TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESLes gameuses sont-elles aux manettes ?

A l’occasion du Toulouse Game Show, qui consacre une bonne partie de sa programmation au jeu vidéo, Aparté est allé à la rencontre de ces joueuses, de plus en plus nombreuses.

Image 6Le jeu vidéo, un monde encore masculin, même si les joueuses représentent presque 50% des joueurs selon le syndicat national du Jeu vidéo – Photos Aparté.com, Eliot Ratinaud

Rappelons-le : le jeu vidéo, ce « 10ème art », est une industrie culturelle mondiale qui rivalise sans sourciller avec le cinéma ou la musique. Une industrie qui pèse 60 milliards de chiffre d’affaire mondial, et ça grimpe, avec une percée assez lente des joueuses. Elles étaient 4% dans les années 1980 contre 39% en 2005 selon un sondage TNS-Sofres, et près de 50% en 2013. Alors, qu’en est-il de ces «gameuses», «geekettes», ou plutôt «geekes» ? Et oui, ça bouge côté sémantique. Preuve que ça bouge tout court.

Trois gameuses et un avis assez unanime

Luni, 22 ans, baigne dans le jeu vidéo depuis qu’elle est enfant, branchée rétro-gaming, fan de Zelda et des vieux Resident Evil. Pour elle, les joueuses de jeu vidéo restent « bizarrement très méconnues ». Un léger mieux est à noter cependant ces derniers temps, « mais sur youtube ou dailymotion, c’est encore beaucoup des mecs qui postent » constate la jeune femme. Luni a cependant plus de mal avec la représentation des femmes dans le jeu vidéo. « Généralement, c’est un peu des greluches qui sont là pour être sauvées » ironise la joueuse.

« Sur Call Of Duty en ligne, c’est l’horreur. Si t’as le malheur de mettre un micro et que les gens entendent que tu es une femme, ils te suivent partout, ils te font chier et ils t’insultent »

Marion, 25 ans, cosplayeuse et développeur
Marion, 25 ans, cosplayeuse et développeur – Photos Aparté.com, Eliot Ratinaud

Marion, 25 ans, cosplayeuse, développeur post-compositing (effets spéciaux, colorimétrie, etc.) se considère comme une «grosse gameuse, depuis 15 ans et beaucoup en ce moment avec le chômage !» *rire géné*. Formée, elle aussi, avec Lara Croft, elle l’apprécie, « même si elle est exagérée dans ses proportions quand même ».

Elle trouve qu’il y a de plus en plus de jeux vidéos mettant en scène des femmes fortes ou éloignées dans anciens canons, et ce depuis environs 5 ou 6ans. Elle parle ici de jeux tels que Beyond Good and Evil, ou encore Uncharted, certes dans des second rôles, les femmes sont des pivots du scénario. Un effort surtout visible selon elle, en Occident. Car selon elle, « depuis 5 ans c’est quand même cool d’être geek ». Ainsi, il y a une mode du geek, et une pénétration du public féminin dans le jeu vidéo, créant ainsi sa propre demande. « Il y a quand même encore beaucoup de jeux très cons, les Léa Passion, Léa Poney » rit-elle. mais il y a quand même une demande pour voir autre chose ».

Un milieu et des pratiques sexistes ?

Concernant les « youtubeuses », elle constate leur faible place et déplore surtout l’utilisation – primaire, dans la même stratégie que les MMORPG asiatiques – d’attributs pour attirer la gente masculine, qui constitue encore ici la majorité du public. « Il y aura toujours des femmes qui savent que c’est un monde masculin et que, pour attirer, il faut montrer des seins » déplore-t-elle. Sur des chaînes youtube consacrées au streaming de jeu, beaucoup de ces « streameuses » ne cadrent même pas – via la webcam – leur visage au profit de leur poitrine. Autre élément soulevé par Déborah et Marion, il est très fréquent de se faire harceler sur les parties de jeu en ligne.

« Sur Lineage II, la tenue de base quand tu débutes ressemble à une tenue SM »

Le cas de Call Of Duty, dans sa partie multijoueur en ligne fait ici figure de très mauvais élève. « On est maintenant pas mal de gameuses et on est pas toujours très bien reçues. » Elles ont toutes les deux vécu cette expérience, et ne sont pas les seules (même si cette vidéo met en scène un public très jeune). « Sur Call Of Duty en ligne, c’est l’horreur. Si t’as le malheur de mettre un micro et que les gens entendent que tu es une femme, ils te suivent partout, ils te font chier et ils t’insultent si tu es un peu nulle » confie Marion.

Déborah, 22 ans, cosplayeuse
Déborah, 22 ans, cosplayeuse – Photos Aparté.com, Eliot Ratinaud

Déborah, 22 ans, cosplayeuse également, circule beaucoup dans les salons depuis 6 ans en France. Autrefois pour des associations de promotion de jeux vidéos musicaux. Son premier jeu a été Tomb Raider – une fan de Lara Croft – et aujourd’hui pas mal de MMORPG – Massive multiplayer online role playing game.

Cette fan aguerrie connaît bien Lara, et outre le fait qu’il y ait eu des changements d’éditeurs, Déborah perçoit une constante : Lara est toujours ce personnage fort, certes aux proportions quelques fois exagérées. Aux antipodes donc de personnages plus « conventionnels » comme Zelda ou Peach dans Mario. « Après, vu que je joue pas vraiment à des jeux vidéos pour les filles, c’est totalement différent » précise cette gameuse avertie.

« Il y a très peu d’héroïnes dans les jeux vidéos. C’est dû au fait que les programmeurs sont essentiellement des hommes »

C’est, ici, le point central. Il y a, selon Déborah mais aussi Marion et Luni, encore des progrès à faire. Et même si on sent un effort de la part des développeurs en Occident. Les MMORPG asiatiques continuent, en effet, de présenter en très grande partie une « guerrière » paradoxalement toujours plus dénudée – Lineage II, Tera, Aion – dans une certaine mesure, pour attirer le public masculin. « Parfois, c’est scandaleux, parce qu’on est level maximum, mais on est à poil » observe Déborah. Dans ces jeux-là, plus le personnage que l’on incarne est censé s’endurcir, plus celui-ci se dénude et ce, uniquement pour les personnages féminins. « Sur Lineage II, la tenue de base quand tu débutes ressemble à une tenue SM ». Les gameuses se retrouvent même confrontées à une réticence pour intégrer des équipes de jeu en ligne – «team» ou «guilde».

Une conception encore largement masculine

Le très sympathique et dynamique chef d'orchestre de cette émission de ciné, série, web, jeu vidéo, culture japonaise - Photos Aparté.com, Eliot Ratinaud
David, le très sympathique et dynamique chef d’orchestre de cette émission de ciné, série, web, jeu vidéo, culture japonaise – Photos Aparté.com, Eliot Ratinaud

David Frécinaux, présentateur de l’émission « + ou – Geek » sur Enôrme TV aborde alors le sujet de manière brute. « On nous a souvent dit : « Tiens il n’y a pas beaucoup de nanas dans votre émission » mais en même temps, des journalistes expérimentées et légitimes, elles ne sont pas hyper légion. On en a trouvé que en cosplay (Yumi) et en culture japonaise (Erell) qui sont, des gameuses, mais pas des hardgameuses à fond. Mais par contre cette année on a recruté Carole Quintaine de Gameblog, une vraie addict. Mais c’est vrai que c’est un milieu, en général  hyper masculin  » explique-t-il.

Selon David, la sphère créative et de conception de jeux vidéos restent composées en large partie d’ hommes. « C’est dommage vu qu’on est à 40% de joueuses ce qui était certainement pas le cas il y a un petit bout de temps » déplore le journaliste. « Il y a très peu d’héroïnes dans les jeux vidéos et je pense que c’est dû au fait que les programmeurs sont essentiellement des hommes » analyse-t-il.

Le concept de l’émission «+ ou – Geek», n’étant pas de faire venir des professionnels mais des passionnés, dont la chronique n’est pas le métier, les fondateurs de l’émission ont rapidement trouvé des chroniqueurs via leurs contacts. « Les seuls sur lesquels il a vraiment fallu creuser, à travers des blogs ou autre pour trouver des personnes, c’était des filles. Il fallait chercher très loin et sur youtube, il n’y a vraiment pas beaucoup de filles. D’ailleurs, tu le vois avec les invités du TGS, c’est hyper masculin ! » conclut David Frécinaux.

Vous avez dit « parité » ?

A travers ces portraits croisés, on dresse un bilan assez pessimiste de la place de la femme dans le jeu vidéo, mais qui reste à nuancer tant ce terme de « place » est vaste. Pour résumer: il y a de plus en plus de gameuses mais qui sont mal accueillies – surtout dans le jeu en ligne – et une représentation de la femme qui tend à évoluer dans les productions occidentales, mais qui reste un fond de commerce pour attirer le public masculin dans les MMORPG asiatiques.

Dernier point, plutôt surprenant : les compétitions officielles de jeux en réseau séparent en deux catégories distinctes les hommes et les femmes. La première raison à cela est que ces compétitions se déclarent «compétitions sportives». Mais la seconde, beaucoup plus commerciale, consiste à exhiber des team uniquement composées de filles dès lors beaucoup plus attirantes pour le public masculin. Preuve que le 10ème art, qui ne cesse de se développer et de se ré-inventer dans ses créations, doit continuer à se penser et à se chercher dans sa dimension sociale.

Article rédigé par Eliot Ratinaud

(A)parté pas si vite !

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