TEMPS DE LECTURE : 4 MINUTESLIVRE / Les Paradis artificiels, Charles Baudelaire

Cet article a été publié il y a 10 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Titre : Les Paradis Artificiels

Auteur : Charles Baudelaire

Date de sortie : 1860

Pays : France

Le livre en un tweet : « Le bon sens nous dit que les choses de la terre n’existent que bien peu, et que la vraie réalité n’est que dans les rêves.  »

Commentaires : Les écrits sont nombreux qui chantent, – et cela en dehors même des Paradis artificiels – les ressources poétiques des stupéfiants : en 1857, Baudelaire écrit dans Le Poison : «  L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes, allonge l’illimité, approfondit le temps, creuse la volupté et de plaisirs noirs et mornes remplit l’âme au-delà de sa capacité. »  Voilà la clé, autour de laquelle va s’organiser toute la réflexion de Charles Baudelaire dans les Paradis artificiels ; c’est à dire concilier la mesure avec la démesure, et jouer avec les Muses des paradis artificiels pour les rendre esclaves du poète.

Les substances évoquées dans les Paradis artificiels fascinent car elles permettent à l’homme poète – précise Baudelaire, de se transcender et d’outrepasser sa condition humaine pour contempler des morceaux d’idéal qu’il n’aurait jamais songé effleurer sans elle. Cette artificielle exaltation des sens annihile cependant la volonté, et, Le Hachisch se clôt sur un jugement qui n’est pas de Baudelaire, mais qu’il partage néanmoins : « Je ne comprends pas pourquoi l’homme rationnel et spirituel se sert de moyens artificiels pour arriver à la béatitude poétique, puisque l’enthousiasme et la volonté suffisent pour l’élever à une existence supra-naturelle. » Baudelaire condamne le recours aux moyens artificiels, mais avec magnificence, dans la nostalgie. Pour dérober tant de richesses, ne vaut-il pas la peine d’encourir tous les châtiments promis ?

Difficile donc de déterminer le point de vu de l’auteur sur le hachisch, car il le condamne et le loue tour à tour et, ce faisant, excite notre imagination par l’insidieuse tentation qu’est la prose baudelairienne ; mêlant harmonieusement discours et récit, réflexions générales, exemples pittoresques et divagations introspectives. Pourtant, Théophile Gautier, dans sa préface aux Fleurs du Mal, déclare que Baudelaire « ne vint que rarement et en simple observateur aux séances de l’hôtel Pimodan, où notre cercle se réunissait pour prendre le dawamesk ». Et pour cause, ces dîners philanthropiques devaient répugner au dandysme orgueilleux de Baudelaire.

Il y a cependant un risque à ne pas négliger : le risque poétique. La complaisance de celui qui veut emporter l’infini peut détruire l’inspiration et la création du poète, et la rendre de ce fait complètement dépendante à la consommation de produits psychotropes. Où se trouve la frontière entre imagination propre et délire artificiel ? Pour Baudelaire, on crée à jeun par l’exercice du travail : un homme s’étant constamment enivré et ayant posé à ses côtés feuilles et crayons ne lira, le lendemain, qu’un misérable et plat essai, incommensurablement en tout cas, avec ce qu’il avait rêvé. « Le hachisch ne révèle à l’individu rien que l’individu. » Les drogues ne sont – et ne doivent rester – que de simples miroirs ; ne renvoyant à l’individu que sa propre image.

Contexte : Plusieurs drogues, comme notamment le hachisch et l’opium vont progressivement se révéler en Europe à partir du début du XIXème siècle. A cette époque, ce sont dans les milieux scientifiques et littéraires que leurs consommations vont majoritairement se répandre car souvent annexées à des fins créatives – il s’agira davantage d’un élan de curiosité esthétique ou pseudo-scientifique que d’un réel fumoir. C’est dans cette période que le docteur Moreau créera – suite à la parution des Confessions d’un mangeur d’opium anglais de Thomas de Quincey – en 1844 le club des Hashischins auquel appartiendront de fameux poètes français tels que Gérard de Nerval ou Charles Baudelaire.

Pages dispensables : Il m’est difficile d’amputer de la sorte à un si beau  » tout  » un morceau de sa magnificence.

Pages indispensables :  « A des esprits niais il paraîtra singulier, et même impertinent, qu’un tableau de voluptés artificielles soit dédié à une femme, source la plus ordinaire des voluptés les plus naturelles. Toutefois il est évident que, comme le monde naturel pénètre dans le spirituel, lui sert de pâture, et concourt ainsi à opérer cet amalgame indéfinissable que nous nommons notre individualité, la femme est l’être qui projette la plus grande ombre ou la plus grande lumière dans nos rêves. La femme est fatalement suggestive ; elle vit d’une autre vie que la sienne propre ; elle vit spirituellement dans les imaginations qu’elle hante et qu’elle féconde. »

Morale : Les chercheurs de paradis font leur enfer, le préparent, le creusent avec un succès dont la prévision les épouvanterait peut-être.

Ce qu’en disent les autres : « Dans artificiel, il faut savoir déchiffrer la profondeur du ciel. » Claude Pichois.

Avis du conseil : Les Paradis artificiels restent néanmoins un extraordinaire poème en prose, – un des seuls dis-je – qui ait réellement adjoint à la littérature les excitants, leurs délices métaphysiques et leurs gloires orageuses. Tout ce qui, pour la plupart, est littéralement sujet de scandales ou d’indignations.

Cet article a été publié il y a 10 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par Nicolas Alberti

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