TEMPS DE LECTURE : 10 MINUTESEn Aparté avec… John Duff

Pour sûr, je ne m’attendais absolument pas à entretenir la conversation ci-dessous avec Simon Giesbert – a.k.a. John Duff – et son compère Nicolas Sénégas. Ces deux amoureux de la folk américaine engagée, originaires d’Albi, plein d’esprit et d’auto-dérision, ont préféré papoter musique root d’outre-Atlantique plutôt que de leur actu. Leçon de musique avec un type qui aura choisi de «se prendre un gros fix d’héroïne tout en se faisant enculer par des skinheads homosexuels» pour le tant redouté 21 décembre dernier.

"Nicolas Sénégas (à gauche) et Simon Giesbert (à droite) forment le groupe folk John Duff" - ©Photo: Nicolas Sénégas

Aparté.com: Vous êtes encore assez discrets sur Internet. Racontez-nous John Duff.

Simon : Le délire John Duff, ça a commencé au sein d’une résidence d’artistes qui s’appelle Le Ventre, dans le Lot. J’ai toujours été un passionné de folk, j’ai commencé la guitare pour ça. Et un jour, alors que je jouais en faisant le texan, un pote m’a lancé «Hey John ! Come on John !» avec un bon accent américain. Et en délirant là-dessus, il me dit qu’il me fallait un nom. On a évoqué la Duff, la bière des Simpson, ce qui donnait «John Duff», comme un jaune d’œuf quoi… ça sonnait nickel !

Nicolas : C’est sûrement le jeu de mots le plus tiré par les cheveux du monde…

Simon : Carrément. C’était un petit peu l’idée en fait, faire le con, du spectacle, tout en chantant des chansons qui me touchent. Parce que bon, ça reste de la folk quand même.

Entre tes influences assumées (ndlr. Bob Dylan en tête) et ta façon de faire sur scène, jamais j’aurais pensé que t’étais français, encore moins albigeois…

Simon : C’est un peu le but, c’est ce qui m’amuse. Je suis vraiment d’origine américaine, et aujourd’hui on a tendance à oublier qu’il y a toujours eu de la contestation là-bas. On ne distingue que le côté «armes, bêtise, argent, pouvoir…». Ça occulte complètement le fait qu’il y ait eu des gens qui se sont révoltés, qui ont ouvert leurs gueules, et mon dernier morceau parle de ça. Des mineurs en 1932 qui se sont rebellés contre l’autorité, ce qui a poussé M. Blair – rien à voir avec Tony, enfin je crois, un sacré enculé dans tous les cas – à y envoyer d’une part les fédéraux, et d’autre part des bandits, pour tout simplement buter les gens qui n’étaient pas contents. Ils mitraillaient les baraques comme ça, sans sommations. C’est comme ça que la rébellion a été matée, alors que ces mineurs ne demandaient qu’un peu plus de thunes pour vivre mieux. (…) C’est une chanson de révolte, et c’est juste histoire de rappeler que l’Amérique, c’est ça plus qu’autre chose.

Des détails sur vos influences musicales, hormis Bob Dylan ?

Simon : Je suis un grand fan de Doc Watson, qui est décédé il n’y a pas si longtemps je crois. Un super guitariste folk, qui jouait vraiment très bien, et qui était aveugle. J’ai repris quelques uns de ses morceaux. Il fait partie d’une vraie tradition folk, au même titre que Woody Guthrie, Pete Seeger. C’est aussi l’époque des balbutiements de la musicologie folk, parce que les Américains ne connaissaient pas leur propre musique. Ça a donné une grosse étude ethno-musicale. De toute façon j’en écoute beaucoup. Beaucoup de blues également : Moody Waller, Robert Johnson… Je joue pas comme eux, mais bon !

Nicolas : Bah déjà on a pas loin de 30 ans tous les deux, ça veut dire qu’on a dépassé l’âge moyen de tous ces artistes qui meurent à 27 ans ! C’est quand même bon signe.

Simon : Ça veut peut-être dire qu’on peut continuer.

«Et en délirant là-dessus, il me dit qu’il me fallait un nom. On a évoqué la Duff, la bière des Simpson, ce qui donnait «John Duff», comme un jaune d’œuf quoi…»

J’ai lu que tu te disais «à l’opposé du rêve américain dans lequel tu as baigné». Ta musique, c’est une vraie forme de contestation, ou il y a du second degré là-dedans ?

Simon : Y a toujours cet espèce de rêve de l’Amérique, comme le pays de tous les possibles, pour la génération du babyboom en tout cas. C’est vraiment le cas, parce que quand j’y suis allé j’ai constaté, mais l’autre réalité, c’est qu’on n’en parle pas vraiment : ça reste important de continuer à souligner qu’il y a malgré tout de la contestation et de la rébellion encore là-bas, y a des mecs qui ne sont pas d’accord de se faire exploiter, se faire baiser par le système. Et dès que tu prônes une forme de solidarité, on te traite de communiste ou de bolchevik… Ce projet, c’est aussi pour essayer d’ouvrir le champ de vision que nous, Français ou Européens, avons sur les États-Unis.

Pour en revenir à vous, un disque en préparation ?

Simon : Ouais on va finir par enregistrer, je crois. À un moment donné va falloir le faire ! Moi je travaille plus ici qu’à Albi, lui un peu partout… Je suis comédien, et il est photographe et graphiste – pour bouffer.

Nicolas : Ça fait huit ans qu’on se connaît maintenant, je faisais pas mal de jazz manouche à la guitare, avec mon frangin qui était d’ailleurs assez balèze. Quand t’es au milieu de mecs qui cartonnent comme ça, tout ce que tu peux faire pour essayer de les aider c’est de la contrebasse, à la rigueur ! J’étais largué. En même temps c’est pas mon boulot, j’en faisais comme ça. Je suis assez fan des frères Lomax et toute cette musique-là. Puis quand on a essayé de jouer ensemble, avec Simon, on s’est dit que c’était cool de collaborer là-dessus, et de fil en aiguille le projet a commencé.

Simon : On a commencé à faire deux-trois morceaux comme ça pour déconner, et puis un soir on est arrivés avec les instruments dans un bar, le mec était super content, d’ailleurs on va essayer de rejouer pour lui bientôt… C’est un style de vie un peu hippie, pourtant il bouffe des graines et pas moi, tu vois (rires) ! Mais plus sérieusement ça se vit au jour-le-jour en ce moment. Je joue dans la rue quand il fait bon, ça a été le cas notamment cet été pour me faire un peu d’argent. Ça me permet de véhiculer la musique américaine telle que les gens la connaissent très peu. Tu vas écouter Bob Dylan pour un morceau d’amour qu’il aura écrit, mais si t’es pas dans un esprit de contestation, t’écoutes pas de manière plus approfondie.

Encore que Bob Dylan doit être un des rares représentants très populaires du genre, avec une telle carrière…

Nicolas : T’as Johnny Cash aussi…

Simon : Johnny Cash est moins dans la contestation quand même. Et c’est vachement moins folk, il est presque rock, c’est pas la même chose. Mais en ce qui nous concerne, ce qui nous rend folk, c’est le côté très basique de notre musique aussi. C’est un élément à part entière. Je sais pas si t’as entendu ce qu’on a fait, mais à part changer la position du capo, y a pas de grandes différences. C’est le genre qui veut ça. Woody Guthrie, il en a rien à foutre de la technique, il veut juste porter ses paroles, les faire entendre. Il a dû faire dix fois le même morceau ! L’intérêt était dans le message.

Nicolas : Ça me fait penser à ces joueurs de blues, payés 5 $ la piste et qui arrivaient avec trois morceaux différents. Comme ils étaient payés, ils finissaient à chaque fois en disant «Attendez, j’ai un autre truc» en gardant les mêmes paroles, genre «I wake up this morning»(rires) Et même si ça changeait au fur et à mesure, c’était très souvent les mêmes grilles, parce que les gars voulaient juste engranger de la thune… Bob Brozman qui racontait ça.

Simon : Les mecs improvisaient.

Nicolas : Et c’est quand même dingue de se dire que pas mal de morceaux sont nés parce que les artistes avaient juste besoin de bouffer, tout simplement. Tu me payes pour te faire des morceaux ? Ben, je vais t’en faire !

« (Woody Guthrie,) il en a rien à foutre de la technique, il veut juste porter ses paroles, les faire entendre. Il a dû faire dix fois le même morceau ! L’intérêt était dans le message. »

Selon vous, qu’est-ce qui différencie le blues primaire, celui des Afro-américains des années 1940-50, à la folk américaine ? L’un ne découle-t-il pas de l’autre ?

Simon : C’est une question d’influences et d’origines en fait. Les deux sont assez liés, mais il y a toujours un côté blanc dans la folk. Y a quelque chose d’irlandais, même dans les chansons de la Guerre de Sécession par exemple. Ça n’a jamais été du blues, ce sont des marches militaires, des trucs très occidentaux au final. Le blues commençait à peine à arriver dans les années 1910, mais c’était vraiment une musique de pauvre, de complainte, et très rattachée à la culture noire puisque c’était eux qui parlaient le mieux de la misère qu’ils vivaient, forcément.

Nicolas : L’intention est très différente. Aux États-Unis, des Français ont monté une maison de retraite pour bluesmen. J’avais vu le concert d’un type qui s’appelait Adolphus Bell, et ça claquait ! Il débarque avec une dent en or… et c’était hyper bon. Ce projet visait à regrouper tous ces gens-là, qui ne bénéficient pas de retraites, pour s’occuper d’eux en échange de concerts qui financent la maison de retraite. Un tourneur leur organise tout ça, ils ont même enregistré quelques trucs, c’est une façon d’achever sa vie assez cool et de façon digne je trouve.

Nicolas : Et puis y a une histoire aussi. Par exemple, tu connais Scott Joplin ? (il me chante un air de piano connu) C’est le premier black à avoir été enregistré, et il avait composé sur un piano pneumatique. Il jouait, sans qu’aucune note ne sorte. Tout était imprimé, et ça lui faisait des partitions. Son morceau le plus connu s’appelait Maple Leaf Rag, et c’était le nom d’un bordel. Les blancs puritains dansaient là-dessus, et c’est assez drôle de constater que cette musique est marquée par l’ignorance de son message premier, au profit de sa musicalité intrinsèque. Ces types se disaient juste «Elle est marrante cette musique de nègre», alors que les paroles pouvaient contenir tout ce qu’ils détestaient, en bon réac’ qu’ils étaient.

Revenons un petit peu à Toulouse : contents d’avoir joué ici ? C’est pas la première fois j’imagine ?

Simon : Tu sais, à part dans la rue je fais pas trop de scène. Pas en musique en tout cas, mais ça faisait un moment que je voulais jouer ici parce que j’étais déjà venu à La Maison, et j’avais trouvé le lieu super. Y a un mois je parlais avec Manon ici-même, qui voulait organiser cette soirée, et je lui ai parlé de John Duff. J’ai pu allier l’utile à l’agréable, j’ai fait venir des potes, jouer dans un cadre sympa, mieux connaître l’asso…

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John Duff rendra disponible ses premiers extraits courant février ; il se donnera en concert lors d’un brunch au Dispensary en mars prochain.

Article rédigé par Matthias Haghcheno

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