TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESKhalil, l’exode d’un Palestinien à Toulouse

Khalil Abu Ain est Palestinien. Il est arrivé il y a quinze jours de Ramallah, dans les territoires occupés de Cisjordanie, pour parfaire sa technique en batterie et percussions au Conservatoire de Toulouse. Après avoir bataillé pour décrocher un visa, il est désormais l’un des rares à profiter du jumelage entre Ramallah et la ville rose. Aparté a pu mettre la main sur lui.

Khalil © Paul Conge
© Paul Conge

« Tu sais ce qu’il y a de mieux avec l’abattage rituel ?
— Dis moi…
— C’est que l’animal n’a pas mal. Dès que le couteau entre, il coupe les nerfs et c’est comme si la bête était endormie.
— Genre ! Donc si je comprends bien tu manges halal et tu respectes la dignité animale? T’en as d’autres des conneries de même (pareilles, ndlr) ? »

Khalil vient d’arriver de Cisjordanie. Le gars fait 90 kilos, est taillé comme une marmule, et son hobby, en dehors de la musique, c’est d’élever des oiseaux. On l’avait rencontré l’année dernière, dans sa charmante ville de Ramallah. À l’époque, son projet de venir en France était assez hypothétique. Il a rencontré des obstacles pas communs pour nous autres européens. On vous propose d’en connaître un peu plus sur son aventure, en trois round.

.

1. Aparté versus Khalil, round ouane : le visa

Si on se retrouve cette après-midi au Capitole c’est parce que Khalil ne connaît pas tellement d’autres places. Il a un peu les jetons de se paumer en s’écartant du centre-ville :

« Il n’y a pas tellement de montagnes ici. Contrairement à Ramallah, tout est plat, je m’y repère pas.

 — T’en fais pas, ça va aller. Je te commande un café habibi. »

Après le lycée, Khalil s’est mis à enseigner dans l’école de musique où il avait lui-même été formé. Le taulier de l’école, Ramzi Aburedwan, lui a proposé l’année dernière d’aller étudier la musique en France. Mais malgré les précédentes collaborations entre l’école de musique palestinienne et le conservatoire de Toulouse, la machine a mis du temps à se mettre en marche.

« J’essaie de comprendre ce que disent les maghrébins. J’y arrive pas, c’est trop différent de ma langue. »

.

LENTES COLLABORATIONS. Il a tout d’abord fallu qu’un professeur de musique de Toulouse aille à Ramallah pour sélectionner deux élèves parmi les plus avancés de l’école. Leurs noms ont ensuite été transmis au Consulat français, qui s’est chargé de leur obtenir autorisations et visas.

Il existe depuis 2009 une convention culturelle de coopération décentralisée entre les villes de Ramallah et Toulouse en direction d’un public jeune, et par le biais d’associations locales telles que l’école de musique de mon pote.

Un visa à Ramallah, le parcours du combattant

Si Khalil avait voulu venir par ses propres moyens, il lui aurait fallu obtenir des papiers d’identités et un passeport, auprès des services de l’autorité palestinienne. Procédure éreintante tant ces gens là, dans leur bureaux, vivent à un rythme différent du nôtre, que ce soit en France ou au Proche-Orient. Cette procédure est coûteuse, le dossier passe entre de nombreuses mains : agents du ministère de l’intérieur, agents des services de renseignements israéliens, puis agents des services d’État civil, puis à nouveau agents du ministère…

Ramallah

Muni d’un passeport, il faut ensuite obtenir un visa. Il n’existe plus de représentation diplomatique française en Cisjordanie et bien entendu, et il n’y a jamais eu d’accords de circulation entre la France et les Palestiniens. Tout se fait donc au cas par cas, sous la supervision d’Israël.

VISA. Pour le visa, il faut donc se rendre auprès des services consulaires, en l’occurrence le consulat général de France à Jérusalem. Le problème désormais c’est que le seul moyen pour traverser le mur, via le checkpoint piétonnier de Qalandiah, au nord de Jérusalem, est d’avoir un permis. Ce document s’obtient dans des situations très particulières, il serait fastidieux de les énoncer toutes. Cependant là encore la procédure est longue, et il apparaît que plus de 70% des demandes sont refusées. Autrement dit, ce n’est pas vraiment dans les habitudes de Khalil d’aller à la plage tous les dimanche, même si elle se trouve à une trentaine de kilomètres.

Obtenir des papiers d’identités, une procédure éreintante tant ces gens là, dans leur bureaux, vivent à un rythme différent du nôtre.


AVION.
Passeport plus visa : check ! Il faut désormais sortir du pays pour aller prendre l’avion à Aman, en Jordanie. (Les Palestiniens sont interdit d’accès à l’aéroport de Tel Aviv.) La dernière difficulté consiste à traverser le pont d’Allenby, seule frontière terrestre entre la Cisjordanie et l’extérieur. Les militaires peuvent décider de fermer le pont lorsque surviennent des incidents (relativement fréquent pour un territoire en guerre) ou simplement de refuser le passage, même muni d’un passeport et visa en bonne et due forme.

DSC_5942
 © Paul Conge

Heureusement pour lui, Khalil n’ a pas eu à en passer par là. Entre un touriste ayant paumé son passeport et un colon israélien à la double nationalité venant renouveler sa carte électorale, le consulat a pu s’occuper de Khalil. On lui a même payé ses billets d’avion et organisé son transfert à Paris. Aujourd’hui Khalil reste à la cité U de l’arsenal et touche une aide de 500 euros mensuelle.

« Mince ! On en est déjà rendu à trois cafés chacun. On décolle ? »

.

2. Aparté versus Khalil, round tou : la musique

Richter. C’est le nom de l’album que Khalil a enregistré à Ramallah avec son groupe : Bil3ax (voir son soundcloud ici). Il nous tend le disque après qu’on ait passé la porte de l’appart. Sur la pochette, on voit une benne à ordure avec la couronne et la toge de la statue de la liberté qui flambent en dedans. Tout un programme…

DSC_6006
© Paul Conge

On passe 15 bonnes minutes en silence à écouter le disque. Les textes sont en arabe, on peut pas en dire grand chose. En revanche sur le son, ça envoie pas vraiment en mode trad’-oriental, si ce n’est les solos de Oud sur certaines pistes. Ça va plutôt chercher des influences chez RATM (pour le message) ou dans le swing de Gogol Bordello mais avec une approche plus dub progressif, plus planant sur la deuxième partie de l’album. Une belle ratatouille donc.

« Comment ça se passe le business de la musique par chez toi, Khalil ?

— Comme pour tout le reste, tu galères, tu rames… C’est un petit pays, on se connaît vite dans le réseau donc pour un batteur comme moi (on trouve des percussionnistes, des très bons même, dans le style oriental, mais pas de joueur de batterie) il y a toujours de la job…

— D’ailleurs ça s’est passé comment pour Bil3ax ? T’as rejoint la formation non ?

— C’est ça, le précédent batteur vivait à Bethléem, il était beaucoup moins disponible pour les répétitions. J’ai rejoint Bil3ax pour enregistrer l’album. On prévoyait des concerts cet été mais, avec les événements à Gaza, on a décidé d’annuler, par respect pour les martyrs. »

Même à Ramallah, centre économique de Cisjordanie, les conditions de développement d’un groupe de musique sont difficiles. Peut-être deux studios de musique, mais hors de prix. Il faut se rabattre sur le matériel perso. A part pour la machinerie « Mohamed Asaf » (cf : Arabe Idol), pas de boîte de production, il faut aller chercher dans ses contacts pour des cachets et surtout pour des salles. Le principal financeur de l’album c’est d’ailleurs la municipalité de Ramallah, en échange d’une chanson de promotion sur l’album, « c’est comme ça qu’on fait du business chez nous ».

Maintenant, Khalil prend des cours au conservatoire de Toulouse. Il espère rester au moins deux ans, peut-être trois et se perfectionner en technique de batterie et théorie musicale. Il a retrouvé quelques compatriotes, musiciens eux aussi, mais reste en attente d’opportunité pour se produire sur Toulouse dans le cadre de nouvelles collaborations.

DSC_6017
© Paul Conge

.

3. Aparté versus Khalil, round tri : la ville rose

Sur le chemin du retour,  on demande à Khalil de donner ses impressions sur Toulouse.

« J’aime bien marcher dans la ville, aller dans les parcs.

— T’y fais quoi ?

— Rien, je regarde les gens, j’essaie de comprendre ce que disent les maghrébins. J’y arrive pas, c’est trop différent de ma langue.

— Tu regardes les filles ?

— Bien sûr, elles font tout pour d’ailleurs…

— Mais il y a quelque chose que tu as envie d’ajouter, non ?

— Oui, à propos de ta ville mec. Je vois des filles, des mecs aussi, ils boivent de l’alcool tous les soirs, ils se désappent dans la rue et ils pissent là. En fait c’est vraiment tous les soirs, ils sont saouls et ils pètent du verre, quand ils se pètent pas la gueule. Et le truc c’est que le lendemain matin c’est propre, on dirait que ça a jamais existé tout ça. Merde, la ville paie des gars qui vont nettoyer toutes les nuits, c’est dingue ! Avec cet argent on pourrait nourrir les pauvres.

— Je vote pour toi mec ! »

En même temps, le gars habite à Saint-Pierre. Le choc culturel, il le subit à chaque fois qu’il y passe. Si par hasard vous tombez sur Khalil dans le quartier, n’hésitez pas à aller le saluer, il est super ouvert.

Article rédigé par Loup

Des fois, le dimanche je mange avec ma mère.

(A)parté pas si vite !

Germaine Chaumel: une photographe à l’oeil humaniste

Le conseil départemental de la Haute-Garonne met à l’honneur, dans une double-exposition gratuite, le travail …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *