TEMPS DE LECTURE : 4 MINUTESToulouse, au bout de la nuit

Au fond, c’est une aventure assez banale que nous avons vécu. Nous sommes allés observer, la nuit, ces travailleuses de l’ombre. Entre tristesse et réalité, voici le récit de ce que nous avons vu. Ni plus, ni moins.


Une prostituée à un arrêt de bus, la nuit tombée — Photo © Aparté.com / Kevin Figuier

Toulouse, ville rose. Le rose des briques ternies par les gaz d’échappements, mais aussi le lilas des enseignes lumineuses qui brillent dans la nuit. Une fois la lune haute dans le ciel, la cité toulousaine enfile ses bas-résilles. Un autre monde prend vie, bercé par des spectres mouvants, le long des ruelles sombres.

Il est 22heures, le tumulte urbain s’apaise lentement. Des voitures déambulent sur le bitume encore chaud. Les passants rejoignent leurs demeures, les rues sont quasi-désertes. Voilà que d’étranges ombres viennent se poser furtivement le long des trottoirs grisâtres. La gare Matabiau est fatiguée. Les voyageurs l’ont usé de leurs pas pressés. Rue Bayard, les restaurants de nuit ont allumé leurs devantures. Entre la rue Stalingrad et la rue Bertrand de Born, les néons des sex-shops rivalisent de couleurs chatoyantes. Quelques promeneurs solitaires entrent discrètement dans ces tanières lumineuses.

Elles espèrent que leurs corps pourront susciter le désir l’espace d’un soir

Dans les rues parallèles, les travailleuses nocturnes attendent. Le teint de leurs chairs attire les regards. Chaque parcelle de peau dévoilée, est une chance supplémentaire pour elles d’attirer le « client ». Faire des passes. Voilà leur but. Ces filles aux visages tristes assouvissent les besoins primitifs de quelques hommes, aussi seuls qu’elles. Des voitures décrépies s’arrêtent à leur niveau. La vitre s’ouvre, une négociation s’engage. Finalement, le conducteur repart à la recherche d’une autre proie, moins chère que la précédente si possible. Toutes ces filles sont là, sans trop savoir pourquoi au fond. La vie les a menées ici. Condamnées à louer leurs corps, elles aguichent les passants timides. Le voyage au bout de la nuit ne fait que commencer.

Il est 23 heures et le ballet des jupes courtes commencent à trouver son rythme. Tout y est maladroit, peu assuré. Régulièrement, leurs téléphones portables sonnent. Elles décrochent et livrent rapidement le nombre de clients et l’argent récolté. Au bout du fil, leurs « employeurs » les contrôlent durement. Entre la rue Raymond IV et la rue Matabiau, des filles à la peau d’ébène peuplent les lieux. Elles sont jeunes, très jeunes pour certaines. Leur français est approximatif, elles maîtrisent quelques notions de la langue d’Eros. Leur famille est certainement restée en Afrique. Ici, elles sont désespérément seules. En venant en France, elles ne pensaient certainement pas se retrouver-là.

Assouvir les besoins primitifs de quelques hommes, aussi seuls qu’elles

Minuit, les voitures aux phares éblouissants se succèdent le long des pavés. Quelques-unes de ces dames trouvent à qui louer leurs charmes, le temps de quelques instants secrets. Les clients se cachent, honteux d’eux-mêmes. Plus loin, vers le boulevard de La Marquette, d’autres spectres féminins sont assis dans les abris-bus. Elles aussi espèrent que leurs corps pourront susciter le désir, l’espace d’un soir.

En remontant vers la gare, un peu plus tard dans la nuit, quelques groupes de demoiselles se forment. Elles rient, comme pour mieux maquiller leur désespoir.  Ce soir, personne n’est venu pour nombre d’elles. Ces femmes solitaires, invisibles dès que l’aurore fend le ciel, rentreront se retrouver dans leurs misérables demeures. D’autres iront dans des foyers d’accueils spécialisés, où chacun partage un peu de sa fatalité. Dans leurs lits, elles dormiront un peu en tentant d’oublier leur sombre nuit. Le monde entier s’est retrouvé cette nuit, sur les trottoirs. Il s’y retrouve toutes les nuits, perdu au milieu des ténèbres humaines. Le monde entier a attendu.

Enfant, ces femmes ont certainement eu des rêves fabuleux, comme toutes les petites filles. Elles étaient princesses, reines de la terre. Aujourd’hui elles sont là, courtisanes de l’obscurité. Leurs rêves se sont assombris. Venues des quatre coins de la terre, elles vendent leurs chairs. Le crépuscule est tombé dans leurs cœurs, la vie ne veut plus les voir.

Cette nuit-là, nous les avons vues.

 

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Article rédigé par Yoann Solirenne

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