TEMPS DE LECTURE : 5 MINUTESEn Aparté avec… Emmanuel Carrère, écrivain exégète

Trois ans après Limonov (2011), Emmanuel Carrère réouvre la Mer Rouge de l’édition et dégaine Le Royaume, une enquête sur l’extension du christianisme au Ier siècle. L’écrivain entend évacuer la mystique, les légendes, les récits refabriqués de cet endroit de l’Histoire privatisé par la théologie. On lui a parlé de foi et d’Évangiles au Vieux Temple protestant de Toulouse. Rencontre.

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© Paul Conge

Au commencement, l’Eglise n’a jamais été une, mais éclatée. Paul de Tarse n’était sans doute pas un type formidable. Carrère n’a pas la vision irénique du christianisme balbutiant. À contrepied des prêcheurs de carême, l’écrivain questionne, réhistoricise, traque en historien la trajectoire des prophètes, « petit groupe qui a cru à la résurrection, et qui est devenu l’Eglise », dont Luc, Pierre, Paul (celui qu’Onfray soupçonnait d’avoir de petits soucis érectiles) et leurs entreprises de conversion.

Choc spirituel

Il y a 25 ans, Carrère traverse une « crise de foi ». Le voilà devenu chrétien. Il relit les Évangiles, chiale, boit la tasse, remonte à la surface, perd, gagne, et — vertige mystique — touche du doigt l’immaculée conception, le salut et la résurrection.

Remis, convalescent, il pilonne quelques décennies plus tard les ouvrages des théologiens Paul Veil, Flavius Josèphe, d’exégètes protestants et catholiques, des Pères de l’Eglise, de différentes traductions de la Bible, et il traduit au passage l’Évangile de Marc — « le grec de Marc est l’équivalent de l’anglais d’un chauffeur de taxi à Singapour ».

Aujourd’hui, Carrère n’est plus croyant. Il ne croit plus à la transcendance, ni aux arrières-mondes. Mais il a grandi à travers ses expériences théologiques. Il en vient à paraphraser Nietzsche, aspire à compulser le Traité d’athéologie.

Le Royaume est un voyage didactique qui ne fera pas seulement florès dans les arrières-boutiques de l’Eglise : il parle à tous. Ses détracteurs l’accuseront de manquer de Verbe : patte blanche, terne, sans éclat, le style déçoit. Ce n’est pas son problème. Il confie « écrire ce livre pour ne pas abonder dans mon sens ». Entretien libre.

Aparté.com : D’après ce qu’on lit dans la presse, vous avez vécu cette « crise de foi » il y a un sacré bout de temps. Pourquoi exhumer cette période aujourd’hui dans ce livre ?

Emmanuel Carrère : Pour une raison assez simple. Décidant d’écrire un livre qui est une sorte de visite guidée du Nouveau Testament, en essayant de me représenter ces hommes avant qu’on leur mette des auréoles — des hommes faillibles, querelleurs, comme nous tous — en essayant de comprendre à quoi ils croyaient, il se trouvait qu’à un moment de ma vie, de façon extrêmement littérale, maximaliste, même dogmatique, j’y ai cru.

« Il ne faut pas oublier la part de folie du christianisme »

Ca me paraissait être une expérience personnelle qui méritait d’être versée au dossier. Pour moi, cela répond à une question qui est toujours pertinente : qui parle ? D’où tu parles ? Je ne crois pas à la vérité révélée, je ne prétend pas dire une vérité absolue, il me paraît nécessaire de dire au lecteur qui lui parle, par le biais de quelle subjectivité, quelle expérience personnelle. C’est une question d’honnêteté vis-à-vis du lecteur.

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© Paul Conge

Le Royaume remplit les béances, si l’on peut dire, de ce que l’on sait de l’histoire du christianisme avec des hypothèses, de la fiction. Comment le caractériseriez-vous : roman, enquête, oeuvre historique…?

Disons que je m’accommode très bien de ce côté hybride que vous définissez. Ca ne me gêne pas, pourvu que le lecteur sache à quoi s’en tenir.

Je ne veux pas induire le lecteur en l’erreur, je veux qu’il sache que je m’autorise des libertés. Il y a des moments où j’extrapole. J’essaie de faire la distinction entre ce que le lecteur peut tenir pour acquis, parce que la communauté des théologiens, des historiens et des exégètes s’accordent dessus, et d’autres hypothèses plus hasardeuses qui n’engagent que moi.

Je suis dans une démarche historique, bien que je ne sois pas un historien de formation, mais dès lors qu’on a lit énormément d’ouvrages historiques, on peut s’improviser comme tel. Ce n’est pas scandaleux, même si on n’a pas les diplômes. Le tout c’est de le dire. Un historien amateur et un romancier peuvent tout à fait faire bon ménage à l’intérieur du même livre.

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© Paul Conge

Avez-vous encore un brin de foi ?

Non, je n’ai plus la foi. Mais j’ai toujours eu l’impression d’écrire sur quelque chose de plus grand que moi, dont l’essentiel m’échappait.

Maintenant que votre crise est remisée au placard, quel est votre rapport au christianisme ?

On ne peut pas réduire le christianisme à quelque chose qui serait purement une morale bienveillante. Il ne faut pas oublier la part de folie du christianisme, qui est sa grandeur et sa singularité absolue, qui le distingue de toutes les sagesses antiques.

Dire que la vérité gît davantage dans la faiblesse et la pauvreté que dans la richesse et la grandeur, c’est quelque chose qui va contre tout ce qu’on croit savoir du monde tel qu’il va. Il ne faut pas oublier ce côté absolument scandaleux et ne pas le diluer dans le trop communément acceptable.

Entretien mené par Paul Conge

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

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