TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTESEn Aparté avec… les fondateurs de la revue XXI

Cet article a été publié il y a 9 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

A l’occasion des cinq ans de la revue XXI, ses fondateurs Patrick de Saint-Exupéry – grand reporter – et Laurrent Beccaria – éditeur – ont effectué un tour des villes française, à la rencontre de leur lectorat. Deux mois après la sortie de leur Manifeste pour un journalisme utile, nous avons souhaité les interroger sur leur vision de l’avenir de la presse.

Aparté.com: Dans sa forme, XXI est une revue extrêmement éclectique : un journal, un livre, une exposition… C’est une revue multiple et rentable. Serait-ce le mélange des genres qui fait recette aujourd’hui?

Laurent Beccaria : Je ne sais pas si la recette du succès est issue du mélange des genres. En tout cas il y a l’idée de mélanger des formes d’expressions différentes autour d’une même idée : celle du récit. Raconter des histoires, en image, en BD, en portrait, en enquête, etc. Mais toujours une histoire. XXI va à l’inverse de l’éclatement, l’unité du récit prime toujours.

En ce qui concerne le Manifeste, vous placez le terme de «révolution copernicienne» au centre des nécessitées de la profession, pouvez-vous expliciter cette idée?

L.B : C’est-à-dire que cela fait plus d’un siècle que le journalisme a été essentiellement financé par la publicité. Et la publicité, du milieu du XIXème jusqu’aux années 1980 a financé du grand journalisme, les plus grands titres de presse. Les grands journalistes ont pu faire des enquêtes incroyables grâce à la publicité qui permettait de baisser le prix de vente des journaux.

« Le journalisme au XXIème siècle peut s’écrire sans publicité, c’est ça la révolution copernicienne »

– Laurent Beccaria

A partir des années 1990, le développement sans cesse croissant d’Internet et du marketing a permis aux publicitaires de voir la presse comme un formidable terrain de jeux. On en est venu à penser en cibles, en profils socio-culturels, en acheteurs. Lorsque vous achetez aujourd’hui Le Point tout le journal vous renvoie à penser que vous êtes un gros consommateur de vin, de montres, de culture et très au courant de toute l’actualité politique. La publicité devient un élément d’exclusion, de transformation, de communication, de porosité entre l’information et le message publicitaire. Cela ne permet pas de faire du bon journalisme, et l’information de qualité du futur ne pourra plus être financée par la publicité, mais par les lecteurs.

C’est une condition sine qua non?

L.B : C’est ce qu’il nous parait l’être. Prenez un journal comme le New York Times, qui reste le premier quotidien du monde en terme de prestige, et qui gagnait jusqu’à 80% de ses recettes par la publicité. Cette année il est passé sous la barre des 50% : c’est ça la révolution copernicienne, c’est un changement profond.

Dans XXI ou dans 6 mois (ndlr. petite soeur de XXI) le reportage est au centre des activités. Pensez-vous que le retour au reportage, aux fondamentaux journalistiques est nécessaire?

Patrick de Saint-Exupéry : On constate qu’il y a une évolution qui s’éloigne de plus en plus du reportage. Il n’est pas certain qu’elle soit tout à fait justifiée. Lorsque vous vous adressez à quelqu’un il faut raconter quelque chose qui donne sens, et le reportage permet de donner sens et d’entrer dans des réalités. C’est la force du reportage, il oblige à se porter vers le monde, ce qui est à la base de la démarche journalistique. Alors qu’avec Internet, vous portez le monde à vous.

L.B : Maintenant il y a d’autre formes de journalisme, c’est évident : la chronique, l’opinion, l’analyse, l’enquête. Il y a beaucoup de manière de faire du journalisme, seulement celle-ci est fondamentale et nécessaire, d’autant plus alors que la pratique tend à tomber en désuétude dans les grands médias.

Vous revendiquez l’importance de la presse papier et décriez l’idée commune qui voudrait que le web se substitue au papier dans l’avenir. Mais plus que cela, à la lecture du Manifeste vous semblez contre l’émergence et le développement  de la presse web?

P. de St Ex : C’est là où nos détracteurs font une erreur fondamentale : le journalisme peut être fait n’importe où, et évidemment sur le web. Vous prenez le cas de Chypre : vous pouvez en l’espace de deux jours avoir accès à un certain nombre d’opinions, données extrêmement pointues grâce au web. Ce travail de recherche, de collecte, de regroupement peut être intéressant. Mais est ce que cela suffit? Evidemment non, ça ne remplace pas le fait d’aller voir, de rencontrer, de sortir de ce côté virtuel. Toutefois dans l’expression, il est évident qu’un très bon travail journalistique peut être fait sous forme numérique.

« La publicité devient un élément d’exclusion, de transformation, de communication, de porosité entre l’information et le message publicitaire »

– Laurent Beccaria

L.B : Là ou le Manifeste est apparu comme une diatribe contre le web, c’est parce qu’il s’oppose à une vulgate qui voudrait dire qu’il y a substitution du papier et que la simple substitution est un avènement de la modernité. Le web comme outil, c’est l’électricité, c’est une donnée fondamentale qui change beaucoup de choses. Mais le web comme média, comme manière de travailler c’est intéressant, mais ca ne se substitue pas au papier automatiquement. Cependant sur papier ou sur web, la révolution copernicienne est la même : on prenait l’exemple de deux sites français et payant – Mediapart et Arrêt sur images – qui sont deux projets rentables et sans publicité, comme XXI et 6 mois. Alors que les projets fondés sur la pub sont des échecs économique. Le journalisme au XXIème siècle peut s’écrire sans publicité, c’est ça la révolution copernicienne.

P. de St Ex : Ce qui est très amusant, c’est de s’apercevoir des inversions qui s’opèrent. Le web s’est construit entre autres en disant qu’il constituait la fin du papier. Aujourd’hui on peut constater l’inverse, puisque à l’exception de quelques projets sans publicité, le passage au web est financièrement désastreux.

Vous citez également un journalisme se positionnant en quatrième pouvoir dans le Manifeste. Est-ce un message adressé à une certaine oligarchie journalistique?

P. de St Ex : Le journalisme doit être suffisamment présent pour marquer des limites, interroger, aller au fond des choses mais il ne doit pas se poser en pouvoir. Dès que vous commencez à vous poser en quatrième pouvoir, vous rentrez dans le pouvoir. Si la presse se positionne en quatrième pouvoir, elle a tort.

Par ailleurs on constate un certain unanimisme dans la sphère journalistique sur les directions à donner, dans le Manifeste on va s’opposer sur un certains nombre de sujets qui sont rarement abordés pour obliger à la réflexion. Mais lorsque vous obligez à la réflexion, à un questionnement,  vous n’êtes pas dans la dénonciation. Nous disons : Attention comment se fait-il que tout le monde pense que les solutions sont les mêmes? Pourquoi ne pas briser le cadre pour rompre avec une crise qui est évidente aujourd’hui?

Pour conclure, vous citez également Michel Audiard: « Ce sont les fêlés qui laissent passer la lumière».  Un commentaire? 

P. de St Ex : Il y a toujours la personne qui fera un pas de côté, et la personne qui aura raison de le faire. Mais lorsque cette personne fait ce pas, ni elle ni qui que ce soit n’est en mesure de dire qu’elle a eu raison de le faire.

Photos: © Kévin Figuier

Cet article a été publié il y a 9 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par Benjamin B.

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