TEMPS DE LECTURE : 6 MINUTESManifestations pro- et anti-mariage pour tous : les débordements

Comme un goût de gaz lacrymogène dans l’air toulousain. Samedi 17 novembre, en fin de journée, les manifestants et les piétons furent nombreux à suffoquer sous les sprays et les bombes irritantes jetées par les CRS sur la Place du Capitole. Ce déploiement de force visait à rabattre le rassemblement des partisans du mariage pour tous, qui barrait la route au cortège tricolore Manif pour tous, opposé au projet de loi, et pour lequel la place, lourde de symboles, constituait le dernier point de chute. Retour sur les débordements. 


Les deux camps avaient appelé à venir manifester à dates et endroits identiques. Mouvement LGBT, Union Antifasciste Toulouse (UAT), Jeunes communistes, Jeunes socialistes… tous ont appelé, par le biais du bouche-à-oreille, à prendre le contre-pied de la manifestation anti-mariage homo orchestrée par le collectif midi-pyrénéen Manif pour Tous en réaction au projet de loi « mariage pour tous ».

Immédiatement, les CRS bombardent la place de bombes lacrymogènes qui éclatent dans tous les coins


À partir de 13 heures 30, partisans et opposants, chacun de leur côté, s’agglomèrent petit à petit à Esquirol, séparés par une rangée de camionnettes des forces de l’ordre. Les codes sont clairs et clivants : d’un côté, les « anti- », sobres, ne dévoilent aucune appartenance politique, arborent vêtements et ballons bleu-blanc-rose ; de l’autre, les « pro- » mélangent généreusement les couleurs sous les drapeaux et pancartes « Jeunes socialistes », « Front de Gauche », « NPA », « Jeunes communistes », etc. Nous avons suivi les contre-manifestants.

 

Militant chez les jeunes socialistes, Théo revendique l’utilité d’une réaction populaire contre les « groupuscules réactionnaires » qui s’essaient à court-circuiter le projet de loi et la rénovation de l’ordre juridique. « On contre-manifeste pour montrer qu’on est rassemblés, nombreux, qu’on est tous derrière cette proposition du gouvernement qui est primordiale : c’est une bataille pour l’égalité et pour la liberté », rappelle-t-il. Thomas, adhérent des jeunesses communistes, se pose en soutien de la descente de la force civile dans la rue : « il faut être dans l’espace public, parce que pour l’instant ce sont eux qu’ils l’ont ». Il s’agit à tout le moins de défendre une « vision humaniste » pour donner « les mêmes droits à tous ».

La foule

Il est frappant, et au risque d’étayer les clichés, de noter à quel point les deux foules ne se ressemblent pas. Proéminence de jeunes et d’étudiants, politisés ou non, chez les « pro », familles — enfants inclus — et personnes plus âgées chez les autres, accompagnés par une minorité de jeunes. « On vient défendre le mariage comme institution, la famille d’un point de vue anthropologique », confie l’un d’entre eux.

 

 

Suivant les témoignages, choisir ce camp revient à un « acte citoyen », bien plus qu’à un acte politique. L’élément de langage a bien imprégné les discours des uns et des autres. On rappelle à tout va que « un mariage, c’est un homme et une femme, c’est quelque chose de générique » Pour autant, les interrogés surlignent une « tolérance complète »  à l’égard de l’homosexualité.

Au centre de la foule « anti- », un char pachydermique crache à plein haut-parleurs les derniers tubes populaires : Mademoiselle Valérie résonne en écho consternant. Des slogans sont scandés au micro, par intermittence. D’une indigence rare, également : « Un papa, une maman, c’est plus rassurant », « Papa, papa, où est maman ? Maman, maman, où est papa ? ». Étalage de pertinence conséquent, donc. Les manifestants déploient, sur les pancartes, d’étranges intitulés : « Marche solidaire » (solidaire de quoi, on se le demande).

Pas d’angélisme réducteur : en face, les slogans sont globalement d’un mauvais goût patent, quoique volontairement provocateurs. « À bas le patriarcat », « Ah si Marie avait connu l’avortement, on aurait pas tous ces emmerdements ». Les manifestants « anti- » sont assimilés, presque d’entrée, à des « catholiques  », des « intégristes »,  des « fascistes », ou à la droite conservatrice. Il faut dire que dans le cadre d’une manifestation à deux courants simultanés, les clivages sont toujours plus marqués.

Matraques et lacrymogènes

L’escalade de la tension démarre sérieusement rue d’Alsace-Lorraine, lorsque les deux rassemblements tombent face à face, séparés seulement par un maigre espace bordé de quelques rangées de CRS. Des missiles verbaux sont jetés depuis chaque côté. De manière à laisser le cortège « anti- » s’écouler jusqu’au Capitole, les CRS aspergent, sans sommation, la rue de la Pomme de sprays lacrymogènes, matraquent sans retenue les premiers rangs. Les gens trébuchent, tombent, parfois sous une pluie de matraques, de coups de pieds et de boucliers. « Recule!  Dégage! ». Une adolescente se fait pratiquement tabasser sous les yeux des journalistes.

Bien vite, la situation s’enlise. Les CRS progressent à petits pas. Ca dure des heures. Les partisans du mariage pour tous n’en démordent pas. Ils tentent de barricader l’entrée au Capitole avec les barrières de travaux, que les CRS repoussent violemment. Blocage. Les agents s’énervent. « Ne restez pas derrière-moi ou vous allez vraiment vous en prendre une », lancent-ils aux journalistes. Côté manifestants, ça se la joue provocateur : les filles s’embrassent ostensiblement, se dévêtissent, lancent quelques invectives. Aucune violence néanmoins. 

 

 

On reste perplexe devant l’attitude des CRS qui, apparemment, ne tiennent le cordon qu’afin de faire reculer les « pro », tandis que les  « anti », derrière, progressent librement. D’étranges liens de connivence se tissent peu à peu entre les CRS et les gardes de sécurité du mouvement Manif pour tous, reconnaissables à leurs gilets jaunes, et qui, on ne sait trop comment, parviennent à convaincre les CRS de repousser tout à fait les manifestants en face pour laisser leur cortège pénétrer jusqu’au Capitole. À l’origine, il n’en était pas question : la situation allait devenir ingérable.

Et tout à coup, ça dégénère. Les CRS chargent. Objectif : balayer la place des pro-mariage homo. Des lacrymogènes par douches entières. Tout le monde fuit en crachant ses poumons. Ca hurle, ça insulte, ça tousse, ça pique. Et mon appareil photo me lâche à cet instant précis. La foule se rassemble à nouveau au Capitole une minute plus tard. Immédiatement, les CRS bombardent la place de bombes lacrymogènes qui éclatent dans tous les coins. La fumée se répand jusqu’aux terrasses de café. Les clients se barricadent dans les boutiques. Il y a un mouvement paniqué de dispersion. Et un rideau de fumée qui dissimule le Capitole.

Dans l’atmosphère semi-apocalyptique, où personne ne comprend plus rien à ce qu’il se passe, les manifestants gazés, éperdus, se rassemblent une dernière fois. En face, le bahut anti-mariage homo fait silence. Deux secondes plus tard, il appelle à la dispersion. « Je vous demande de rentrer chez vous dans le calme » : le message résonne sur la Place comme un point d’orgue.

En définitive, les assauts répétés n’ont pas suffit à effeuiller la persévérance des manifestants qui ont tenu bon le blocage. Une « vraie victoire »  pour beaucoup.

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

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