TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTESAu Testet, avant le drame

Le week-end dernier, Aparté est parti en exode à la « zone à défendre » (ZAD) du Testet, sur le site contesté du barrage de Sivens, où un mouvement citoyen et écolo a pris racine sur place depuis plus d’un an, sur le mode de Notre-Dame-Des-Landes. Les zadistes appelaient à une réunion nationale pacifique le 25 octobre. Reportage et photos.

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Attablé sous le petit chapiteau du Parti de Gauche (PG), Jean-Luc Mélenchon termine ses brochettes. La mine renfrognée, il se remet de l’accueil hostile de quelques « zadistes » qui, un instant plus tôt, lui ont expédié une salve de yaourts en pleine figure. Accueil glacial. L’ancienne tête de proue du PG ne sait pas encore qu’il écopera à nouveau, un peu plus tard, d’un jet d’oeufs de poule, catapultés par d’autres sympathisants excédés.

La tension est palpable ce 25 octobre à Sivens, dans la réserve biologique du Testet, où plus de deux mille sympathisants de la cause écologique, dits « anti-barrage », se sont rassemblés sur le mode festivalier à l’appel du collectif du Testet. Chapiteaux, scènes improvisées, et groupes de « zikos » tapant la chansonnette. Anars, teufeurs et écolos sont aussi de la partie. Depuis des mois, la zone humide est ravagée par les bulldozers et les technologies de déboisement. Les sympathisants, résolus, campent là en permanence, se succèdent, repartent, reviennent, « enracinent la résistance ».

Quelques heures plus tard, Rémi Fraisse tombera au cours d’affrontements avec les gendarmes, vraisemblement des suites de l’explosion d’une grenade à détonation.

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« Tagger les véhicules des médias, ce n’était pas notre idée »

Sur la plaine du Testet, le soleil frappe par intermittence. Les températures sont comme branchées sur un oscillateur mal réglé. Il éclate, par endroits, des accrocs et des disputes. Entre ceux qui rejettent les partis et les politiciens, et ceux qui transigent. « On discute avec le PG depuis hier, et ça se passe bien », lance un zadiste. Des dreadlocks en face ne sont pas d’accord. « Pourquoi on les laisse venir ? On porte notre merde tous seuls ! » lâche un garçon barbu, une triple couche de cernes sous les yeux. Ils se quitteront sur une brouille.

Il y a ceux qui veulent rester non-violents. La question de la violence n’a jamais été tranchée collégialement. Et ceux qui ne veulent pas déraper. « Tagger les véhicules des médias, ce n’était pas notre idée » entend-on. Restent les quelques autres, qui s’engagent dans des bagarres avec le service d’ordre pour un désaccord de fond. Toutes les empoignades sont vites stoppées.

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« GaZAD », zone guerrière

Certains sont à cran. La veille au crépuscule, un commando improvisé a mis le feu au préfabriqué où logeait un vigile chargé de surveiller la zone. Une zone ratissée par les machines, rebaptisée « Gazad ». Riposte policière : une dizaine de camions de CRS rapplique illico, aspergeant le front de la ZAD d’une pluie de grenades lacrymogènes pour éloigner les plus turbulents. Au sol, ce matin, on tombe sur les restes de la bataille : cadavres de grenades, goupilles et douilles, impacts d’explosifs. « Cette intervention n’a pas été décidée par le collectif du Testet » assurent les militants sur place. Le fait d’électrons libres partis « en découdre ».

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Ces cafouillages sont révélateurs de l’ambiance crispée. Normal : l’affrontement de la veille avec les forces policières s’inscrit dans une longue lignée de heurts entre les défenseurs de la ZAD et la police, entamée en février et jamais finie. On ne compte plus les cas de violences policières et ses conséquences physiques, les entailles, les plaies, les os brisés. Les corps excédés. Une sympathisante relève la manche de son gilet, où une marque rouge peine à cicatriser : « le résultat d’un tir de flashball, ça. »

Les épisodes successifs de provocations et d’intimidations ont hâtisé les tensions.

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À la lisière de Gazad, derrière une tranchée, des camions de CRS font la vigie. Une douzaine d’agents sont stoïques sous le soleil, immobiles, fantoches. « Bonjour, je suis un soldat Playmobil », ironise un zadiste, posté sur la butte en face. Il se sert un verre dans son cubi de vin rouge, et trinque. « À nos champignons, qu’on ne pourra plus ramasser ici. »

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À la ronde, plus un seul arbre. Des trous géométriques, des tranchées rectangulaires. Le secteur a été entièrement déboisé. De la terre à perte de vue, aplanie à bloc, ratatinée par les passages successifs de rouleau compresseur. Craquelée aussi par la chaleur. Plus rien ne poussera ici avant dix ans.

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En retournant au camp principal, situé après la bordure qui délimite le secteur de construction, on se fraye un chemin sur les copeaux de bois qui recouvrent la zone. Un mur de son déverse du reggae à plein volume. On croise un mirador en train d’être monté — sur un arbre déraciné et replanté à cet endroit, à plus de deux mètres de profondeur. Le précédent était « juste là », abattu par les policiers, nous jure-t-on.

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Venu de Gaillac, un hélicoptère de CRS balaye bruyamment le ciel. « Parfois ils viennent la nuit. Ca nous réveille. C’est de la provoc’ » commente une documentariste. Un autre s’amuse : « Une fois, on a réussi à les faire partir, à force de brailler tous ensemble. »

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Au micro, sous le grand chapiteau rouge et bleu, un zadiste a le ton péremptoire. « Nous serons le grain de sable qui enrayera la machine à détruire. » D’autres lui succèdent. Puis, la voix éraillée et débilitée par 60 jours sans nourriture, un gréviste de la faim prend la parole : « Rassurons-nous : un jour, les asticots boufferont les responsables. »

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Mélenchon est toujours là, hissé en vedette par les grands médias venus couvrir le rassemblement : Canal+, M6, iTélé. Il met les voiles ensuite.

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Des débats démarrent sur une estrade, bâtie dans l’après-midi au débotté. Les responsables du PG, d’Europe Écologie les Verts (EELV) et du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) se cèdent la parole à tour de rôle. Vient ensuite un homme sans étiquette, aperçu dans les clashs avec les CRS. Il justifie : « Si certains d’entre nous sont cagoulés, c’est parce que, parmi nous, il y a des RG (agents des renseignement généraux, ndlr) un peu partout ». Déclarations accueillies sous les huées et les protestations de la foule.

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L’après-midi se ternit. Au camping, près de l’accueil, les derniers arrivants assemblent leur tente. Un barbecue est en route. Les ressources festivalières sont mobilisées à plein.

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Puis, vers dix-sept heures, des détonations retentissent au loin. Des grenades lacrymogènes éclatent à l’autre bout, à Gazad. L’hélicoptère survole toujours le Testet. Des fumées grisâtres grimpent dans l’air. D’autres détonations. Aux hauts-parleurs, une voix annonciatrice de la débâcle qui va suivre : « On a besoin d’assistance médic’ à Gazad. Venez ! »

Quelques heures plus tard, à deux heures du matin, nous ne serons plus là. Rémi Fraisse sera là lui, et il tombera pour la lutte de Sivens.

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Photos © Paul Conge/Aparté

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

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