TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTES« Henry VI », comète baroque et solaire dans la galaxie shakespearienne

Au TNT se jouait, début octobre, l’étonnant « Henry VI » mis en scène par Thomas Jolly (lire notre interview) et encensé par la critique depuis sa première représentation en intégralité, cet été, au Festival d’Avignon. Dix-huit heures de performance scénique et spectatorielle qu’Aparté s’est mis au défi de vivre pour vous. Récit.

93839ee0680ffce7a6d8736b71686f80

L’ingénieuse mise en scène de la bataille de Saint-Albans. © Brigitte Enguerand

« Cieux, tendez-vous de noir. Jour, faites place à la nuit »

Ces quelques mots furent les premiers entendus par les spectateurs présents au Théâtre National de Toulouse ce 11 octobre 2014. Deux phrases prononcées par une voix d’outre-tombe, dans l’obscurité d’une salle comble et déjà comblée des dix-huit heures qui s’annoncent. Oui, c’est emphatique. Oui, vous savez déjà que la critique sera bonne. Oui, enfin, on a auto-spoilé notre propre article à partir de la quatrième phrase. Mais comme dirait Booba, « les vrais savent ».

La pièce « Henry VI » prend, à certains moments, la forme d’un jeu déluré et joyeux, où le sang jaillit sous la forme de rubans.

Le spectacle « Henry VI » fut annoncé dès sa première représentation comme un OVNI parmi la programmation du très convoité Festival IN d’Avignon. Dix-huit heures de représentation, sept entractes, pas moins de pauses pipi et de goûters improvisés en toute vitesse entre les épisodes. Un véritable marathon où la performance tient autant de celle des acteurs que de celle du public.

On a eu la chance de voir ce spectacle deux fois, et avons pourtant l’impression d’avoir assisté à deux représentations différentes : l’une durait dix-huit heures d’affilée, de dix heures du matin à quatre heures le lendemain, tandis que l’autre, jouée au TNT, se divisait en deux cycles de huit heures. À la fin du spectacle, on ressent pourtant, dans les deux cas, une incroyable fierté d’avoir traversé cette épopée fantasque et hors du commun.

Lire aussi : « H6M2 », l’irrévérencieux petit frère d’Henri VI

Avis aux amateurs d’histoire : la pièce « Henry VI » de Shakespeare tient pour fil conducteur le règne du roi éponyme au destin étonnant, couronné à neuf mois alors qu’il n’en était encore qu’au stade des couches culottes. Quarante ans d’histoire, donc, qui impliquent un nombre conséquent de protagonistes qu’interprètent formidablement – et à tour de rôle – les comédiens de la troupe dirigée par Thomas Jolly, La Piccola Familia. Deux guerres, la guerre de Cent ans et la guerre des Deux Roses, marquent un véritable tournant parmi cette succession d’intrigues plus haletantes qu’un épisode de Game of Thrones (que ne vous regarderez plus jamais de la même façon après le spectacle).

140725_rdl_1072 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Ce qui distingue cet « Henry VI » de ses autres mises en scène, c’est tout d’abord la modernité du texte, traduit par Line Cottegnies et sur lequel Thomas Jolly s’est appuyé : certes, de façon parfois controversée pour certains puristes de Shakespeare, mais surtout de façon à respecter au mieux l’esprit du théâtre Shakespearien, un théâtre à ciel ouvert où les spectateurs regardaient, debout, défiler sous leurs yeux les sombres et les riches heures de leur histoire.

Si le metteur en scène s’est ainsi permis quelques libertés à l’égard de l’auteur — comme par exemple quelques calembours bien sentis à partir de la traduction « Le Maine ! On a perdu le Maine ! Mais où cela nous mène ? »*, c’est pour mieux renforcer la dimension tragi-comique propre au théâtre de Shakespeare, pour mieux surprendre le spectateur et le faire rire à des moments inopportuns.

Tenu en haleine, le spectateur se retrouve, à la fin de chaque épisode, plongé dans un tumulte intérieur presque aussi grand que celui qui se joue dans son estomac.

DU THEATRE DANS LE THEATRE (MIZENABIME). La mise en scène de Thomas Jolly ravit et surprend autant qu’elle déroute ; qui n’a, en effet, jamais vu le Duc d’Orléans chevaucher gaiement sa chaise en osier en lançant à la volée des « tagada, tagada » ? Qui n’a jamais vu une Jeanne d’Arc aux cheveux bleus demander au ciel de lui venir en aide ? La pièce « Henry VI » prend, à certains moments, la forme d’un jeu déluré et joyeux, où le sang jaillit sous la forme de rubans.

Lire aussi : Thomas Jolly : « Hollywood a tout repompé sur Shakespeare »

Le cycle II, bien plus sombre et rock’n’roll, transforme la reine Marguerite en guerrière amazone, affublée de tenues à la Victoria Beckham. A mesure où le ciel des Lancaster se recouvre de la cendre épaisse des défunts alliés du royaume, on observe, ébahis et nerveusement agités, la lente ascension de la famille York vers le trône. Tenu en haleine, le spectateur se retrouve, à la fin de chaque épisode, plongé dans un tumulte intérieur presque aussi grand que celui qui se joue dans son estomac. Eh oui, l’homme est faible face à ses instincts primaires et l’appel des toilettes ou de la buvette les plus proches sonne bien souvent le glas de ces amuse-bouches spirituels.

Des moments d’intimité partagés avec le spectateur qui est invité, à la toute fin de la représentation, à poser avec les comédiens pour lancer un cri silencieux

Pour ceux que la durée (pas les macarons, hein) suffirait à dissuader de tenter cette expérience théâtrale, rassurez-vous, tout est fait pour guider le spectateur dans sa « traversée », comme la surnomme gaiement Thomas Jolly. La rhapsode, fabuleusement incarnée par Manon Thorel, vient régulièrement s’enquérir de l’état des spectateurs, résumant pour les narcoleptiques de la digestion les rebondissements de l’épisode précédent.

Des moments d’intimité partagés avec le spectateur qui est invité, à la toute fin de la représentation, à poser avec les comédiens pour lancer un cri silencieux – immortalisé par une photo – contre l’accord du 22 mars qui continue d’indigner et de mobiliser les intermittents et les personnes touchées par la précarité. Preuve que le théâtre fédère et anime au delà même de ses murs.

Pour les curieux, la captation du spectacle est toujours diffusée sur le site Culturebox. Et parce qu’Aparté.com s’associe à la cause des intermittents, on vous propose de visionner l’excellent discours de soutien prononcé par Manon Thorel.

 *Notre restitution du texte n’engage que nous – et notre capacité limitée de mémorisation des quelques milliers de vers de la pièce

Article rédigé par Julie Lafitte

(A)parté pas si vite !

[FILM] «Délicatessen», de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet

Le confinement dure depuis plus de deux semaines. Si votre stock de rouleaux de papier …