TEMPS DE LECTURE : 12 MINUTESThomas Jolly : « Hollywood a tout repompé sur Shakespeare »

À l’heure de Twitter et des plats micro-ondables, qui peut convaincre les gens d’aller croupir dix-huit heures d’affilée au théâtre ? Thomas Jolly, 32 ans, directeur artistique hyperactif, a relevé le défi. En échafaudant Henry VI de Shakespeare, réputée immontable, il tire un énorme pied-de-nez aux politiques culturelles. Rencontre sur les fauteuils du TNT.

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© Chloé Le Drezen / TNT

Quand Thomas Jolly nous rejoint dans la salle commune au TNT, tout juste retapée à neuf, il affiche cet air épuisé des artistes survoltés qui dorment peu. Normal : la première représentation d’Henry VI de Shakespeare, débutée mercredi 1er octobre, a été éprouvante à souhaits. Il s’assoit, décline gentiment le café.

Thomas Jolly est un garçon charmant. Il a une gestuelle pétulante, un phrasé impeccable et emploie beaucoup de locutions adverbiales. Jouée au TNT jusqu’au 12 octobre, sa mise en scène électrique, en dix-huit heures, de la saga shakespearienne a reçu un tonnerre d’ovations au Festival d’Avignon.

La longue gestation d’Henry VI

Àgé de seulement 32 ans, il a attrapé le virus de façon précoce. Montant sur les planches depuis l’enfance, il est frappé, au lycée, par le travail de Stanislas Nordey sur La Dispute de Marivaux. « J’avais la sensation qu’il me rendait intelligent », confie-t-il. Psychoactive, la fibre théâtrale depuis ne le lâche plus. À la fac, il fonde une petite compagnie de théâtre, « contemporain » appuie-t-il, « je voulais parler les langues d’aujourd’hui ».

Même les créateurs de Game of Thrones ont avoué qu’ils s’étaient inspirés d’Henry VI

Parachevant son cursus honorum, diplômé de l’Université de Caen en Arts du spectacle, reçu au TNB, il compulse et travaille comme acteur sur Henry VI de Shakespeare, un « monde autonome ». Ayant fait ses armes, il finit par s’essayer à la mise en scène et branche ses synapses sur Marivaux — La Dispute, encore — « un peu en réaction avec tout le théâtre contemporain que j’avais brassé, et dont j’étais un peu repus ».

« L’idée n’était pas de contemporanéiser les pièces, mais de se les réapproprier dans des espaces oniriques, atemporels, qui permettent de les élargir aux autres époques. Pour Henry VI, j’ai quand même gardé les fraises au cou des acteurs — signe du XVe », commente-t-il.

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Et soudain, en 2009, rupture amoureuse. De plein fouet, juste avant l’été, « comme ça arrive souvent ». L’été capote. À la fois célibataire, désoeuvré, désargenté, il cherche à faire quelque chose d’utile. Il passe alors son été à relire les pièces historiques de Shakespeare (qui viennent de sortir en Pléiade) et « retombe en amour avec Henry VI ». Germe d’une longue épopée…

Aparté.com : Qu’incarne Henry VI aujourd’hui ?

Thomas Jolly : Sans refaire toute l’histoire, Henry VI, c’est un roi au destin étonnant. Il est intrônisé à l’âge de neuf mois, en 1422, à la mort de son père Henry V, en pleine Guerre de Cent Ans. N’y ayant plus de souverain, il est le seul apte au titre. Et son règne démarre mal. Le temps que le roi grandisse, le royaume se gangrène. Henry VI va être embarqué dans le destin d’un enfant qui a poussé trop vite dans une réalité trop grande, et qui se brûle les ailes. Un peu comme Michael Jackson. Henry VI, dévasté, perd la France, vit la guerre civile. Son règne est constamment remis en cause. Dramaturgiquement, Henry VI n’est pas le héros. Le fil, c’est le pays entier, son règne, stricto sensu, de 1422 à 1471.

La réalité admise par tous, c’est que c’était impossible à monter

Shakespeare en fait quelqu’un de connecté en permanence à Dieu, qui est tout le temps remis en question. C’est un roi qui reste figé dans une époque moyen-âgeuse avec une pensée politique qui n’est plus adaptée à la réalité de ce temps.

Il était un peu trop « normal ». C’est très étonnant, parce qu’au moment où on y a réfléchi, la presse tartinait l’histoire du Président « normal ». Signe qu’on peut faire des liens entre la période troublée et bouleversée du royaume d’Henry VI et notre époque…. Shakespeare pose une question. Faut-il, pour diriger un royaume, être tordu ? Tordu dans son corps, et dans son âme. Henry VI n’est jamais déformé par le pouvoir, et c’est bien son problème.

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Ca doit être de l’ordre du démentiel de monter une saga shakespearienne. Comment vous y êtes-vous pris ?

Dans notre réalité, et avec nos politiques culturelles, Henry VI, ce n’est pas possible. Normalement. C’est trop long, donc c’est trop cher. Et en plus, ça n’intéressera personne. C’est le discours qu’on m’a fait. Il a fallu déjà faire péter ce plafond de verre et batailler contre une réalité admise par tous : le scepticisme, que c’était impossible à monter pour des questions économiques.

Il était possible d’inventer des formats nouveaux avec le théâtre

Ce scepticisme, je l’ai contré par le plateau. On a monté des petits morceaux qu’on a présenté au public, acte après acte, avec l’argent qu’on trouvait, jusqu’à ce qu’enfin on me propose une production possible. On a monté les huit premières heures, et le public s’y est engouffré avec enthousiasme. Le scepticisme a été relégué aux oubliettes.

Maintenant, à l’endroit dramaturgique, dépasser huit heures engendre des problématiques physiques pour les acteurs, de production, de technique… Il a fallu convaincre qu’il était possible d’inventer des formats nouveaux avec le théâtre. Avignon et le TNB sont arrivés dans la partie. Les dix-huit heures ont été créées et mangées très goulûment par les spectateurs (et par nous). Le plafond a été explosé. J’ai 21 acteurs, et c’est trop peu, mais c’est ce qu’il fallait pour garder une lisibilité du récit.

Henry VI est l’histoire une très lente dégénérescence. Les trois pièces démarrent en fanfare sur de la comédie, du burlesque, Shakespeare traitant la guerre de Cent Ans dans l’absurdité. Il y a une courbe de cinquante ans, descendante, vers le noir, le chaos, la tragédie.

À quoi vous les dopez, vos acteurs ? Avec dix-heures dans les pattes, ils ne doivent pas dormir beaucoup…

Si, justement (rires). Ils sont dopés à la joie, et aussi à l’humilité. On ne peut pas prétendre se mesurer à un monstre pareil. C’est un petit peu comme dans Gulliver, à côté des géants, il y a des petits lutins : il faut faire un pas après l’autre.

Dix-huit durant, vous capturez les spectateurs dans leur fauteuil. Par quels dispositifs les accompagnez-vous pour leur épargner la déroute ?

Vu notre époque et notre envie d’immédiateté, je savais bien que personne, hormis quelques curieux, ne viendrait. On a eu plusieurs solutions. Mettre en place « H6M2 » (une version condensée de la pièce, dont nous vous parlions ici, ndlr) qui vient annoncer la bonne nouvelle dans les villes où nous arrivons. Annoncer la nouvelle que ça ne fait pas forcément peur.

Shakespeare a inventé l’entertainment

En racontant ça de manière foraine-foireuse, on crée une forme de décentralisation à double-sens. On vient chez vous, et après, c’est à vous de venir. On peut pas apporter le gros machin dans le village, alors on vient avec le petit. Si on arrive à susciter la curiosité, il faut ensuite qu’ils viennent pousser la porte du théâtre. Sans bluffer, à Avignon, certains spectateurs n’étaient jamais rentrés dans un théâtre. C’est juste formidable.

L’autre solution, c’était le personnage dit de la « rhapsode », une hôtesse qui acccompagne le spectateur dans la traversée en faisant des résumés des épisodes. Comme souvent dans les grandes aventures de théâtre. Le spectateur ne peut pas rester seul et désemparé.

Henry VI est un laboratoire du vivre-ensemble extrêmement rassurant

Troisième chose, Shakespeare écrit pour un public qui n’est pas captif comme aujourd’hui, il écrit pour le peuple, debout, à ciel ouvert devant lui, et il capte le public avec une structure narrative extrêmement pertinente, tellement d’ailleurs qu’Hollywood n’a rien inventé de mieux, et a tout repompé sur le théâtre élisabéthain. Pas que sur Shakespeare. Même les créateurs de Game of Thrones ont avoué qu’ils s’étaient inspirés d’Henry VI – ils n’ont même pas été très originaux dans les choix qu’ils ont fait (rires). Shakespeare a inventé l’entertainment.

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Dernier truc, dans le spectacle je mets les entractes à des cliffhangers, petite tactique qui fait beaucoup sourire les gens. Quand tu captures les gens pendant 18 heures, il faut penser à trois choses : leurs fesses, leur vessie et leur estomac. Il faut qu’ils soient bien assis, qu’ils puissent aller aux toilettes, qu’ils puissent se restaurer. On invente des dispositifs de décoration, de restauration. L’entracte est un moment de la représentation, c’est à cet endroit là que se prouve et se vérifie que les gens se parlent, se rassemblent en petite communauté. Il y a un laboratoire du vivre-ensemble qui fonctionne et qui est extrêmement rassurant par rapport à notre époque et à ce que nous sommes.

Justement, les séries télévisées n’ont-elles pas quelque chose de « shakespearien » ?

Si. Toutes. Lost, c’est pompé sur Tempête de Shakespeare. House of Cards, c’est recopié sur Richard III, qui emploie — c’est quand même hallucinant — le même principe que Shakespeare a inventé au XVIe siècle, l’aparté, celui de Kevin Spacey face à la caméra. Le couple ressemble étrangement au couple des Mac Beth. Même Breaking Bad, c’est l’histoire de Mac Beth : même bonhomme, sans le côté pouvoir et politique, mais l’histoire d’un garçon qui s’embarque dans quelque chose de trop gros pour lui. De là advient la tragédie.

C’est le pessimisme de Shakespeare qui s’exprime, pariant sur l’échec de toute révolution

C’est presque angoissant de voir que ses pièces — 32 ou 33 —, peu importe l’époque ou l’actualité, collent, se fondent dans chaque présent. Comme une matière adaptable à tout, tout le temps. C’est fascinant.

L’épisode centré autour de la révolte populaire pilotée par Jack Cade est complètement à part, c’est un déferlement inouï sur scène. Comment l’avez-vous pensé ?

C’est un acte à part, qu’on pourrait ôter. Il est bizaremment placé au centre des trois pièces, il constitue le seul acte en prose et, en même temps, le pivôt, la récréation au milieu de la tragédie. Il sert à renouveller l’écoute, à mettre de l’air. Avant, on a quand même trois heures où tout le monde se tue. On est partis sur un traitement du carnaval — pas celui de Dunkerque, plutôt celui du Moyen-Âge — voire des Saturnales. Parce que c’est une révolte qui a vraiment existé, mais pas comme ça. Shakespeare traite de l’histoire très librement : Jeanne d’Arc et Talbot ne se sont jamais rencontrés, c’était impossible en fonction de leurs dates…

Le carnaval joue sur l’inversion des codes et des statuts. Le plateau aussi joue de ça : c’est la révolution populaire du plateau. Qui va casser — casser concrètement le décor — et invoquer des autres choses, en termes de techniques de lumière et de son. L’idée, c’était de marquer à jamais le plateau.

Lost, c’est pompé sur Tempête de Shakespeare. House of Cards, c’est recopié sur Richard III

De Jack Cade, Shakespeare fait un fanfaron, un épouvantail. Jack Cade est un leader, mais il n’a pas de pensée politique. Ca n’est que du vent, tout le temps. Il dit une idée, une minute après il dit son contraire. À la base, on est tombé dans le piège : on voulait s’inspirer de la période underground à Londres, avec le punk, Thatcher, etc. Mais ce n’est pas une vraie révolte. C’est peut-être plutôt le pessimisme de Shakespeare qui s’exprime, pariant sur l’échec de toute révolution.

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© Nicolas Joubard / TNT

Quel genre de réactions ont eu vos spectateurs ?

Ils sont étonnés d’eux mêmes. On va au-delà de soi. On se re-connaît. C’est une chose qui me touche, qui est exemplaire que le théâtre est cet endroit des vivants avec les vivants. Nous sommes à la fois seul dans notre discernement et dans notre pensée, et en même temps dans la globalité du monde. C’est vraiment un laboratoire du vivre-ensemble.

Comment déplacez-vous le dispositif considérable de la pièce d’un théâtre à l’autre ?

En camion. On en a deux semi-remorques pour les décors, accessoires, costumes — il y a au moins 400 costumes. Techniquement, c’est monstrueux. Ca demande beaucoup de personnes à l’oeuvre. On le voit dans le spectacle, parce que non seulement plusieurs techniciens, et jouent — un spectacle n’est ni l’oeuvre d’un acteur ou d’un metteur en scène.

Au Festival d’Avignon, vous avez rendu hommage à ces intermittents du spectacle avec une intervention de la rhapsode qui restera dans les annales…

On a cherché comment parler de cet accord désastreux, injuste, de manière pédagogique et empathique. Ca nous concerne tous. On le refera. En ce qui concerne les interiméraires précaires, j’ai bien peur, hélas, que notre gouvernement soit vraiment sourd. Sur les intermittents, nous sommes en attente puisque, jusqu’en janvier, il y a une concertation qui travaille. On verra bien.

À la fin de la pièce, vous offrez un badge aux spectateurs. Pourquoi ?

C’est une médaille, pour leur dire « vous l’avez fait », et aussi parce que c’est pas courant de passer dix-huit heures d’affilée dans un théâtre. Les spectateurs, je leur prend dix-huit heures de leur vie. Donnez-moi un exemple d’un endroit où mille personnes passent dix-huit heures ensemble.

Ce badge donne le souvenir de l’aventure traversée, et les gens poursuivent la rencontre entre eux avec ce badge en dehors du spectacle. J’ai des anecdotes, transmises par Facebook, de gens qui sont dans le métro et reconnaissent leur badge. Même s’ils ne se disent que « bonjour », ça crée du lien social…

Entretien mené par Paul Conge et Julie Lafitte

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

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