouse et d’ailleurs. Solange Oswald, metteur en scène, Joël Fesel, plasticien, ainsi que leurs comédiens présentent en ce moment leur travail au TNT : Trust de Falk Richter (voir ici). Une nuée de personnages en perdition errent dans ce qui semble être une salle d’embarquement suffocante. Une pièce à ne pas manquer. Aparté les a rencontrés.

© C. Raynaud de Lage
© C. Raynaud de Lage

Falk Richter, auteur contemporain allemand, accompagne de ses textes le Groupe Merci depuis déjà plusieurs créations dont À notre chère disparue la démocratie (2011), le précédent spectacle. Aujourd’hui, le Groupe prend Richter à bras le corps et monte des fragments, majoritairement extraits de Trust, mais aussi d’un autre ouvrage de l’auteur, Ivresse.

Textocentrisme, les mots en crise

Falk Richter travaille une « écriture plateau », écriture au fil de ce qui émerge de corps et de thématiques en jeu. S’appuyer sur ces textes a donc été un cheminement étrange, explique Joël Fesel. Le Groupe a choisi de s’appuyer sur l’univers et sur l’œuvre de l’auteur et a dû trouver comment donner un mouvement propre à des mots écrits pour d’autres corps et d’autres lieux.

« Je suis comme l’argent, tous veulent m’avoir et beaucoup, mais je n’arrive tout simplement pas à rendre quelqu’un d’heureux. » (Falk Richter)

Lectures, travail à la table : le texte est important pour le Groupe Merci, surtout quand il est politique – il l’est toujours. Depuis presque vingt ans, Solange Oswald, Joël Fesel et les comédiens qui les entourent politisent la scène théâtrale. Dans Trust, les personnages, frénétiques, débitent de petites vérités qui résonnent durement en chacun de nous. Ainsi, un homme se fait traiter de « révolutionnaire consommateur » après une violente diatribe contre l’effondrement du Rana Plaza (usine de textile au Bangladesh, produisant des vêtements pour des marques de prêt-à-porter, qui a fait plus de 1100 morts en 2013), tout en étant vêtus d’une veste Mango et d’un t-shirt Zara. Ou encore, une stagiaire préfèrerait tuer son patron, plutôt que d’apporter encore un autre café.

Les mots pour dire la crise, mais aussi les mots en crise. Un homme fait l’équilibriste sur une impressionnante pile de livres. Tous essayent d’apprendre le chinois et tous cherchent à donner un titre à leurs déblatérations désespérées. « Ça pourrait s’appeler ‘avant je voulais faire la révolution, mais maintenant je cherche un CDD pour survivre’ ».

Politisation de l’espace

Le Groupe Merci est connu pour montrer un théâtre politique, il est a également la particularité d’investir l’espace de manière originale, intimiste et, là encore, politique.

© C. Raynaud de Lage
© C. Raynaud de Lage

Trust a d’abord été conçu pour la ville d’Aurillac, dans un lieu très particulier appelé le « Parapluie ». Ce lieu immense a accueilli une version du spectacle qui ne pouvait tout simplement pas être transposée telle quelle dans le Petit théâtre du TNT. Il a donc fallu non pas l’adapter, mais le recréer. Ainsi, la salle est vidée de ses gradins, le grill (des barres transversales où sont fixés les projecteurs) est abaissé à hauteur d’hommes et deux-cents sièges de camping entourent l’espace de jeu, sur trois rangs. Les spectateurs sont au plus loin à 3 mètres des comédiens, à portée de sens. Ils voient l’homme avant le comédien, la chair avant le verbe.

« Il faut réassoir les gens à côté de leurs sièges, voir où le spectacle peut ressurgir et savoir si l’on peut créer de petites assemblées »

Joël Fesel explique : la troupe aime travailler l’espace à plat, avec au moins 500m² de jeu(x), tout pour sortir de la conventionnelle séparation scène-salle. Le théâtre de rue regorge de solutions toutes plus ingénieuses les unes que les autres pour s’en détacher, mais à l’intérieur des salles, ce rapport est quasi-incontournable. Pour le Joël Fesel, il faut « réassoir les gens à côté de leurs sièges, voir où le spectacle peut ressurgir et savoir si l’on peut créer de petites assemblées ».

« Le quadrifrontal s’oppose au théâtre. »

© C. Raynaud de Lage

La plupart des pièces de théâtre sont frontales, c’est-à-dire qu’il y a, face à face, le public et la scène. Des tentatives quant à la « frontalité » ont été expérimentées par de nombreux metteurs en scène :

  • la forme bifrontale : le public est installé de parts et d’autres de la scène, un peu comme un podium lors d’un défilé ;
  • la forme trifrontale ;
  • le théâtre circulaire : une scène en demi-cercle, très courant pendant la période élisabéthaine.

Avec Trust, le Groupe Merci s’attaque à une forme quadrifrontale : le public est comme autour d’un ring. Si Joël Fesel affirme que « le quadrifrontal s’oppose au théâtre », durant la représentation la forme, loin d’être frustrante, nous immerge et nous entraîne tout près des pérégrinations des comédiens. Il faut dire que le dispositif est ingénieux, grâce à quatre écrans, à une judicieuse occupation de l’espace et au recours à la vidéo, la déperdition, visuelle et affective, est moindre. Nous spectateurs ne sommes pas en train de scruter, nous ne sommes pas en position d’observateurs distanciés, alors même si nous ne voyons ni n’entendons pas tout, d’autres sensations sont au rendez-vous.

À vous, spectateurs aguerris et néophytes, nous vous conseillons cette expérience en immersion dans le verbe, dans la crise, dans le crash.

 

Trust de Falk Richter / Création du Groupe Merci du 23 au 31 octobre 2014 au Théâtre National de Toulouse

Article rédigé par Mathilde Durand

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