TEMPS DE LECTURE : 5 MINUTESAnarchie et XXIe siècle

Cet article a été publié il y a 10 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

« Comme l’homme cherche la justice dans l’égalité, la société cherche l’ordre dans l’anarchie. »

Pierre-Joseph Proudhon

 

 

Vingt heures trente. Une terrasse de café, des tables en chaos, trois bières, deux papelards sur le comptoir. Cadre improbable, s’il en est, pour la réunion hebdomadaire de la fédération anarchiste de Metz. Tacites mais tenaces, de pareils regroupements se tiennent dans toute la France, à battements réguliers. En effet, aujourd’hui, l’anarchie procède par groupuscules fédérés. Photographie d’une réunion politique peu ordinaire. 

 

Au premier coup d’oeil, la troupe anarchiste rassemble des profils hétéroclites ; le croisement générationnel et socio-professionnel est patent. Parqués autour d’un plateau de demis, sourires aux dents, les « anar  », comme ils s’appellent à l’accoutumée,  se réjouissent que de nouvelles têtes se joignent à leur discussion hebdomadaire.

On distribue, en plus des tracts bigarrés explicitement libertaires — « Les élections… Ça vous amuse encore ? » — , les derniers numéros du Monde libertaire, immédiate progéniture du Libertaire forgé en 1895, auquel contribuèrent Brassens, Ferré, Camus, et d’autres figures du XXe. Plus percutant : en libre service, quelques exemplaires du Droit à la paresse de P. Lafargue, imprimés par les soins de la Bibliothèque sociale de Metz. L’auteur, proche de Proudhon et gendre de Karl Marx, s’y attaque à la représentation du travail et à la morale capitaliste.

 

 

Espace de débat

L’impression de pittoresque s’enkyste, à l’idée que ce qui entretient la soudure de l’anarchisme aujourd’hui, ce sont les discussions entre connaissances de longue date sur une terrasse de café. L’un d’entre eux me reprend. L’ambiance est décontractée, certes, mais dans ces petits territoires de réunion, on débat, on informe. À ce moment, les sujets sont lancés. On discutaille des prisons, ça critique virulemment ces établissements « anthropophages », qui « mangent » les déviants pour ne plus avoir à s’en préoccuper. On évoque aussi la prostitution : les libertaires dénoncent le proxénétisme, l’équivalent d’un « esclavagisme moderne », mais concèdent à la femme la liberté de son corps. Anti-sexisme, autre thématique acharnée des libertaires.

Lorsqu’on aborde le sujet des élections, tout le monde s’élève d’une même voix, ils ne veulent pas en entendre parler. Voter, ce serait accepter « ce qui est contraire à [leurs] idées ».

 

Le prix de la fidélité à ses idées

Il est limpide que l’anarchisme refuse d’une part l’Etat et le parlementarisme, d’autre part la propriété capitaliste. Dans la théorie anarchiste, aucune hiérarchie n’est possible. Aux faîtes des revendications, on déniche la décision collective, l’autonomie, la fédération, le mutualisme basé sur le contrat. De fait, l’anarchisme ne prend pas part au jeu politique. Il ne participe pas non plus au débat public. L’anarchie paraît ipso facto vouée à la minorité. La minorité, serait-ce le prix de la fidélité à ses idées ?

On m’évoque les actions anarchistes, pas toujours bien visibles, mais qui continuent à faire vivre la mouvance. Pierre, employé à la SNCF, membre de la « fédé » depuis 1975, parle des sociétés d’autogestion : la Conquête du pain, une boulangerie bio autogérée, et consorts.

 

Boulangerie de Montreuil : La Conquête du pain

Au surplus, le répertoire d’action de la fédération passe par les projections cinématographiques, les salons du livre, les débats, les conférences. Au mois d’août se tiendra la Réunion internationale de l’anarchisme, en Suisse. Derrière tout ça, une logique de sensibilisation.

 

Persistance de la minorité 

Kropotkine (1842-1921)

Je restais perplexe, toutefois, devant l’invocation d’une pensée anarchiste restée bloquée au XIXe siècle, et, surtout, devant cette persistance de la minorité. En refusant le jeu politique, et, inévitablement, la scène médiatique, difficile de s’exprimer dans l’espace public. Fort de mes semestres en sciences politiques, et soucieux d’émettre mes réserves, je raconte l’acte de naissance de l’anarchisme, je convoque Proudhon, Bakounine, Kropotkine, la transformation des autres idéologies  politiques au cours du XXe : pour survivre, les doctrines politiques ont du épouser les cadres contemporains et s’adapter aux bouleversements sociaux. Changement des mentalités, immigration, et mondialisation, voilà devant quoi une pensée politique mute.

Sauf qu’au XIXe, l’anarchie n’a fait que trouver un nom et des théoriciens. « L’anarchie a toujours existé  » me rappelle le plus causant. Les philosophies libertaires remontent au taoïsme, et même avant : des foules de sociétés primitives fonctionnent, depuis des millénaires, sans autorité politique, idéalement sans répression. Inuits et Pygmées, par exemple, ont adopté ces comportements. On retrouve, dans leur organisation, des principes-phare de l’anarchie, comme l’autonomie, l’autogestion, la démocratie directe. Quoiqu’il en soit, plusieurs tendances politiques, en particulier au courant du XIXe, se sont emparées des idées anarchistes : la critique de l’Etat et de la religion (proto-libéralisme), du parlementarisme (traditionalisme), et ainsi de suite. La pensée anarchiste survit donc à travers d’autres courants.

 

Éthique anarchiste

Ce qui génère l’esthétique de ce groupe anarchiste, c’est peut-être cet attachement à une doctrine peu ou prou intemporelle. Sans bénéficier de visibilité, ces représentants de l’anarchie s’échinent pourtant à promulguer la pensée libertaire, à base de solidarité, d’initiative, d’entraide. Témoins tous leurs accomplissements, et leur action quotidienne. L’on forme, ainsi, de petites enclaves anarchistes dispersées sur toute la planète. L’anarchie ne peut être qu’internationale.

Refuser d’édulcorer son modèle, refuser d’effriter ses valeurs, c’est filer à rebours des idéologies politiques, toutes transformées par le XXe siècle. Rester dans la minorité, ne pas revêtir les hardes du prosélyte, c’est rester fidèle à ses idées, c’est adopter une éthique de tous les instants.

Partant, l’anarchie est bien plus une philosophie qu’une ligne politique.

 

Cet article a été publié il y a 10 ans. Il commence à dater mais n'est pas forcément obsolète.

Article rédigé par Paul Conge

Rédac' chef du webzine. Je promène mon objectif du côté des minorités, des dérives policières et des anars de tout poil.

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