TEMPS DE LECTURE : 5 MINUTESLa vie d’Adèle, un portrait réaliste

Cet article a été publié il y a 9 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Il aura fallu attendre le cinquième long métrage de Kechiche pour le voir à la place qu’il mérite dans le cinéma français. Adapté du roman graphique Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, La vie d’Adèle a obtenu la palme d’or lors du dernier festival de Cannes. Une consécration pour son auteur et pour ses interprètes Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, également récompensées. Le film comprend deux parties qui ont pour fil rouge la naissance d’une passion et son délitement dans la seconde partie.

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Une fille ordinaire

Le film s’ouvre sur le récit d’un matin gris vécu par une jeune fille au visage poupon, à moitié endormie, quelque part dans la banlieue lilloise. Adèle (Adèle Exarchopoulos) assiste impuissante au départ de son bus pour son lycée. Le spectateur est, d’entrée, plongé dans le quotidien du personnage principal et va l’accompagner tout au long du film. Kechiche, en héritier d’un cinéma naturaliste nous fait suivre pas à pas l’entrée dans l’age adulte d’Adèle.

Adèle est lycéenne, vient d’un milieu modeste, aime Marivaux, Scorsese, Kubrick et tient un journal. Une jeune fille ordinaire en somme. Mais plus que l’entrée dans la vie adulte, c’est la découverte de sa sexualité et la naissance de la passion partagée avec Emma (Léa Seydoux) qui vont habiter le premier chapitre du film.

Son visage dicte la partition émotionnelle du récit. On la suit dans ses doutes, ses effondrements. On assiste après l’entrée en scène d’Adèle à la naissance d’une passion dans son regard qui la fera naviguer entre désir, apaisement et sentiment d’abandon. Et le spectateur avec.

Naissance d’une passion

La première fois qu’Adèle voit Emma, c’est en traversant la rue. Elles se croisent et s’échangent un regard. Adèle en ressort bouleversée, perdue au milieu de la circulation et des passants. Cette séquence qui peut paraître cliché sur le papier est tournée avec une élégance rare mêlant musique, lumière et mouvement.

Une tendresse apparaît à l’écran qu’on perçoit au travers d’un sourire gêné : un silence.

La première vraie rencontre se passe dans un bar où elle aperçoit les cheveux bleu de l’inconnue. Adèle s’installe au comptoir, intimidée par cet environnement. Plusieurs filles l’abordent mais c’est Emma qui, finalement, vient s’installer à côté d’elle.

Emma est étudiante aux Beaux Arts et homosexuelle assumée. Au cours de la discussion une tendresse apparaît à l’écran qu’on perçoit à travers un sourire gêné: un silence ; elle va d’ailleurs continuer d’exister dans le regard des deux filles tout au long du film.

Pulsions et désinhibitions

La naissance de la passion se structure autour de séquences clefs comme celle de leur premier baiser et la scène suivante, la fameuse longue scène de sexe. Le dérangeant réside dans le contraste avec la douceur de la scène précédente, la brutalité du recours à l’ellipse. Adèle qu’on avait vu jusqu’ici timide, découvrant tout juste son homosexualité, apparaît sans retenue, avec un appétit sans limite. Abdellatif Kechiche en faisant ce choix d’insister sur cette scène renonce comme à son habitude au lyrisme en se rangeant du côté de la transmission de la réalité.

Dans ce « film de classe », expression utilisée par l’auteur [NDLR, entendre classes sociales], Kechiche joue avec les différences socio-culturelles existantes entre les deux personnages et offre aux spectateurs des scènes d’un humour tendre, notamment celle où Emma est invitée à manger chez la famille d’Adèle. La résistance de la passion aux différences d’origine des deux personnages est développée comme un des enjeux principaux de l’histoire.

Kechiche, portraitiste aguerri

On connaissait son talent pour mettre en scène les femmes (Elodie Bouchez dans La Faute à Voltaire, Sara Forestier dans L’Esquive et Hafsia Herzi dans La Graine et le Mulet). Ici Adèle apparaît libre, voluptueuse, forte et généreuse.

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Le réalisateur fait le portrait de cette amoureuse qui se cherche, qui trouve l’amour puis qui est rejetée. Si l’omniprésence des gros plans traduit une obsession pour le détail, ils témoignent aussi d’une évidente admiration pour ses actrices. Ces gros plans ont pour sujets les visages et des parties de corps fragmentées (bouches, dents, fesses, etc). A travers ce choix, l’auteur interroge la relation entre l’extériorité, et ce qui se trouve à l’intérieur des êtres: ce qui les fait mouvoir.

La vie d’Adèle réussit la peinture des sentiments de son héroïne et les mécanismes permettant l’empathie du spectateurs sont rodés.

Un des points centraux du travail d’Abdellatif Kechiche est son attachement à révéler l’âme des personnages, de traquer « les mystérieuses faiblesses des visages » (dixit Emma lorsqu’elle réalise le premier portrait d’Adèle et où le réalisateur s’identifie visiblement au personnage d’Emma).

Le portraitiste doit soustraire le faux, le verni, pour s’approcher de l’essentiel : la véritable beauté de son modèle. La vie d’Adèle réussit la peinture des sentiments de son héroïne et les mécanismes permettant l’empathie du spectateur sont rodés. On accompagne Adèle dans ce parcours didactique avec sollicitude.

Cet article a été publié il y a 9 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par Paul Thiry

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