TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTES« À 7 ans, j’intègre les Jeunesses Communistes »

Cet article a été publié il y a 9 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Comme le veut la tradition, la fête de l’Humanité entremêle festivités et politique. Difficile, dès lors, d’en défaire les liens, ou de jauger avec sûreté la portée politique de l’événement. Le secret est de polichinelle : les Jeunesses Communistes (JC), jeune branche du Parti Communiste Français (PCF), enregistrent de coutume leur lot d’adhésions lors de ces festivités. C’est plus singulièrement que de très jeunes participants profitent de ce haut-lieu de la culture communiste pour rejoindre l’organisation. Faut-il prendre ces adhésions au sérieux ? Réponses à travers des portraits croisés de cette relève toute fraîche.


Fillette brandissant un drapeau du PCF — Fête de l’Humanité, Toulouse © Paul Conge / Aparté.com

La culture communiste est une affaire de famille. A fortiori à la fête de l’Humanité, en raison de son caractère populaire et fraternel. Rien d’étonnant à ce que les parents, militants et sympathisants de gauche pour la grosse majorité, emmènent leur progéniture participer à l’événement. « C’est une fête familiale et traditionnelle », confirme Luis, organisateur de la fête de l’Humanité à Toulouse depuis 7 ans.

« Quand on est tombé dedans petit, on ne peut plus s’en passer. »

En nombre, les enfants disposent d’attractions spécialement dédiées : jeux, compétitions sportives, spectacles de marionnettes, et ainsi de suite. Le côté convivial. Reste que la fête de l’Huma « est plus politique que populaire », confie Luis. Et incarne « complètement » la culture communiste : gestion collective, débats contradictoires — fraternité et solidarité en toile de fond. Quelle place, dès lors, donner aux très jeunes participants dans ce cadre politique ?

Une fillette devant un spectacle de marionnettes — fête de l’Humanité, Toulouse © Paul Conge / Aparté.com

  • Romane, « 8 ans trois-quarts » : l’adhésion en direct

Au beau milieu du folklore et des animations, la scène, palmée la plus frappante du week-end, se déroule sous nos yeux. Penchée sur le comptoir de la buvette, Romane, une pétillante élève de CE2, remplit sa carte de la Jeunesse Communiste, le trait du stylo guidé par sa mère. C’est sa première ‘fête de l’Huma’. Rejoindre la JC est, lance-t-elle, un « grand honneur ». Cafouillant un brin, elle explique son approche du communisme : « être communiste, c’est être solidaire les uns les autres. On essaie de sauver le monde ».

Romane, 8 ans, reçoit sa carte de la JC — fête de l’Humanité, Toulouse © Paul Conge / Aparté.com

Alors, que faire ? « Il y a plein de choses à changer. J’ai bien envie que les chinois travaillent moins, que les enfants chinois ne travaillent pas. Normalement dans le droit des enfants, je l’ai vu à l’école, les enfants ne doivent pas travailler. Il faut que tout le monde respecte le droit des enfants. » Joli programme. À l’entour, les spectateurs sont mitigés.

  • Loecha, 7 ans, membre de la JC depuis le 1er mai : « Je veux prouver aux adultes que je peux être une enfant et être communiste »

Non loin de là, Loecha, 7 ans, cadette de la JC locale, a rejoint la mouvance le mois dernier.   La sacoche épinglée de pins colorés — l’étoile castriste, le Che, « il est important, il a sauvé un pays de la misère » —, elle met le doigts sur ses motifs. « Pour moi, être communiste, ça veut dire prendre aux riches pour donner aux pauvres : comme ça, on peut les nourrir.» Elle reste consciente des difficultés que son adhésion soulève :  « Les enfants, il n’y en a pas beaucoup qui se décident à être communistes. Parce que le plus souvent, c’est les adultes qui parlent de politique. Je veux prouver aux adultes que je peux être un enfant et être communiste. »

Et doucement démarre son rôle militant. « Je veux soutenir les communistes. À la fête de l’Humanité, j’ai aidé à vendre les badges et les t-shirt. J’étais censée distribuer des tracts, mais ils ont oublié de me proposer. Le 1er mai, je suis allée manger la paella avec les autres membres de la JC à la fédé [la fédération du PCF à Basso-Cambo, NDLR]. C’est à ce moment-là que j’ai adhéré.»

Loecha (à droite) accompagnée de son frère Esteban (à gauche), tous deux adhérents à la JC — fête de l’Humanité, Toulouse © Paul Conge / Aparté.com

  • Esteban, membre de la Jeunesse Communiste depuis ses 10 ans.

Esteban, grand frère de Loecha, a quatorze ans, et déjà quatre ans de militantisme doux dans les pieds. Il s’est encarté lors de la fête de l’Humanité, en 2009. Il récapitule ses expériences. « J’ai déjà fait du collage à la sauvage pour les élections présidentielles. (..) À la fête de l’Humanité, j’ai tracté, je me suis un peu occupé de la vente, j’ai servi des verres au bar de la section centrale de la Jeunesse Communiste. » Devant mon froncement de sourcil, il complète : « plutôt des boissons comme le coca et tout ça, j’ai pas servi d’alcool (rires) ». Il a opté pour une démarche un tantinet prosélyte : c’est lui qui a fait rejoindre sa soeur les Jeunesses Communistes.

Élève en 4e, « j’en parle avec mes amis à l’école, certains sont pour, certains sont contre. J’ai beaucoup d’amis qui voudraient rentrer à la JC. » Dans les rangs de la JC, l’âge génère, il le sait bien, des différences. « Les autres militants sont encore un peu distants avec moi. Mais je suis bien intégré. » Il garde l’espoir de rejoindre, un jour, le PCF : « dès que je pourrai ! » À sa majorité, en somme.

 Loecha et Esteban, assistant à un discours de P. Lacaze — fête de l’Humanité, Toulouse © Paul Conge / Aparté.com

Ces adhésions précoces n’ont pas manqué de faire réagir les responsables communistes. Lesquels restent, à ce sujet, plutôt perplexes. Ainsi de Mathieu, coordinateur national de l’Union des Étudiants Communistes (UEC) : « Je trouve ça un peu malsain. Personne ne considère [Loecha] comme une militante. Après, à 7 ans, c’est rigolo. Elle le prend peut-être au sérieux. Mais nous, on ne va pas l’inviter aux collages ou aux diffusions. »

« On ne confond pas formation et endoctrinement. »

Il reste, partant, assez délicat de saisir ce schéma d’intégration. Toutes les mouvances politiques ont, certes, leurs cadets. Là où les Jeunesses Communistes se distinguent des autres, c’est qu’elles ne fixent aucune barrière d’entrée. Du moins, aucune barrière formelle. Celles-ci restent néanmoins symboliques. 

« [Les très jeunes adhérents] ne participent pas à la JC comme n’importe quel militant. On ne va évidemment pas leur demander de distribuer des tracts à la sortie de l’école primaire comme on le demanderait à un salarié pour son entreprise. Ils prennent la carte, mais il n’y aura pas de militantisme. C’est plus une adhésion symbolique qu’autre chose. » 

Christophe Cerpedes, secrétaire fédéral de la JC

Loin d’être béotiens, ils manient ces profils avec des pincettes. « On ne confond pas formation et endoctrinement. On donne à chaque camarade la faculté de penser par lui-même. On ne cite pas Lénine comme un verset de la Bible. », complète Christophe. « Ils prennent leur carte, et on prend rendez-vous dans quelques années. Au moins, la relève est là. C’est un premier pas. »

Semblent prévaloir, dans ces conditions, les questions d’éthique. Les responsables font un point d’honneur à discuter de l’adhésion avec les parents, desquels l’accord est obligatoire. Bien que ces derniers soient souvent ceux qui les poussent, justement, dans cette direction. Christophe conclut sur une touche prudente : « Je suis réticent à faire entrer les très jeunes comme ça ». 

Il y a aussi, en filigrane, la crainte de l’extrême-droite, qui n’est pas des plus tendres avec leurs militants.

« À n’importe quel stand, tout le monde se tutoie. »

Nul doute que les enfants, fils ou filles de militants, constituent des étalons-mètre de choix pour estimer la teneur de la transmission de la culture communiste. Amitiés, repas collectifs, fêtes familiales : l’éducation regorge de lieux de sociabilité, liée à la fraternité à toute épreuve du milieu. Des particularités qui expliquent, au final, ce mode d’intégration.

« C’est une tradition liée à la culture communiste », rajoute Christophe. « La culture du militantisme et de la solidarité est particulièrement présente à la fête de l’Humanité. À n’importe quel stand, tout le monde se tutoie. Quand on est tombé dedans petit, on ne peut pas s’en passer. C’est quelque chose qui marque très profondément. »

» Ne vous arrêtez pas en si bon chemin, lisez le premier volet de notre reportage sur la fête de l’Humanité à Toulouse

Cet article a été publié il y a 9 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

(A)parté pas si vite !

Museum de Toulouse : une expo consacrée aux «Magies et sorcelleries»

Cet article a été publié il y a 1 an. Il commence à dater mais …