TEMPS DE LECTURE : 8 MINUTESEn Aparté avec… Fabrice Luchini.

Derrière ses montures épaisses, un homme me fixe de son regard clair, un sourire en coin. A peine ai-je le temps de réaliser qu’il se tient là, face à moi, sur la banquette en velours rouge du Grand hôtel de l’Opéra, qu’une de ses phrases bien senties provoque l’hilarité générale. « Une bonne femme, à l’aéroport, m’a chuchoté « Vous savez, je suis comme vous : 35 ans d’analyse » : une anecdote accrocheuse, un ton enjoué et provocateur, Fabrice Luchini entre en scène.

© Gaëtan Ducroq

Face à cette dizaine de journalistes s’attendant à discuter du film, l’acteur mène habilement sa barque, s’attirant tour à tour les foudres et la sympathie de ses interlocuteurs. Se jouant brillamment – non sans ironie, des questions qui lui sont adressées. Nous les retournant. Nous renvoyant la balle. Très vite, l’acteur divague, nous faisant croire qu’il se perd – alors même qu’il est au coeur du sujet. L’acteur nous parle un peu du film, bien sûr, de son incapacité à lire les scripts, de son envie inépuisable de jouer. L’homme de lettres cite Céline de mémoire, embrasse le texte comme s’il l’avait sous les yeux, comme s’il le lisait. Fabrice Luchini, quant à lui, se met tout le monde dans la poche par le rire, monologuant tour à tour sur le sexe féminin, les bobos, les homos, caricaturant les partisans de gauche comme de droite. Son talent s’engouffre dans les paradoxes, cherche le malaise, la bourde réactionnaire qui déclenchera le silence dans l’assemblée, pour rebondir sur une tirade échevelée et infiniment drôle. Difficile de cerner l’artiste quand l’amoureux des belles lettres, lui, balance des mots en verlan : peu importe. On aimerait juste s’asseoir au coin du feu, et boire ses paroles gorgées de tendresse. Non, cette interview n’avait rien d’ordinaire, mais elle était à la hauteur du personnage qui la menait : Aparté a rencontré l’homme aux mille visages. <3

Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter le scénario?

Je n’ai pas eu à me poser de questions. Je n’avais aucune nécessité ni envie de faire des films après le succès des Femmes du sixième étage. Vous savez, le cinéma, c’est comme le poker : quand on a bien rapporté, la prudence voudrait de prendre sa mise et de se barrer. Pour le coup, mon envie était de ne pas re-rentrer dans le casino, mais vous savez, on ne peut pas dire non. En l’occurence, Dans la Maison est un film pour Ozon. La caméra est le personnage principal. Puis, il y avait ce couple à la Woody Allen et ce duo avec Kristin Scott-Thomas (nldr : sa partenaire dans le film), c’était difficile de résister. Toute l’organisation psychique et psychanalytique d’un comédien est organisée sur l’hystérie, c’est-à-dire sur la dépendance du désir de l’autre, et il est encore plus difficile pour lui de dire non à quelqu’un qu’il aime.

Je n’aurais certainement pas été un très bon prof. Comme j’aime bien les gens beaux, j’aurais hyper-favorisé les belles meufs.

Quelle est votre vision des enseignants ?

Étant moi-même autodidacte et ayant quitté l’école à quatorze ans, je connais très peu les enseignants. Pourtant, je les admire. Je n’aime pas qu’on leur fasse ce procès consistant à dire qu’ils ne parlent pas de littérature avec la même puissance évocatrice, le même lyrisme que certains acteurs. On oublie alors qu’à la différence des acteurs, qui jouent devant un public qui paye pour venir, eux sont sensés enseigner à un public qui n’a pas envie d’être là. Ce film véhicule, selon moi, une vision très bizarre du prof, qui suscitera sans doute de nombreuses réactions. Germain (nldr : son rôle dans le film – celui du professeur) est un peu réac’ sur les bords : il pense que la littérature a une base tragique. De ce point de vue là, je suis d’accord avec lui : la culture n’a pas pour but premier de divertir ou de rassembler, comme le fait l’animation culturelle. La culture consiste avant tout à se confonter à Rimbaud, à Dostoïevski, à Mallarmé, à René Char, Céline.. C’est d’ailleurs ce qui différencie ce prof de sa femme, (Kristin Scott-Thomas, qui joue le rôle d’une commissaire d’exposition dans une galerie d’art sur le déclin) qui, elle, possède une vision très ludique de la culture.

Avez-vous pris du plaisir à jouer ce rôle?

Mon plaisir au cinéma, c’est que l’autre soit révélé. Et c’est un bonheur que de ne pas être embarrassé par le moi personnel. Faire du cinéma, c’est laisser la place à ce qu’Emmanuel Lévinas appelle « le miracle du visage de l’autre ». Quand on commence sa carrière, on ne pense qu’à sa pomme : la nature d’un acteur est à la fois composée d’égocentrisme et de narcissisme. Quand je jouais avec l’autre, (nldr : Ernst Umhauer, l’élève de Fabrice Luchini dans le film) je jouais tout sur lui : quand je jouais avec lui, je jouais pour lui et non pas pour moi. J’essayais de l’aider en imaginant les cours d’un homme de théâtre – que je suis, à un jeune homme qui vient de débuter. Le privilège de ce film, pour moi, c’est d’avoir eu le plaisir de voir cet enfant devenir acteur : l’ambigüité du regard, sa perversion, le rendent exceptionnel.

La culture consiste avant tout à se confonter à Rimbaud, à Dostoïevski, à Mallarmé, à René Char, Céline…

Quel sorte de prof auriez-vous été ?

Je n’aurais certainement pas été un très bon prof. J’aurais peut-être été bon pour certaines choses, pour ma fougue par exemple. J’aurais pas été bon sur la patience. De toute façon, j’aurais plutôt préféré enseigner aux jeunes filles. Et aux jeunes femmes. Et j’aurais laissé les garçons, ingrats. Comme j’aime bien les gens beaux, j’aurais hyper-favorisé les belles meufs. Comme disait Céline « je suis difficile pour le physique, au moral mon dieu je me contente « . En même temps, il paraît que chaque soir au théâtre, je réalise un travail qui a quelque chose à voir avec l’enseignement : j’essaie de restituer la beauté d’une oeuvre, la grandeur d’un auteur. C’est aussi le boulot des profs. Certaines personnes, comme Bernard Pivot, voient en moi le professeur dont ils auraient rêvé : ce n’est pas moi qui l’invente.

En réalisant Dans la Maison, quel était le projet d’Ozon ?

Ce film est d’une telle richesse qu’on peut y mettre énormément de choses, y fournir beaucoup d’interprétations. Le projet de ce film, et c’est l’auteur qui nous l’a raconté ce week-end à Saint Sébastien (nldr : le film est librement adapté de la pièce espagnole de Juan Mayorga, intitulée Le Garçon du dernier rang) c’est que le spectateur est totalement acteur de tout. C’est pour cela que le film est extrêmement important. C’est que chaque spectateur va acter : il va pouvoir, par exemple, donner à la fin le sens qu’il souhaite. J’aime beaucoup l’idée qu’un spectacle puisse solliciter l’imagination d’un spectateur.

Faire du cinéma, c’est laisser la place à ce qu’Emmanuel Lévinas appelle « le miracle du visage de l’autre ».

 Comment vous-êtes vous approprié votre texte ?

Ozon ne m’a pas, par exemple, laissé dire La Fontaine comme à mon habitude. Il ne voulait pas entendre un acteur qui, depuis 25 ans, récite du La Fontaine au théâtre. Je l’ai dit comme un prof. On est naïfs, nous, acteurs : on nous donne des indications, mais on ne sait pas ce qu’il se passe dans la tête du réalisateur. Pour le dernier plan, le petit m’a dit « te rase pas, arrive insomniaque » et cela m’allait très bien. J’ai adoré cette scène, j’y ai joué comme je suis dans la vie. J’ai un gros problème pour lire les scénarios : je trouve que c’est un objet bizarre et complexe, et je préfère le donner à ma fille qui a un très bon instinct et sait me conseiller.

Et par rapport à la position du film sur les classes moyennes ?

Tout cela n’est qu’un prétexte. La maison, ainsi que ses personnages, ne sont qu’un prétexte. C’est un rêve, qui permet de faire la distinction entre fiction et réalité, très justement mêlés dans le film par Ozon. Je ne pense pas qu’il ait voulu dresser un portrait de la classe moyenne. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il nous suspende : on ne sait même pas si l’on est dans la fiction ou dans la réalité. Tout en étant hyper-confortables, contrairement aux films intellos. C’est pour cela qu’il a rendu ce cadre irréel : pour brouiller les frontières spatio-temporelles. C’est du bel Ozon, c’est de la belle fabrique de qualité, y’a de l’énigme, de la suspension.

La scène où vous vous faites assommer par Voyage au bout de la nuit [SPOILER], de Céline, c’est un clin d’oeil, une référence à votre passion pour l’auteur ?

C’est un super clin d’oeil de François Ozon qui fait beaucoup rire. Il nous casse les burnes avec ça ! Mais c’est vrai que Céline est assommant, tant il est génial.

En BIG BONUS, voici un des meilleurs moments de l’interview, où maître Luchini sur son arbre perché nous monologue un brin sur la culture bobo. Il était loin, très loin… et j’étais loin, très loin de me douter qu’il avait sciemment calculé mon air enamouré.

Article rédigé par Julie Lafitte

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