TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESMoi, Diana T., 33 ans, pornoterroriste

Porno, terroriste. Peut-on rêver plus belle fusion des termes ? Diana Torrès, fusée montante des milieux anarchistes espagnols, a fait la tournée des bars libertaires en France pour répandre ce mode d’action sexuel. Subversif à souhaits.

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Diana – Photo Paul Conge, Aparté.com

 

 

À quoi pouvait bien ressembler le visage de cette femme nue, encagoulée, le poing serré sur une grenade, qui figure en couverture du livre Pornoterrorisme (2011)? À peine débarquée d’Espagne, l’anarchiste Diana J. Torres nous a fixé rendez-vous en fin d’après-midi sur la terrasse du Communard, l’imparable bar anarchiste de la Ville rose.

Ambiance : les murs, tapissés de posters à l’esthétique punk, confrontent une vieille tireuse à bière artisanale, sous la surveillance d’un crâne de pirate coiffé d’un béret. C’est là, autour de quelques demis, que Diana a nous a raconté son activisme sexuel.

«Le pornoterrorisme, c’est du féminisme»

Diana, trente-trois ans, a un style à rayer le parquet. Crâne rasé à la tondeuse, crête iroquoise, elle sourit beaucoup et a un stickers « anti-todo » d’épinglé sur la chemise à carreaux — slogan du mouvement radical basque. Née à Madrid, elle aime compulser Cortazar, Bukowski, et dévore la culture punk à côté de ses activités militantes. Diana est aussi un peu philosophe. Elle a étudié Nietzsche et les philologues à la fac de Barcelone. Mais son engagement ne vient pas de sa formation académique. Elle tient à le préciser.

« Les universitaires sont des traîtres. Ils produisent des écrits pour les élites intellectuelles », déplore-t-elle. À l’inverse, elle dit s’adresser « à la base militante, aux gens de la rue, aux mouvements queer et aux classes populaires. »

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Le Communard – Photo Paul Conge, Aparté.com

Expériences dissidentes

« Le pornoterrorisme part de ma propre rage », dit-elle en sifflant une grosse gorgée de son verre. Enragée, Diana l’est doublement. Contre « le monde hétéro-normé, où il y a une claire définition de ce que doit être la sexualité ». Contre les institutions, qui jugulent nos désirs et mettent notre liberté sexuelle en cage :

Pornoterrorista« L’Église, l’État, la science médicale gèrent et contrôlent notre sexualité, administrent nos désirs, imposent le binarisme homme-femme. Ceux qui sortent de ces assignations sont punis et opprimés. » En clair, « un garçon effémine subit dès son plus jeune âge cette violence symbolique. »

Transgression. Car, depuis la puberté, Diana digère mal ces assignations sexuelles. « Je ne répondais pas au prototype de ce qu’est une fille ». Agression symbolique précoce ? Très tôt, elle développe un goût et une compétence pour la dissidence. « Il faut avoir vécu ces oppressions pour les combattre », croit-elle. Ado, elle voulait pouvoir « se sentir libre d’ôter ses vêtements sur la plage », de « montrer ses seins devant une paroisse ». Mot d’ordre : refuser la docilité corporelle.

Et son corps devient le laboratoire non-normé de ses expériences dissidentes. « À quatorze ans, je me frottais des orties contre les seins, et ça me procurait un début de jouissance. » Gradation dans le sexe expérientiel : au fil des partenaires, ses pratiques font voler en éclat les barrières de la sexualité acceptable.

« La pornographie est une industrie qui sert à générer du capital. »

Petite lubie, elle mentionne à de nombreuses reprises l’ « éco-BDSM ». Kézako ? « L’éco-BDSM part de l’éco-sexualité d’Annie Sprinkles (ancienne actrice porno, ndlr). On peut établir une relation porno, sexuelle, affective avec notre milieu naturel. Dans l’environnement, beaucoup de choses peuvent susciter plaisir et douleur. »

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Attentat contre l’ordre sexuel

Pour lutter contre les avatars dominants de la sexualité, Diana se saisit donc de l’arme la plus efficace. Le sexe. Ou plutôt, ce qu’elle appelle la « postpornographie ». « Post », car la pornographie en l’état est « une industrie qui sert à générer du capital », une représentation majuscule, exclusive, qui se garde bien à l’écart des « pratiques dissidentes ». Le pornoterrorisme est une riposte. Une réponse intentionnellement transgressive qui porte « attentat » aux conventions, aux normes, à l’ordre sexuel et moral.

D’abord en Espagne, dans les couloirs souterrains de la contestation, bars libertaires, « squats transpédégouines », puis dans la rue, Diana multiplie les happenings de porno urbains. Elle réalise des éjaculations féminines, fistings, scarifications, sadomasochisme en public — diversifiant hautement son répertoire à mesure des représentations. Son happening favori : le porno-assaut, à forte dimension symbolique. Elle raconte.

« Avec des copines italiennes, on s’est enregistrées en train de baiser bruyamment, sur dictaphone. On se frappait, on criait. On a ensuite déposé cet enregistrement derrière… l’autel de la Basilique Saint-Pierre, au Vatican, pendant une messe. Après avoir appuyé sur play, on est sorties. Les gens pensaient que c’était un miracle, et s’approchaient de la vierge (rires). On voulait par là redonner une voix à toutes les putes qui ont été stigmatisées par l’Église. »

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Ateliers d’action sexuelle

Diana a été la tête d’affiche de nombreux « ateliers d’action sexuelle » en France. Et, pour mettre le pornoterrorisme en action, elle ne s’embarrasse d’aucune pincette. Via un modus operandi archidirect, tape-à-l’oeil, extrêmement choquant pour les non-initiés, elle ritualise, exploite les corps au maximum de leur résistance. Avec un petit côté occulte.

« Il faut montrer que les corps ne sont que de la viande. »

Marguerin, lyonnais, a pris part à l’un de ces ateliers. Plutôt sensibilité aux questions porno, « habitué à la nudité et surtout très voyeur », il revient sur une performance :

« Le début était très incantatoire, en mode sorcière, très cheap, très keupon. Elle a récité des poèmes en se faisant saigner le visage, puis a procédé à un rituel de désenvoûtement collectif dans le but de contrecarrer la violence de l’oppression sexuelle capitaliste. Elle a demandé au public si quelqu’un(e) voulait bien venir la fister. C’est un jeune homosexuel qui s’est proposé. C’est vraiment le truc qui m’a fait décoller. J’ai trouvé ça touchant, très fragile au final. » Et d’ajouter : « Dans un porno, à ma connaissance, tu ne verras jamais un gay en train de fister le vagin d’une punk scarifiée portant une cagoule de catcheuse mexicaine. (…) C’est important de voir ça, d’y participer, tu as l’impression d’avoir récupérer un peu de puissance sur ton corps en tant que machine à jouir exploitée. »

 

« Exotique, voyeur »

Jusqu’où ça va ? Swann (le nom a été modifié) a été un peu dégoûté d’une représentation à Rennes. « J’ai trouvé ça violent de me trouver confronté à une vidéo de mammectomie [ablation des seins, NDLR] effectuée sur une personne transsexuelle sans que cela ait été annoncé. Même dans le cadre d’une performance artistique, ça me paraît exotique et voyeur », commente-t-il.

« Tu as l’impression d’avoir récupérer un peu de puissance sur ton corps en tant que machine à jouir exploitée. »

L’intérêt ? « Montrer que les corps ne sont que de la viande », rétorque Diana. Elle a été critiquée à plusieurs reprises pour avoir recommandé à des participants un documentaire (La Science de la panique) atténuant grandement la gravité des IST, et décrié comme « révisionniste ». Mauvais procès, explique une responsable de La Mutinerie, un bar féministe à Paris, qui a accueilli un de ses ateliers d’éjaculation : « Elle s’inquiète surtout de la puissance du lobby pharmaceutique et des intérêts commerciaux en jeu avec la vente de médicaments. »

Contre les féminismes « sexophobes »

En Espagne, l’anarchiste milite aux côtés des mouvements queer et féministes. « Le pornoterrorisme, c’est du féminisme » confie-t-elle. Pas n’importe quel féminisme : elle est en désaccord profond avec les « féministes blanches de classe moyenne qui veulent abolir la prostitution » et, surtout, les féministes « sexophobes », celles qui rejettent « tout type de sexualité ouverte et consentante » : prostitution, pornographie, sadomasochisme.

Ensemble, les féministes pornoterroristes appellent au droit à jouir et à utiliser tout ce qu’elles souhaitent pour s’exciter sexuellement. Sans chef, sans autorité. Le côté anarchiste. Chacun peut donc s’approprier le terme « pornoterrorisme » pour désigner ses actions. Cela servira à « raviver nos sens », prophétise-t-elle.

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

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