TEMPS DE LECTURE : 10 MINUTESArnaud Bernard : itinéraire de trois habitués

Dans le vocabulaire noctambule, le « QG » est ce lieu festif – imprégné de souvenirs et de familiarité – dont on essaye parfois de s’éloigner pour découvrir de nouvelles adresses, mais auquel on ne manque pas de revenir, inlassablement attiré par ses murs coutumiers. À l’occasion de ce dossier dédié aux nuits toulousaines, nous avons suivi trois couche-tards prêts à nous embarquer dans un quartier dont ils ont apprivoisé l’ambiance : Ariane, Gwenaëlle et Mathias goûtent à toutes les lunes de la Place Arnaud Bernard.

Place-Arnaud-BernardLa Place Arnaud Bernard – Photos © Pierre Selim.

20h00. Les habitudes du trio débutent dans le choix du point de ralliement : une résidence étudiante du quartier Compans Caffarelli dans laquelle habite Gwenaëlle. Avantage stratégique puisque nous sommes tout près de la « zone de front », petit surnom affectueux que Mathias aime donner à la Place Arnaud Bernard les soirs où il se sent d’humeur à l’assiéger.

« Ce témoignage, c’est une façon de combler un manque et de palier quelques clichés  »

Confortablement installés, enregistreur en main, nous profitons de ce moment de calme avant la tempête pour hasarder une première question : « Pourquoi avoir proposé votre expérience pour la rédaction de cet article ? Pourquoi Arnaud Bernard ? » Ariane propose de nous faire écouter un morceau de Zebda en guise de réponse, Le dimanche autour de l’église : « Y’a autour de mon église – Et partout y’a – Des langues qui se mélangent un chouïa – Y’a pas de prénom y’a que des rouyas – Où qu’il est passé l’interprète ? ».

Puis elle nous explique : « Cette chanson parle des puces de Saint-Sernin qui s’enroulent chaque dimanche autour de la cathédrale et gagnent les rues jusqu’à la Place Arnaud Bernard. Tout le monde les connaît, tout le monde les a parcourues au moins une fois et chacun est prêt à prôner le multiculturalisme du marché aux puces au soleil de midi. Mais beaucoup redoutent les rues du quartier une fois la nuit venue. Moi, la Place Arnaud Bernard que je connais le mieux, c’est justement celle qui s’éveille à 21h. Alors ce témoignage, c’est une façon de combler un manque et de palier quelques clichés ».

En recherche d’intimité

La suite de la discussion nous permettra de faire connaissance. Ariane travaille pour une boîte de production de musique, Mathias est métallier tandis que Gwenaëlle est étudiante en arts plastiques. Leurs profils sont très différents et empêchent toute pseudo-interprétation sociologique du type: « Dis moi qui tu es, je te dirai où tu sors ». Toutefois, lorsqu’on leur demande de décrire la soirée idéale, la réponse est au consensus : « On privilégie toujours des endroits plutôt intimistes. Personnellement, je me sens toujours plus à l’aise dans un bar alternatif, moins connu et loin des lieux de grand passage comme les boîtes, mais plutôt axé sur une clientèle d’habitués. Des gens que l’on recroise souvent au cours des soirées, et avec qui on finit par échanger un sourire complice, voire une discussion » affirme Gwenaëlle.

« C’est vrai que l’on aime les endroits qui revendiquent une vraie identité ; où la clientèle participe aussi à la création de cette identité. C’est peut-être aussi pour ça que l’on aime autant Arnaud Bernard, parce que c’est un quartier avec une forte personnalité festive » ajoute Mathias. « Pour autant, on aime qu’il y ait des concerts, de la musique, ou du théâtre d’impro » termine Ariane sur un ton plus léger.

On s’amuse de voir à quel point le politique peut trouver sa place dans des lieux de fête et de détente.

21h00. On décolle. La feuille de route est réglée comme du papier musique par nos trois acolytes. Première étape : Le Communard. Si le nom de l’établissement nous donne à comprendre ce que Mathias entendait par « forte identité », la décoration intérieure est encore plus parlante : deux drapeaux antifascistes sont épinglés au plafond, tandis que les murs sont recouverts de graffs, d’affiches, de slogans de luttes, et d’une exposition photographique sur les manifestations toulousaines à la faveur du mariage pour tous. On s’amuse de voir à quel point le politique peut trouver sa place dans des lieux de fête et de détente.

Le-Communard-Arnaud-Bernard

Dans ce bar tout en longueur, un morceau des StrayCats bat son plein pendant que l’on déguste sa bière sur l’une des tables installées dans le prolongement du comptoir, ou que l’on termine sa partie de fléchettes. L’établissement n’est pas bondé, mais les clients et le serveur entretiennent un échange plus que cordial.

Quelque chose de très amical, loin des grandes enseignes impersonnelles.« On vient régulièrement ici. Pour boire simplement un verre entre amis en sortant du travail, pour débuter une longue nuit de fête ou pour profiter d’un petit concert. C’est le genre d’endroit qui vous donne envie de refaire le monde. Il n’est pas rare qu’on laisse la soirée fuir sans s’en rendre compte parce qu’on s’est laissés entraînés dans l’un de ces débats dont on a le secret » avoue Ariane dans un demi-sourire.

« La nuit toulousaine est en plein essor sur la tranche 19h-2h « 

22h00. On part déjà pour la petite place toute proche des Tiercerettes. Breughel l’Ancien a cette allure vieillotte et boisée des tavernes dans lesquelles on aime parcourir les ardoises remplies de noms de spiritueux avec un air connaisseur – ou égaré, c’est selon.

Logo-Breughel-Lancien

« C’est un bon bar à bières, mais pas que ! D’autres breuvages de qualité pour un service 7 jours sur 7 ! Il y a deux temps au Breughel, l’apéro où l’on peut passer du bon temps sur la terrasse, au comptoir ou sur les banquettes, et l’après où le dancefloor prend la relève. Tous les samedis soirs, un bon concert vers 22h et parfois des spectacles plus tranquilles pour le dimanche » décrit Yannick, patron fier et décontracté de l’établissement, avec qui nous avons eu l’occasion d’échanger quelques mots.

Valoriser ces atouts est pour lui indispensable, face à une concurrence grandissante : « Je trouve que la nuit toulousaine est en plein essor sur la tranche 19h-2h. Il y a de plus en plus de choix en style de bars, tant au niveau culturel et musical qu’au niveau des breuvages et des décos des lieux » explique-t-il.

« Une vraie vie de quartier que j’ai choisi car je l’adore ! Presque tous les commerçants sont devenus de vrais copains. »

Justement, on est samedi et le concert commence : à l’occasion du festival Culture Bar-Bars, organisé par la fédération nationale des cafés-cultures, le groupe de punk irlandais The Booz Brothers fait claquer les premières semelles sur le plancher. On se surprend à danser puis on se dit que ce lieu respire l’engagement. Moins ouvertement politisé que Le Communard, le Breughel milite cependant pour faire vivre des lieux nocturnes d’effervescence culturelle dans des zones où le poids du voisinage pèse sur les établissements, et pour le droit au temps libre et au pur amusement.

S’installer dans le quartier Arnaud Bernard, connu pour être un « haut-lieu du trafic culturel toulousain », sonnait donc pour Yannick comme une évidence : « C’est un quartier avec de très bons côtés. Beaucoup de petits lieux populaires et alternatifs, d’associations en tout genre, d’animations et de solidarité. Une population vraiment hétéroclite et sympathique. Une vraie vie de quartier que j’ai choisi car je l’adore ! Presque tous les commerçants sont devenus de vrais copains ! »

À travers le témoignage de Yannick, la notion de QG trouve un sens : un lieu de repli dans lequel on se retrouve pour souffler, créer des liens, et s’investir dans des actions locales. « C’est un quartier qui ne se contente pas de vivre mais qui s’anime, poursuit Gwenaëlle. Les gens qui sont ici n’y sont souvent pas par hasard, mais parce qu’ils connaissent l’histoire de ce quartier et veulent s’y investir ». On se dit alors que l’ombre de Claude Sicre n’est pas si loin.

« Après, ce n’est pas un mythe, le quartier regorge de trafics, mais cela ne pose pas trop de problèmes selon les riverains « 

Par la baie vitrée du Breughel, le passage régulier de voitures de police nous inspire une dernière question : la mauvaise réputation qui colle à la peau de ce quartier une fois la nuit venue est-elle légitime ? Yannick répond spontanément : « Ce n’est pas un mythe, le quartier regorge de trafics, mais cela ne pose pas de problème selon les riverains. Ce qui est dérangeant en ce moment, c’est les agressions verbales et physiques, et les vols organisés que font une poignée de jeunes qui ne sont même pas du quartier vers des heures plus tardives. Ces problèmes sont en train de se régler donc j’espère que l’on retrouvera notre vrai quartier bientôt. »

Au ton employé, on comprend vite que policiers et perturbateurs extérieurs sont de trop ! À l’inverse, cette bienveillance – ou du moins non-malveillance – que nourrit le quartier pour ses petits dealers de rue nous arrache un sourire amusé. Mathias, Gwenaëlle et Ariane assurent, eux, de ne jamais avoir été accostés agressivement en rentrant de soirée.

« Il y a un vrai charisme dans ces lieux et de la part de ceux qui les gèrent »

01h30. Le concert est terminé. Nous quittons le Breughel avec la faim au ventre. Tradition oblige, nous nous arrêtons au Ben Arfa Kebab. « Le meilleur de la place » m’assure Ariane. En parcourant la petite salle et la terrasse, nous remarquons des visages déjà croisés au Communard.

Nous regrettons de ne pouvoir découvrir tous les établissements dont regorge le quartier. Il n’y en aura pas assez d’une nuit. Nos trois acolytes se mettent toutefois dans la tête de nous organiser un petit circuit nocturne pour situer les principales enseignes : La Maison Blanche, ce café associatif qui accueille des concerts, des ateliers et propose un espace de création aux artistes du quartier ; La Kasbah, ce restaurant perché au-dessus du théâtre du Fil à Plomb qui sert de délicieux couscous à 5€ tous les lundis soirs ; le très populaire Txus ou le tout récent bar associatif Chez Ta Mère. Mathias profite de cet itinéraire pour poursuivre la discussion : « Vous comprenez ce que j’entends par « personnalité festive » ? Je trouve qu’il y a un vrai charisme dans ces lieux et de la part de ceux qui les gèrent. »

Concert-Dernière-ChanceOn peut de temps en temps y apprécier un bon concert – Photos © The Rusty Bells

03h00. Nous finirons notre course à La Dernière Chance, qui a la bonne idée d’ouvrir ses portes à l’heure où tous les autres ferment comptoir. Ces portes très hermétiques cachent un bar aux sonorités rock’n’roll dont le mérite réside principalement dans sa grande cave qui accueille les noctambules du quartier, bien décidés à ne pas se coucher avant le petit matin.

Cet endroit a quelque chose d’un abri, d’une cachette. Les murs sont sombres et seuls quelques spots tranchent dans la fumée (oui, ici, on peut fumer sans vergogne) et la pénombre. Ça rappelle un décor de cave de jazz, sauf que les impros de Maceo Parker ont été troquées pour des solos de guitare façon Led Zep. La salle se remplit de têtes connues, aperçues dans le courant de notre parcours. On finit alors la soirée en ayant, à son tour, la tentation de devenir un véritable habitué.

Article rédigé par Sarah Urban

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