TEMPS DE LECTURE : 7 MINUTESAngelin Preljocaj, quand la danse rencontre le cinéma

C’est l’histoire d’une rencontre, entre la danse et le cinéma. De corps qui bougent sur une pellicule. « Cinéma et danse partagent une même relation au temps, qui les rend d’une certaine façon insaisissables. Arts du mouvement, l’un et l’autre ne se vivent que dans le refus de l’immobilité et dans l’acceptation d’instants qui ne cessent de se succéder et n’ont de sens que les uns par rapport aux autres. » La Cinémathèque de Toulouse a organisé, mardi 4 décembre, dans le cadre du thème « Le Cinéma et la Danse », une rencontre avec Angelin Preljocaj, célèbre chorégraphe contemporain français, venu présenter une série de courts-métrages illustrant quelques-unes de ses créations.

Angelin Preljocaj © Radio France - 2012 / Vincent Josse

Kader Belarbi directeur du ballet du Capitole, prend quelques minutes pour parler de celui qu’il a connu en tant que danseur, puis comme directeur du Ballet Preljocaj : « Angelin, c’est une incroyable faculté de se décentrer, une utilisation de la technique académique à laquelle il ajoute sa propre patte ». Kader Belarbi en profite pour citer les ballets qui ont fait la renommée du style Preljocaj, Le parc ou Roméo et Juliette, afin d’aborder la nouvelle création du ballet du Capitole, la soirée Friction du 5 au 9 décembre, où seront représentés Etranges Voisins, La Stravaganzza et Working Bad de Belarbi, Inger et Preljocaj.

Ce dernier prend d’ailleurs la parole, en toute franchise : « C’est un plaisir de retrouver Kader, mais il y a un tout petit problème… C’est que je n’ai pas vu le film. Il date de 2001, autrement dit, la préhistoire ! Et il est sûrement très bien mais pour ne rien vous cacher, on a une générale à 20h et si on pouvait faire les questions avant, ça nous arrangerait ! » La salle rit, Angelin Preljocaj séduit instantanément par tant de simplicité. Il enchaîne : « La danse est un art vivant, on a jamais fini de présenter la chose. Les danseurs doivent toujours réalimenter le ballet, c’est passionnant de réinventer la danse et le cinéma. Il m’est arrivé de repenser des ballets pour le cinéma, comme c’était le cas de Blanche-Neige pour Arte. Tout l’exercice est d’inventer une écriture. Pour un direct, c’est encore plus délicat, le réalisateur est constamment sous pression. Moi, j’ai pas les nerfs ! Quand je suis dans le champ du cinéma, mon ballet devient une simple matière, je me focalise entièrement sur le film. C’est un autre langage, le temps n’est pas le même, il se dilate, n’a pas la même valeur partout. On dit d’un ballet qui évolue qu’il est « daté ». Pour moi, c’est tout à fait positif, il porte la marque, l’empreinte de l’époque à laquelle il a été créé. Ça ne sert à rien d’être juste à la mode. J’ai remarqué que les choses que je crée me paraissent rapidement bizarres, même seulement 5 ans plus tard. Puis j’attends encore un peu, et cela prend une toute autre couleur. Je conserve donc toujours la matrice, (cherchant ses mots) le premier pressage. Une chorégraphie est une coquille vide, habitée par les danseurs. Ils lui donnent une âme.»

Un spectateur lui demande alors de raconter l’histoire de La Stravaganzza (representée en ce moment à la Halle aux Grains). « Le ballet a été conçu à partir de concertos de Vivaldi. Pour l’anecdote, Vivaldi avait parié avec un copiste qu’il serait capable de créer un ballet à la même vitesse que lui de copier une oeuvre. C’est donc un concerto classique extravagant, auquel j’ai ajouté de la musique électronique. Le ballet m’a été commandé par le New-York Ballet, qui voulait renouveler son répertoire, très fidèle à Balanchine. Il raconte l’histoire de deux groupes. L’un danse à la manière de Balanchine, marquée par la rapidité des pieds, très « Broadway » (il mime). L’autre vient de la vieille Europe, dont l’esthétique est très liée à Vermeer. Stravaganzza raconte leurs échanges, un commerce de gestes auquel se greffe une petite histoire d’amour. Il faut bien s’amuser un peu ! C’est un sujet qui me tient particulièrement à coeur, j’aime l’idée de toujours repartir d’un endroit avec quelque chose. Je veux apprendre, connaître la culture physique des gens. Il y a une vraie culture du corps dans chaque compagnie, à Paris, Toulouse ou New-York. Ce sont des tribus. Je suis là pour apprendre, jusqu’au bout j’essayerai. »

Kader Belarbi lance le film par ces quelques mots: « Il s’est passé onze ans depuis. Aujourd’hui, Angelin est déjà ailleurs. » Et ils s’en vont, sur la pointe de leurs célèbres pieds, tandis que les lumières s’abaissent. Place au spectacle.

Noces, 1989.

Angelin Preljocaj dresse le décor d’un mariage dans les Balkans, où la femme est assimilée sans retenue à une poupée de chiffons. Sur les notes de Stravinsky (mis à l’honneur cette année à Toulouse), cinq couples évoluent de manière quasi-militaire, suscitant l’effroi et la gêne. Une réussite totale en matière de technique et de synchronisation.

Le raboteur, 1988.

Le chorégraphe s’inspire d’un tableau de Caillebotte pour créer un ballet dont s’empare Cyril Collard, metteur en scène. Un couple échange quelques mots, « Tu m’aimes ? Dis-moi la vérité. La vérité est un détail. Prends du recul. » Trois danseurs, tout en muscles, très fidèles au tableau, dansent sur un parquet, mimant les gestes du raboteur. Les bruits de scie et de mains caressant le bois agressent l’oreille. Le couple conclut la scène, évasif, « Es-tu sûr de voir, es-tu même sûr de vivre ? Peut-être qu’il n’y a rien. » La caméra s’éloigne du parquet, sort du tableau, tout cela n’est qu’un décor de cinéma.

Un trait d’union, 1989.

Sur un air de Bach, un homme marche, portant ses courses. Il entre dans l’hôpital, croise un docteur. Le docteur porte un poisson dans ses bras, le caresse dans le sens de l’écaille. Le visiteur s’inquiète de la santé d’un patient, « Il est visible ? », demande-t-il. « Oui, il réfléchit », répond le docteur. Le duo chorégraphique est surprenant. Deux hommes évoluent dans la chambre d’hôpital, autour d’un fauteuil, exécutant une technique de haut niveau. L’un contemple l’autre, le poursuit, le rejette. Le jeu proposé par les danseurs plonge dans un désagréable sentiment de solitude, que Preljocaj atténue par son humour et sa dérision. Soudain, le mal-être fait place à une grande légèreté. Et une question probablement anodine : pourquoi cet homme finit-il seul sur son fauteuil, naufragé, au beau milieu de plusieurs centaines d’oranges qui roulent à ses pieds ?

Idées noires, 1991.

« Les soubresauts de notre amour me font craindre la tempête. La vie s’écoule ici si douce… Lui aussi a connu la plaie ouverte de l’absence, la tendresse du monde en aparté. Celui qui rend les réveils cruels tant mes nuits sont peuplées de lui. » Un couple, encore, enchaîne de nombreux portés et répétitions de gestes, tout en douceur et impassibilité. La chorégraphie est rythmée par les bruits du corps. Une main qui claque l’épaule. Des cris d’enfants. « J’ai laissé fuir le paysage et tout maintenant s’immobilise, plus rien ne nous sépare. » Un corbeau passe, se pose sur le danseur, puis sur la danseuse. « Tout n’est pas rose, le passé revient par vague ».

Retrouvez Danse à la Cinémathèque, d’octobre 2012 à juin 2013.

Article rédigé par Mari Goicoechea

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