TEMPS DE LECTURE : 5 MINUTESHillsborough, bulle de blues

A l’image du Buena Vista Social Club à Cuba, la Music Maker Relief Fondation est un label au service de musiciens de talent. Implantée en Caroline du Nord, la maison de disques accueille depuis bientôt vingt ans des centaines de bluesmen et publie des œuvres inédites : un travail minutieux et engagé. Une immersion rêvée pour des fans de blues, en l’occurrence Simon et Raphael, partis en terre américaine depuis septembre. Rencontre avec deux « frenchies » passionnés.

«Aparté.com: Décrivez nous en quelques mots l’expérience que vous vivez ?

Nous sommes tous les deux élèves de l’IEP de Toulouse, en 3ème année du diplôme, année de mobilité. On est allés se perdre en Caroline du Nord, sur la côte Est des États-Unis dans une petite ville de 6000 âmes, Hillsborough. Si nous sommes ici c’est pour une raison: la musique, le Blues. Nous sommes stagiaires à la Music Maker Relief Foundation.»


La Music Maker Relief Foundation a été créée dans le but de préserver les traditions musicales du Sud des Etats-Unis en soutenant directement les musiciens qui les représentent, pour que leurs voix ne soient plus réduites au silence par le temps et la pauvreté. La Music Maker donne aux générations futures une possibilité d’accès à leur patrimoine, par le biais des programmes de documentation et de représentation scéniques qui permettent une meilleure appréciation des traditions musicales de l’Amérique. Depuis sa fondation en 1994, elle est venue en aide à plus de 300 artistes, a collaboré et produit avec eux plus de 150 CD. La Music Maker a déjà réuni plus d’un million de spectateurs lors de divers concerts dans plus de 40 Etats et 17 pays à travers le monde. Les musiciens avec lesquels travaille la Music Maker puisent leurs inspirations dans les traditions musicales du sud : Blues, Gospel, String Band et Native American Music. La fondation réserve ses programmes d’aide aux musiciens les plus vulnérables, ceux de 55 ans et plus ayant un revenu inférieur à 18000 dollars.

«A quoi ressemble une journée / une nuit au sein d’un label de blues?

Il n’y a pas vraiment à proprement parler de journée type pour nous. Le premier projet qui nous a été présenté relève de l’archivage. Un mot qui peut en effrayer certains, mais il s’agit pour nous de constituer une archive digitale des centaines d’heures d’enregistrements live, studio, interviews que Tim Duffy, le “boss”, accumule depuis plus de 20 ans. Et de même pour les dizaines de milliers de photos et négatifs pris depuis la fin des années 80. Nous devons aussi participer à la production de CD, par exemple en gravant et envoyant des commandes à travers le monde, et autres travaux de “bureau” comme aider à envoyer lettres et prospectus pour recueillir des donations. Nous avons aussi ouvert un blog en Français à propos de notre expérience dans le cadre d’un travail de communication sur la fondation. Mais la part la plus intéressante pour nous est la plus vivante. Il s’agit par exemple de prendre un Van de la fondation et d’aller tout droit en Virginie à une heure et demi de route pour rencontrer Boo Hanks 85 ans et l’enregistrer dans son mobile home. Ou mettre en place un studio d’enregistrement et préparer le nouvel album de Ben Peyton venu du Mississippi. Ou voir arriver plusieurs matins par semaine Ironing Board Sam, pianiste de génie qui nous fait désormais assez confiance pour enregistrer les nouvelles idées qui lui sont venues pendant la nuit. Tout ceci se fait en autonomie, Tim Duffy et Aaron Greenhood, notre maître de stage nous faisant amplement confiance pour nous laisser enregistrer seuls à seuls avec les artistes, qui parfois nous apprécient assez pour nous laisser jouer et enregistrer quelques morceaux avec eux.

Parmi la probable multitude, quelle découverte / coup de cœur / souvenir musical retiendriez-vous?

Les découvertes se font tous les jours. Il n’est pas de question de coup de cœur, c’est permanent ou presque. Ces artistes sont des pionniers, ils en ont souvent bavé, ayant pour la plupart été ouvriers ou fermiers, subi la misère, des hauts et des bas, avant d’être aidés par la fondation. Passer une après-midi dans une drinkhouse (une maison illegale où l’on sert des shots d’eau de vie à 1 dollar) dans les quartiers noirs de Winston Salem avec Captain Luke, 85 ans passés, sa voix de baryton et ses cigares, à boire, fumer des joints et jouer du blues, mais aussi accompagner le pasteur et Big Ron Hunter dans une église baptiste un dimanche matin, voilà à quoi ressembleront nos souvenirs.

Après trois mois passés là-bas, quelle est votre définition du blues?

On te dira ça quand on aura divorcé de notre troisième femme, le cœur brisé, à 78 ans, et enterré un fils abattu pendant un deal de crack.

L’aventure se poursuit jusqu’à la fin de l’année: quelles sont vos attentes ?

Que ça continue, toujours plus d’enregistrements, de musique, de voyages, de rencontres, d’eau de vie.

Si vous deviez réduire l’expérience que vous vivez en une chanson, laquelle choisiriez-vous?

Old Black Buck, de Captain Luke. Écouter cette chanson au soleil par 25 degrés en décembre, en Caroline du Nord, ça n’a pas de prix.»

Retrouvez Raphael et Simon sur leur blog, et le site de la Music Maker Relief Foundation.

 

Article rédigé par Mari Goicoechea

(A)parté pas si vite !

Saison 2o2o-21: Aparté recrute !

Envie de rejoindre le pôle événementiel ou le webzine Aparté 😀  ?